Une flânerie du Grand Bois au Creux du Loup PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Patrick Berlier   

PROMENONS-NOUS DANS LE GRAND BOIS, PENDANT QUE LE LOUP N’Y EST PAS !

À 1162 m d’altitude, la route nationale 82 franchit le Col du Grand Bois, ou Col de la République, pour relier Saint-Étienne à la vallée du Rhône. C’est un lieu bien connu des touristes et des amateurs de vélo, pour la Journée Vélocio qui s’y déroule chaque année, ou pour le Tour de France qui y passe parfois. Est-il besoin de rappeler que la république qui a donné son nom à un hameau, puis au col, n’a en tout état de cause rien à voir avec la République Française ?


Pour les uns, c’est un curieux fait-divers qui est à l’origine de ce nom. En novembre 1794 une secte religieuse, les Béguins, solidement implantée à Saint-Jean-Bonnefonds, avait tenté de fonder sur ce plateau une sorte de petit état, la « République de Jésus-Christ ». Ses adeptes campèrent là un certain temps, attendant l’arrivée annoncée du prophète Élie. Mais la véritable République a rapidement réagi en envoyant ses gendarmes ! Pour d’autres, la République doit plus prosaïquement son nom à la déformation de « l’arrêt public », halte obligatoire pour les diligences assurant la liaison entre Saint-Étienne et Annonay, toujours observée aujourd’hui par les autocars qui leur ont succédé.

Le hameau de la République (carte postale début XXe siècle)

L’ERMITAGE SAINTE-AGNÈS ET SES PIERRES ÉTRANGES

Sitôt le col franchi, la route nationale atteint très rapidement les Trois Croix, véritable centre névralgique du Grand Bois avec son auberge, son parking, son carrefour, et le passage de plusieurs chemins de randonnée. Aux Trois Croix il n’y a pas trois croix, mais une seule... Le nom désignait en fait les trois carrefours ou embranchements successifs de chemins.

Là, nous prenons la route en direction de Bourg-Argental. Un kilomètre plus loin, à gauche, se présente le petit hameau de Sainte-Agnès. Il doit son existence à Philibert Réocreux, ingénieur des Ponts et Chaussées, qui fut chargé de la construction de la route, terminée en 1830. Il avait acheté, un peu en contrebas du col, un petit terrain destiné à devenir un parc arboré, qu’il voulut décorer d’un oratoire dédié à sainte Agnès, son épouse se prénommant ainsi. Lors du percement de la route, on découvrit des pierres aux formes curieuses, dont une ressemblant à un long serpent, qu’il eut l’idée d’assembler pour agrémenter son parc. Telle est l’histoire toute simple de ce lieu qui a bien souvent enflammé les imaginations ! Les pierres y sont toujours, noyées dans la végétation aujourd’hui. Attention, ce lieu est propriété privée : ne pas y pénétrer sans autorisation.


Les pierres de Sainte-Agnès : « l’ermite et son chien »
(photo datant des années 30 – collection P. