Pouvez-vous vous présenter ? Je m'appelle Stefano Moscato. Je suis né en Sicile et je suis arrivé en France à l'âge de 6 mois, en 1948.
Que racontez-vous dans votre livre "Le cantonnement"? L'histoire d'une famille d'immigrés siciliens qui vient dans la Loire dans les années 1950. Ce n'est pas une histoire racontée dans l'ordre chronologique. Ce sont des fragments de vie...
Avant le livre il y avait eu "Canto Blues"... Le spectacle était une commande du Musée de la Mine, à partir de textes que j'avais écrits, relatant des souvenirs d'enfance, et que j'avais reliés au Blues. Parce que je pense que le Blues est une histoire d'exil , une histoire d'émigration. J'avais relié ça à l'histoire des noirs, quand ils ont quitté les champs de coton pour aller travailler dans les usines Ford dans le Nord des USA. Un livre de Leroy Jones m'a beaucoup influencé, "
Le peuple du Blues". J'avais trouvé un contrat de travail qui ressemblait étrangement à celui que mon père avait signé en Sicile quand il a été recruté.
Et qu'indiquait ce contrat ? Combien il allait être payé; à quel endroit; le prix du loyer, etc. C'était assez précis en fait. Il a été embauché par les Aciéries de la Marine, à l'Assailly, Lorette. Pour consoler ma mère il a dit:
"Les Aciéries de la Marine, ça va être au bord de la mer." Donc fruits de mer, poissons... Et nous avons débarqué dans une vallée, la vallée du Gier, la vallée sans joie selon les livre de géographie. On s'est retrouvé au milieu des usines.
Le livre de Stefano Moscato est disponible au Musée de la Mine qui l'a fait éditer.
Il l'est également à la librairie "Forum".
Dans quelles conditions ? Dures mais qui étaient dures aussi pour les Français à l'époque. A la différence que mes parents avaient dû quitter leur pays. C'est ce que je dis dans mon livre: il ne faut jamais oublier qu'un immigré, c'est avant tout un émigré, qui quitte sa famille, sa terre et qu'il éprouvera toujours un sentiment de trahison. Parce que son pays n'a pas réussi à lui donner à "bouffer". Et il a en même temps le sentiment d'avoir trahi son pays...
Le racisme ? Il existait un petit peu. Je me suis fait traiter de "macaroni", des choses comme ça qui ne sont pas toujours faciles à vivre. Et puis la pauvreté s'accompagne toujours d'humiliations, de honte, surtout dans le fait qu'on arrive pas à maîtriser le langage. Mon père me disait toujours: "Tu seras maître d'école", et effectivement j'ai exercé dans l'enseignement. Avec ce livre en français, c'est peut-être un sentiment puéril, mais j'ai le sentiment d'avoir pris une petite revanche, à sa place...
C'était quoi ce cantonnement ? Des cantonnements il y en avait à Saint-Etienne, dans la vallée du Gier, l'Ondaine... C'était des baraquements, c'est à dire des baraques en bois prévues, souvent, pour les prisonniers allemands après la guerre, transformés en logement pour ouvriers. A Lorette, elles se situaient un petit peu en dehors de la ville, à la limite avec Rive-de-Gier. Je ne saurais vous dire combien de personnes y ont vécu... On y était entassés.
Votre père est décédé ? J'avais 14 ans. Il est décédé à un moment crucial pour moi. Il devait m'emmener pour la première fois en Sicile. Je l'ai très mal vécu.... Ce que j'explique dans le texte, c'est qu'on était chez nous en Italie. Mes parents parlaient sicilien mais en même temps on mettait un point d'honneur à être bons en Français. On était toujours les premiers en Français.
Quels sont finalement les souvenirs qui vous restent de cette enfance dans les cantonnements ?