Vingt-cinq personnes ont pris place dans le car en partance pour le canton de La Grand-Croix. Moins que prévu. De crainte que le ciel ne leur tombe sur la tête, quelques inscrits avaient finalement décliné l'invitation. Thierry Veyron, conservateur à la Médiathèque Tarentaize, est du voyage. Jean-Claude Litaudon, passionné par les aqueducs romains, et David, du Groupe Archéologique Forez-Jarez, seront nos guides.

Et en bas coule une rivière, la Durèze que domine le petit village de Chagnon, accroché en partie à flanc de colline. La commune possède plusieurs vestiges de l'aqueduc du Gier. Ce monumental ouvrage de près de 86 km traversait monts et vallées de Saint-Chamond à Lyon. C'était un des quatre aqueducs à desservir en eau l'antique Lugdunum, et un des mieux conservés du monde romain. 


Le groupe se dirige vers l'église. Dans une niche qui devait abriter autrefois quelque statue de saint, une borne a été scellée qu'on appelle "la pierre de Chagnon".  Découverte dans la seconde moitié du XIXe à quelques centaines de mètres du village, l'inscription qu'elle porte, en latin, fait défense, par ordre de l'empereur César Hadrian Trajan Auguste, de labourer, semer ou planter sur le terrain où elle était située. Ceci pour ne pas endommager la canalisation enterrée. " Cette inscription fait référence à Hadrien mais reprend une loi antérieure, datant d'Octave, Auguste, le premier Empereur de Rome ", dit Jean-Claude Litaudon. Reste que cette borne est exceptionnelle. Il n'en existerait que quatre de semblables, deux retrouvées en Italie et deux dans notre département. L'autre ayant été mise à jour en 1996 à Saint-Joseph.

Nous continuons notre descente vers le beau pont dit "romain" mais qui date en fait du XIVe siècle, traversons la rivière pour grimper à nouveau en direction de la "Cave du Curé". Le parcours est parfaitement balisé sur lequel a été placée une autre borne, qui fait sourire: "  Aux nouveaux barbares, par ordre de l'empereur citoyen, personne n'a le droit de bétonner, de polluer ni de goudronner cet environnement. Cet espace est destiné à la protection de la nature pour les générations futures." Nous voilà maintenant à l'entrée d'un des onze tunnels qui abritaient le canal maçonné de l'aqueduc. Pourquoi la "Cave du Curé" ? Un prêtre réfractaire y aurait trouvé refuge pendant la Révolution. On aurait tout aussi bien pu le surnommer "Grotte de Mandrin". Nous entrons. Nulle grille n'en défend l'accès, "ce qui est devenu rare", apprécie Jean-Claude Litaudon. Les lampes éclairent les traces des coups de pics dans la paroi. David nous fait remarquer les petites cavités pour y poser les lampes à huile. Le canal a un gabarit de 55 cm de largeur pour 1,60 mètres de hauteur. Après quelques éclairage sur le tuileau, le ciment romain confectionné à partir de chaux, de sable et de tuiles écrasées, quelques-uns y pénètrent, qu'on retrouve à la sortie quelques dizaines de mètres plus loin. 


Nous rejoignons le car en empruntant la "voie latine" du village, non sans admirer la belle pierre à clous posée devant une habitation. "De la migmatite, précise David Litaudon, qui servait aux paysans de support aux enclumes, pour le travail du fer." Petit passage aussi dans l'ancien four à pain. Notre excursion nous mène ensuite dans le Rhône à Mornant, au pied des beaux restes d'un pont aqueduc. Là une plaque touristique résume l'histoire de l'aqueduc. L'inscription date du règne d'Hadrien, au 2e siècle de notre ère, sa construction et la fin de son fonctionnement au cours du 4e. Certains estiment que l'ouvrage serait plus ancien, du 1er siècle de notre ère et qu'il aurait cessé d'être mis en service au 3e siècle. Sur ce point comme d'autres, l'aqueduc garde son mystère. Ainsi de la durée de sa construction. " Il n'existe aucune certitude non plus. Les sources manquent, explique M. Litaudon. On prend comme référence un des onze aqueducs de Rome d'une longueur à peu près semblable. Disons une douzaine d'années." Une des particularités de l'ouvrage tient à son parement en "appareil réticulé", c'est à dire l'utilisation, un peu clinquante, de pavés disposés en losanges, avec deux lignes de briques, tout à fait pratiques, pour arrêter les fissures.  

" Dans le cas de l'aqueduc du Gier, tout ce qui dépasse du sol est en réticulé, insiste M. Litaudon. Ce qui est unique sur ce type d'ouvrages hydrauliques. On trouve sur quelques ouvrages sur le pourtour méditerranéen certains portions avec cet appareil. Mais pas dans une telle ampleur."  L'eau circulait-elle à l'air libre sur le pont ? "Non, il y avait une voûte", répond-il. Les Romains, pas si fous, avaient un souci maniaque de la propreté. Il y avait également, tous les 77 mètres, y compris sur les constructions en hauteur, un regard de visite. Des petits, d'un diamètre d'environ 55 cm (la largeur du canal), et des plus grands de 90 cm avec un bac permettant son entretien.


Direction enfin Chaponost. " A chaque fois, je suis impressionné", nous souffle David. C'est en effet une vision assez magnifique que ces dizaines d'arches sur plus de 500 mètres de longueur. C'est en France la plus longue section d'aqueduc sur des arches. Notre visite s'achève au pied du rampant où l'eau dévalait dans des tuyaux vers un des quatre ponts siphons situés sur le parcours. Au loin, on aperçoit la tour métallique de Fourvière où l'eau de Gier, réputée pour sa pureté, achevait son voyage.

Le prochain Printemps de l'Archéologie, en 2012, devrait être axé sur les vestiges gaulois et l'archéologie industrielle. Rappelons que ces visites sur le terrain sont gratuites et ouvertes à tous.

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