Des 17 "grosses têtes", seulement masculines, croqués par Etienne Carjat, le plus connu est le dessinateur lui-même. Son autoportrait figure parmi la collection que possède le Musée du vieux Saint-Etienne. C'est aussi le seul, sans doute, à ne pas être un local parmi les caricatures que le public était invité à découvrir ce 17 mai.
" Etienne Carjat, nous explique Bernard Rivatton
, commissaire de l'exposition, eut une carrière parisienne extrêmement importante. Et il est beaucoup plus connu comme photographe que comme dessinateur." Journaliste, collaborateur à la
Gazette de Paris et au
Figaro, co-fondateur du journal
Le Diogène et fondateur de la revue
Le Boulevard, il était, dans le domaine de la photographie, aussi réputé que Nadar. Photographe officiel de Courbet, Gambetta, Victor Hugo et d'autres, il est encore considéré comme l'inventeur de "la grosse tête sur un petit corps", principe repris ensuite par Gill.

Etienne Carjat
Les seize autres caricatures, datées pour certaines de 1856 mais la plupart de 1863, représentent surtout des membres de la bourgeoisie d'affaires de Saint-Etienne: fabricants de rubans, de lacets ou de fusils, comme Henri Castel ou Henri Pondevaux, des directeurs des houillères, des négociants, etc. Tous les personnages sont identifiés par leurs noms mais deux personnages gardent encore le mystère de leur profession: Henri Curtenelle et Clovis Roche. Le premier, qui découpe une volaille, est peut-être un restaurateur. Mais le second ? Il est, semble-t-il, représenté dans une brasserie. Il n'a pas l'embonpoint bourgeois et sa physionomie laisserait plutôt transparaître un tempérament bohème.
"Tout un travail de recherche reste à amorcer pour compléter l'historique de ces oeuvres, poursuit Bernard Rivatton.
Pourquoi Carjat a-t-il réalisé ces dessins au fusain ? Il y a tout le contexte à rechercher, un travail énorme pour arriver à terme sur une grande exposition et sans doute à une publication."
A ce jour, nous savons seulement qu'Etienne Carjat vint à Saint-Etienne en 1855, où pendant six mois il réalisa de très nombreux portraits-charges de la bourgeoisie locale.
"C'était une pratique peu courante", précise Bernard Rivatton. Les 17 caricatures conservées par les Amis du vieux Saint-Etienne sont des originaux - certains réhaussés de craie blanche et aquarelle - sur papier vélin, d'environ 52 cm x 35 cm montés sur des cartons gris. Mais la Bibliothèque Municipale de Saint-Etienne possède également un recueil de 50 clichés (format identité) reproduisant certains d'autres fusains. C'est Chéri Rousseau, grand photographe stéphanois du XIXe siècle qui a réalisé ces clichés.

Eugène Renaudier
Ingénieur, verrier
Pour mesurer l'importance de cette collection, il suffit de savoir que la Bibliothèque Nationale possède onze originaux, le Musée Carnavalet un fusain et le Musée d'Orsay trois fusains : Wagner, Berlioz, et Rossini.
On sait encore que l'ensemble des fusains stéphanois se trouvaient au Cercle du Manège (fondé le 23 janvier 1862), une sorte de club d'industriels, et qu'à sa dissolution, c'est l'entreprise Martouret qui en fut dépositaire. Après retour de certains fusains dans les familles encore représentées, en 1958, l'entreprise Martouret fit don du lot aux Amis du Vieux Saint-Etienne, par l'intermédiaire de Monsieur David de Sauzéa. Leur restauration a été financée par la Ville de Saint-Etienne.
" Montés sur des cartons anciens, acides, du XIXe, ils ont été nettoyés, deux d'entre eux étaient tachés par l'humidité. Il a fallu les gommer et les remonter avec des cartons neutres", explique Barnard Rivatton.

Ludovic Vigé
Ecrivain
Ce dernier précise aussi que l'exposition détaillée qui leur sera consacrée ne devrait pas avoir lieu au mieux avant deux ans. Car, en plus de connaître le pourquoi de ces dessins (une commande ?) il faut encore en savoir plus sur les "grosses têtes" dessinées. Si les noms et les professions sont mentionnés, pour l'heure peu d'informations complémentaires les concernant semblent connues. Et les dessins sont riches de petits détails à expliquer. Pourquoi, par exemple, Charles-Henri Cordier, docteur en médecine, est-il représenté chaussé d'éperons à la manière d'un cow-boy, avec en arrière fond les pyramides d'Egypte ? Ludovic Vigé, écrivain, était-il journaliste au
Courrier de Saint-Etienne, comme pourrait le laisser penser le titre du journal qu'il tient sur ses genoux ? En tout cas, Carjat le connaissait puisque le dessin est dédicacé
"à mon bon ami". Et Henri Rondevaux, grand chasseur de lapins, a-t-il reçu ou rêvé la Légion d'honneur, qui brille au dessus de l'horizon comme un soleil d'Austerlitz ?
Autant de pistes à explorer lors des investigations des Amis du vieux Saint-Etienne.