La loi Neuwirth, dans la continuité du débat enfanté par l'expérience de la Maison Heureuse
(1), mettait fin au 19ème siècle mortifère qui acculait les femmes à l'infanticide et au suicide
(2). Elle mettait aussi fin au 20ème des avortements sauvages, ceux des "tricoteuses", pas celles de l'échafaud qui se gorgeaient du sang des condamnés, mais ces clandestines qui tentaient de décrocher le foetus de la femme enceinte avec des aiguilles ou des bouts de bois. Parfois les femmes enceintes le faisaient elles-mêmes s'infligeant péritonite, hémorragies diverses et septicémie.
Malgré tout, les débats furent houleux à l'Assemblée cette année 67. Quelques morceaux choisis côté détracteurs:
"C'est un encouragement à ce qu’on pourrait appeler la civilisation aphrodisiaque...".
"La fornication sera rationalisée par la contraception... C’est l’abominable exploitation de tout ce qu’il y a d’animal et de porcin dans l’âme humaine." "Un tel texte ne peut que favoriser la dissolution des mœurs, voire, chez les esprits faibles, la prostitution".
.

Cette image fut utilisée par le journal
Libération pour illustrer un article sur le sujet
De Gaulle était contre, ne souhaitant
"pas livrer la France à la bagatelle". Neuwirth a raconté dans un entretien accordé à
L'Humanité, comment le général, qu'il avait rejoint à Londres durant l'Occupation, a basculé du côté du Stéphanois:
« Au cours d’un déjeuner privé, il m’avait dit : « Dites donc Neuwirth vous viendrez me parler de votre affaire. » Peu de temps après je l’ai rencontré, je m’étais bien préparé avec tous les arguments pour contrer les opposants. Mais c’est sans doute à la fin de notre discussion que sa décision a été prise. Je lui ai dit : « Ecoutez, mon général, à la Libération vous avez donné le droit de vote aux femmes, elles l’avaient bien gagné pendant la Résistance, les temps sont venus de leur donner le droit de maîtriser leur fécondité, elles représentent la moitié de notre peuple, elles ne peuvent pas être des demi-citoyennes. » Le général a eu un moment de silence, puis il m’a répondu : « C’est vrai, le respect de la vie, c’est important, il faut que ce soit un acte lucide, continuez ! » Dès le mercredi suivant au Conseil des ministres, alors que tout le monde croyait que le général campait sur ses positions, il a dit : " Monsieur le Premier Ministre (c’était Pompidou - Ndlr)
ce n’est pas un problème de gouvernement, c’est un problème de société, c’est au Parlement d’en délibérer et vous mettrez à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale la proposition de loi de M. Neuwirth." Il s'est engagé à fond... »
Mais une fois adoptée, il faudra encore attendre cinq ans pour que les décrets d'application entrent en vigueur. Le 8 mars 1972, la fabrication et la prescription des contraceptifs sont réglementées. La contraception est libéralisée deux ans plus tard avec notamment une nouvelle loi qui autorise la délivrance des moyens de contraception aux mineures sans l’autorisation de leurs parents
(3).

Photo extraite du site internet du Sénat
Michel Thiollière lui a remis la médaille de Citoyen d'honneur de la ville de Saint-Etienne
le samedi 10 novembre 2007.
En 1967, Lucien Neuwirth, se faisait fort de ne pas lier contraception et avortement. C'est d'ailleurs seulement huit ans plus tard, avec la célèbre loi Veil, que l'IVG sera autorisée par les députés. Aujourd’hui, alors que 95 % des Françaises de 20 à 44 ans sont utilisatrices des moyens contraceptifs (60% utilisant la pilule, 20% le stérilet et 12% le préservatif, ainsi que d'autres méthodes: implants, anneaux...) on compte pourtant, selon la dernière étude de l'Ined près de 200 000 avortements chaque année dont 13 500 concernent des jeunes filles mineures, un chiffre qui n'a pas bougé depuis dix ans. Chez les mineures, trois grossesses sur cinq aboutissent en effet à une IVG. Enfin, dans deux cas de grossesses non prévues sur trois, les femmes déclarent utiliser un moyen de contraception. Comment expliquer ce nombre encore élevé de grossesses non voulues ? Pour le planning familial, les raisons sont multiples : lacunes d'information, "oubli" de pilule, contraceptifs chers ou non remboursés, prises de risques chez les jeunes etc.(4)
Lucien Neuwirth,
"l'immaculé contraception" disait de lui le ministre de la santé de l'époque, est né à Saint-Etienne le 18 mai 1924. Sa mère, Gabrielle Blachon, femme fougueuse et patriote, l'encourage à rejoindre De Gaulle à Londres. Son fils a 16 ans ! Il intègre les fameux S.A.S. A la Libération, il est adhérent du RPF et conseiller municipal de Saint-Etienne (1947-1965) puis adjoint au maire (1953-1965). A Alger, il est membre du Comité de Salut public (mai 1958), directeur de la RTF et représentant permanent de Soustelle (juin-novembre 1958). Il est élu député UNR, UDR et RPR (1958-1981). Secrétaire général du groupe UNR (1958-1962), puis questeur de l'Assemblée nationale (1962-1975), il devient secrétaire général-adjoint de l'UDR (décembre 1974). Président du Conseil général de la Loire (mars 1979, avril 1994), il crée en novembre 1981 le club politique "Nouvelle opposition nationale". En septembre 1983, il devient sénateur RPR. Questeur de la Haute Assemblée en 1989, il est Réélu le 27 septembre 1992. Son mandat a pris fin le 30 septembre 2001 (Non réélu). Pour faire bref...
.
Notes:
1) Initiée par la docteresse Lagroua Weill-Hallé en 1956
2) David Rappe, lors du "Salon de l'autre livre" à la Bourse du travail nous a rappelé un aspect peu connu du rôle social joué par les Bourses du travail. Dans les dispensaires des Bourses, des opérations chirurgicales étaient parfois pratiquées sur les pères de famille nombreuse en vue d'obtenir des "éjaculations rétrogrades".
3) Les pilules, délivrées sur ordonnance, restent le moyen de contraception le
plus efficace, avec un taux de réussite estimé à plus de 99 %, mais
elles ne sont pas toutes remboursées par la Sécu. En plus de mettre un terme à une situation injuste, un remboursement de toutes
les pilules s’inscrirait dans la logique de prévention qui
doit animer la politique d'un gouvernement, quel qu'il soit, en matière de santé publique.
4) > Voir le dossier de l'Ined (pdf)
>> Lire aussi: "Neuwirth: du peloton d'exécution à la dignité de Grand officier" (Actu)