Pour l'ethnologue, voyageur aventurier, toutes les civilisations sont dignes d'intérêt, et il en a visité un bon nombre, sous tous les climats. Mais les peuples des régions polaires, et en particulier les Inuit, ont toujours eu sa préférence, depuis l'enfance et les récits de voyage de Charcot. Aussi, il s'est rendu 25 fois dans les régions arctiques et il a exprimé dans
"L'esprit de l'Ours", un ouvrage réédité à plusieurs reprises, et dans des films tournés dans des conditions extrêmes, toute sa sympathie et sa fascination pour les habitants du royaume des glaces.
Mais de sa dernière visite dans le grand nord, il y a six mois, il n'a pas seulement ramené les objets qui feront à nouveau la réputation de son "cabinet de curiosités". Il a rapporté aussi de l'amertume, ayant constaté que les prédictions anciennes de Robert Gessain, un autre envoûté, s'étaient trop réalisées. A coups de puits de pétrole et de barrages hydroélectriques, la civilisation blanche a entraîné les changements climatiques, la fonte des glaces, l'assèchement des lacs, les migrations animales... qui ont anéanti le mode de vie traditionnel des Inuit et les enfoncent toujours plus. "
C'est avec peine que j'ai vu ce peuple qui s'était appelé "Les Hommes" devenir peu à peu abruti, assisté, sédentarisé, alcoolisé...", confie Daniel Pouget. Le Forézien est ainsi, par la force des choses, parmi les derniers, à l'instar des époux Robbe, Jean Malaurie et d'autres, à avoir approché au plus près la vie du vrai peuple des Barren Lands. Son séjour le plus long, il l'a passé au début des années 1970: 14 mois en immersion totale au sein d'une famille inuit. Inuit, pas eskimo.
"J'ai connu personnellement -83° en dessous de zéro", dit-il.
A cette époque, l'été polaire durait quinze jours, contre quatre mois aujourd'hui."
14 mois coupé du monde, à migrer avec sa famille d'accueil dans les étendues glacées, la peau enduite de graisse de phoque, à dormir nu dans des igloos collectifs, à assister aux rites chamaniques, à expérimenter la survie et l'hospitalité en dégustant du poisson cru et des yeux de phoque, à filmer enfin les us et coutumes d'un monde en suspension: la chasse au harpon, les sorties en kayak traditionnel, la construction d'un traineau avec, en guise de patins, des poissons congelés alignés et roulés dans des peaux de phoques ! Que du bonheur, à en croire le voyageur, en mission pour le Musée de l'Homme, et malgré quelques souvenirs cuisants. "
J'ai eu les pommettes gelées, explique le maître du Couvent,
c'est une douleur intense. J'ai fait aussi une crise de colique néphrétique, à cause des secousses du traineau."
Pour évoquer ses "années polaires", Daniel Pouget a réuni des dizaines d'objets, dont de nombreuses sculptures magnifiquement taillées dans de la stéatite, "pierre à savon" ou serpentine, dans de l'os ou de l' ivoire. Chacune illustre un aspect de la tradition, des croyances et du mode de vie des Inuit. Ce sont d'abord des objets de magie, des totems portatifs en lien avec le monde des esprits.
" Les croyances restent fortes aujourd'hui encore, malgré la présence des églises, dit notre hôte. Ce sont leurs racines les plus profondes." Ce n'est pas encore la nuit noire alors.
Beaucoup d'animaux terrestres et marins sont représentés. Rien d'étonnant dans un monde humain dont la survie dépend du règne animal et dont la flore est pratiquement exclue. Voici l'ours redoutable,
"une des plus belles créations de la déesse Noulajiouk", le caribou que les inukshuk désorientent, le phoque surtout, l'enfant chéri de la déesse que les femmes "embrassent" quand il meurt pour les nourrir. Ce sont aussi des scènes de la vie quotidienne (pêche, chasse...) ou représentatives de la mentalité. Celle-ci illustre l'amour immense des mères pour leurs progéniture, que symbolise l'amautik, celle-là le rapt d'une femme par un clan, pour éviter toute consanguinité.
L'exposition présente aussi des dessins, des vêtements, des masques et des outils, dont le ulu en demi-lune, un des ustensiles les plus anciens du monde. Mais encore des coiffes et des objets appartenant à deux cultures du Labrador, Micmac et Beothuk, qui permettent au visiteur blanc de suivre, chronologiquement, le sillage de Leif Erikson et d'aborder aux rivages du Vinland. Après le Groenland et avant l'Ultima Thulé.