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Jean-Michel Carré: "J'ai (très) mal au travail" Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
ImageRécemment, une enquête menée auprès de 6000 personnes a montré que le travail arrivait en seconde position comme condition de bonheur  devant la famille, l'argent et l'amour.

 Dans notre société, avoir un travail semble donc être la condition sine qua non pour affirmer son identité, sa dignité et son enracinement social. Dans "L'homme aux mains d'or" par exemple, Lavilliers a chanté le désarroi d'un ouvrier à la retraite qui se sent inutile: " Je voudrais travailler encore - travailler encore, Forger l'acier rouge avec mes mains d'or...". Et dans les rues de Romorantin, il y a quelques années, les salariés du groupe Lagardère exprimaient le leur sur les banderoles: "Si Matra s'en va, la vie s'en va". Pourtant, et c'est une des grosses contradictions que pointe Jean-Michel Carré dans son film J'ai (très) mal au travail, le travail est de moins en moins synonyme de bien-être. Si dans l'enquête citée plus haut, la santé arrive en pôle position comme condition de bonheur, les chiffres (en fin d'article) indiquent que le travail devient un facteur important de peur, de stress et de pathologies graves.

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Jean-Michel Carré a mené une enquête sur le rapport étrange qu'entretiennent les Français avec la "servitude volontaire" et sa nouvelle organisation orchestrée par les nouvelles méthodes de management. Il a tenté de montrer comment la peur du chômage et les nouveaux modes de gestion de l’entreprise, calqués pour certaines sur le fonctionnement des sectes, et basés uniquement sur le résultat, ont fait du salarié un véritable petit soldat, prêt à tout pour ne pas perdre son travail et comment il est amené à verrouiller son humanité. Ce que Paul Ariès, dans le film, résume en une phrase lapidaire: "De plus en plus de gens perdent leur vie en la gagnant."

Quelle est la différence entre J'ai mal au travail, diffusé à la télévision il y a un an, et J'ai (très) mal au travail qui sort au cinéma ?

A l'origine, J'ai mal au travail était destiné aux médecins du travail et aux syndicalistes pour les former sur la question de la souffrance au travail. Le sujet est le même et il a servi à préparer le film mais il était beaucoup plus axé sur des cas précis de gens en situation de détresse. J'ai (très) mal au travail déborde, il se veut grand public, plus global et aborde l'histoire du travail et son évolution dans notre société. J'ai modifié le titre pour qu'il n'y ait pas d'ambiguité. De toute façon, vu la situation actuelle, le "très" n'est pas de trop.
 
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Jean-Michel Carré, invité à Saint-Etienne par le Cinéma Le Méliès
26 octobre 2007 

Comment avez-vous pensé le film ? On entend par exemple des témoignages de salariés, qui sont les premiers concernés, mais il y a aussi beaucoup d'autres intervenants, politologues, économistes, psychologues...

C'était important de donner la parole à ces gens qui ne sont pas seulement des intellectuels mais aussi des gens de terrain pour qu'ils expliquent comment nous en sommes arrivés à ce stade de violence. Ce n'est pas forcément évident pour tous les salariés de saisir le processus qui a conduit à cette situation. Comment on est passé de l"'homme-boeuf" du taylorisme au "travailles, tais-toi et consommes !" du fordisme, jusqu'à notre ère, celle du management, où la souffrance psychique remplace, quand elle ne s'y ajoute pas, la souffrance physique et où le travail empiète de plus en plus sur la sphère de la vie privée. Beaucoup connaissent les choses, les ressentent au quotidien mais ne réalisent pas que ce qui leur arrive, leur mal-être, n'est pas le fruit du hasard, qu'il y a une logique, un fil rouge. Il fallait mettre l'histoire en perspective mais aussi évoquer la mondialisation et l'organisation des entreprises. C'est pourquoi j'ai fait appel à des politilogues, des sociologues... et qui sont aussi des militants pour certains, Paul Ariès notamment. Mais il y aussi des ouvriers, des avocats, des cadres intermédiaires ou supérieurs parce que le sentiment d'exploitation, autrefois l'apanage des ouvriers les touche de plus en plus, des syndicalistes...
 
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Le film contient de nombreuses publicités et extraits de films illustrant (cyniquement) le monde du travail actuel.

Des syndicalistes ? Il n'y en a qu'un, qui d'ailleurs se demande à quoi il sert...

Dans le cadre d'un film de 90 minutes où l'on essaye de donner le point de vue de chaque intervenant, il faut saisir pour chacun ce qui est important à propos du sujet traité. Concernant le syndicalisme aujourd'hui et sa place dans la nouvelle organisation du travail, il fallait trouver les quelques questions qui poussent à réfléchir. Le syndicaliste dans le film dit qu'il ne sert plus à rien justement parce que ce sont les salariés eux-mêmes qui lui disent de ne pas bouger. Parce qu'ils ont peur de perdre leur emploi, parce que le collectif a été cassé de toutes sortes de manière par un patronat qui n'est pas en manque d'idées et qui joue sur la peur des délocalisations etc. La question en substance est: est-ce qu'il n'est pas temps d'inventer autre chose dans la lutte, d'avoir de l'imagination ? Les syndicalistes doivent aussi réfléchir et se demander pourquoi la France a un des taux de syndicalisation les moins élevés d'Europe, ce qui entraîne une augmentation exponentielle des recours aux Prud'hommes. Et il ne s'agit pas seulement de se dédouaner en disant que c'est la faute des patrons ou des salariés. Il faut analyser la responsabilité de chacun.

