Par monts et par vaux: les colporteurs PDF Imprimer Envoyer
Écrit par FI   
colportmsc.jpgAu début des années 1980, un beau film, introuvable aujourd'hui, a porté sur les écrans les pérégrinations d'un colporteur du XIXe siècle. Guidé par  Bernard Favre, le spectateur était invité à marcher sur les pas du  "Rétréci" et de son mulet, depuis sa Savoie encore indépendante jusqu'en Italie, par monts et par vaux, dans le vent et dans la neige. Le choix du réalisateur ne doit rien au hasard. En effet, certains pays ont été particulièrement marqués par ce commerce ambulant: la Savoie, la Suisse, l'Italie, l’Oisans (Isère)... Mais qu'en est-il du Haut-Forez ? Le musée rural d'Usson-en-Forez, jusqu'en décembre, nous invite à marcher sur la trace des vendeurs d'images pieuses, dentelles, coton, et colifichets. Grâce à des témoignages patiemment recherchés dans les livres depuis plusieurs mois, des photographies exhumées, des objets de collection sortis des réserves... c'est le souvenir des «gens qui passaient» qui suspend sa marche vers l'oubli.

Jusqu'en mars 2009

Après avoir mené des études à caractère ethnologique sur les scieurs de long, les paillons de seigle, le mobilier régional et son usage, le musée a souhaité poursuivre sa mission d’enquête et conduire des recherches sur le colportage. C'est une histoire liée une fois de plus à la difficulté de vivre en milieu rural. Comme les scieurs de long, comme "le Rétréci" du film, beaucoup d' hommes de la montagne étaient contraints de se déplacer hors de leur terre pour survivre pendant l’année, leur métier d’agriculteur ne suffisant pas à assurer le quotidien.

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Certains de ces colporteurs, ou porte-balles, voyageaient à leur gré, au hasard des saisons, d’autres, au contraire, paraissaient avoir un itinéraire assez précis, ils passaient certaines fois deux fois l’an, au printemps et à l’automne. Les villageois le savaient, les attendaient. Presque dans chaque maison, ils vendaient pour quelques sous leurs marchandises. Le vendredi 22 novembre 1811, un marchand colporteur est mort. Dans ses ballots de marchandise, on retrouva 31,31 mètres de drap de coton, estimés à 45 francs, de la mousseline à petits carreaux, 12 mètres, estimée 27,75 francs, neuf châles dont deux brodés, estimés 41,50 francs, onze cravattes d'une valeur de 22 francs...* Ils pouvaient proposer aussi un  assortiment d’objets de première nécessité (mercerie, quincaillerie, lunetterie...), sans oublier l'almanach indispensable et les  images pieuses.

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Saint-Jean Baptiste
Collection Musée d'Usson en Forez

Les profits étaient maigres car ils acceptait bien volontiers l’assiette de soupe qu’on leur offrait et le gîte dans la grange ou l’écurie selon la saison. Il fallait que ces hommes, qui étaient sans doute très forts puisqu’ils faisaient un métier dur, aient fortement le gôut du voyage, de l’aventure, pour se contenter d’un travail si peu lucratif plutôt que de se stabiliser...

« (...) une nuit sur la route blanche, j’aperçus devant moi un homme qui marchait.

Oh ! presque chaque fois que j’en rencontrais de ces voyageurs de nuit de la banlieue parisienne que redoutent tant les bourgeois attardés. Cet homme allait devant moi lentement sous un lourd fardeau. J’arrivais droit sur lui, d’un pas très rapide qui sonnait sur la route. Il s’arrêta, se retourna ; puis, comme j’approchais toujours, il traversa la chaussée, gagnant l’autre bord du chemin.
Alors que je le dépassais vivement, il me cria :
«Hé, bonsoir, Monsieur.»
Je répondis :
«Bonsoir, compagnon.»
Il reprit :
«Vous allez loin comme ça ?
- Je vais à Paris.
- Vous ne serez pas long, vous marchez bien. Moi, j’ai le dos trop chargé pour aller vite.»

J’avais ralenti le pas.

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Pourquoi cet homme me parlait-il ? Que transportait-il dans ce gros paquet ? De vagues soupçons de crime me frôlèrent l’esprit et me rendirent curieux. Les faits divers des journaux en racontent tant, chaque matin, accomplis dans cet endroit même, la presqu’île de Gennevilliers, que quelques-uns devaient être vrais. On n’invente pas ainsi, rien que pour amuser les lecteurs, toute cette litanie d’arrestations et de méfaits variés dont sont pleines les colonnes confiées aux reporters. Pourtant la voix de cet homme semblait plutôt craintive que hardie, et son allure avait été jusque-là bien plus prudente qu’agressive.

Je lui demandai à mon tour :
«Vous allez loin, vous ?
- Pas plus loin qu’Asnières.
- C’est votre pays Asnières ?
- Oui, Monsieur, je suis colporteur de profession et j’habite Asnières (...)».


(Extrait de Guy de Maupassant, Le Colporteur).

* Extrait d’inventaire d’un marchand colporteur d’Auvergne 1812 - source 3E-3579 Archives de l’Aude Acte n°21.