Vous donnez aussi la parole à un patron du Medef qui a la nostalgie du passé...

Ce qui est intéressant dans son discours, c'est qu'il est très conscient de la violence et du danger des comportements qui ont cours à l'ère du management. C'est un patron à l'ancienne. Il a la nostalgie des rapports humains qui existaient dans l'entreprise de type patriarcal. Les hommes se connaissaient, s'affrontaient mais les patrons  respectaient le travail et le collectif, en même temps qu'ils pouvaient craindre ce dernier. Aujourd'hui, même le patron d'une grande entreprise n'est que l'employé de fonds de pension, d'actionnaires et de fantômes. Les choses sont évidemment beaucoup plus compliquées.

Quel est le rapport entre l'univers concentrationnaire pensé par le nazisme et ce que des salariés subissent dans certaines entreprises aujourd'hui ?

Vous faites allusion au parallèle énoncé par le psychanalyste Christophe Dejours. C'est effectivement violent mais c'est la pensée d'un chercheur sur le terrain qui a constaté ce qui se passe et qui a cherché à comprendre pourquoi autant d'hommes et de femmes consentent à subir la souffrance d'un système, tandis que d'autres participent à leur infliger cette souffrance. Ce qu'il dit c'est que nous vivons dans une société "démocratique" mais dans laquelle la violence se banalise dans les pratiques du travail, où l'individualisation des salariés, la mise en concurrence constante des uns contre les autres, la division des tâches et la différence des statuts,  font que des gens zélés se rendent complices des souffrances infligées à leurs congénères. Sur 5 ans, on a constaté plus de 1000 tentatives de suicides sur les lieux de travail ! Et la perversité de l'entreprise est de faire croire à l'individu, réduit à sa seule dimension économique, que s'il "craque" c'est parce qu'il est trop fragile. C'est un nouveau totalitarisme, la conquête de l'humain par l'entreprise, le bétonnage de nos capacités d'empathie.
 
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C'est aussi à mettre en relation avec ce que dit le syndicaliste. Autrefois, explique-t-il, les ouvriers chintaient (bridaient) les machines pour que les vieux ou les malades puissent suivre la cadence. De nos jours,  à l'inverse, des salariés zélés s'arrangent pour augmenter les cadences et fabriquer plus de pièces. De façon à éviter, peut-être, un licenciement lors d'un éventuel plan social...

Le film dresse un constat alarmant, chiffres à l'appui, mais quelles solutions propose-t-il ?

Ce n'est pas à moi de donner des solutions. Le film est un outil de lutte, une ébauche de résistance, c'est aussi un divertissement, même si on rit jaune, qui doit amener le débat et la discussion sur la manière de reconstruire ce qui a été cassé et permettre qu'il y ait moins de souffrances.  Ce que je constate avec les projections de l'avant-première, c'est que le film donne aux gens l'envie de se battre, de résister. Ils se rendent compte aussi qu'ils ne sont pas seuls. En tout cas, il est urgent de reprendre la main sur cette question. Car si le travail est un objet de désir, il peut devenir un objet de haine, d'une part pour ceux  qui en sont privés mais aussi pour ceux qui le subissent dans un espace où les pratiques gestionnaires ont exclu les notions de créativité et d' émancipation. On assiste donc à un renversement des données du problème où l'intérêt même du travail est discrédité. Avant de travailler plus pour gagner plus, avec l'idée de consommer plus, il faudrait réfléchir aux manières de  travailler mieux pour vivre mieux...

Quelques chiffres:

- En dix ans, les troubles musculo-squelettiques sont passés de 1 000 à 35 000/an

- 760 000 accidents du travail en France en  2005. Chaque jour, deux personnes meurent dans des accidents de travail.

- 2 millions de salariés subissent des maltraitances et du harcèlement mental. 500 000 sont victimes de harcèlements sexuels.

- Le coût annuel des accidents de travail, des maladies professionneles et de la maltraitance s'élève à 70 milliards d'euros pour l'Etat et les entreprises.
 
- 1000 tentatives de suicide sur les les lieux de travail en cinq ans. 47% de décès.
 
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Pour ceux que ça intéresse, France 2 diffusera bientôt dans "Infra rouge" le nouveau film de Jean-Michel Carré: Le système Poutine. Un précédent film, Koursk, un sous-marin en eaux troubles, diffusé sur cette même chaine il y a peu, est visible en intégralité sur dailymotion:


> Koursk

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Écrit par Hervé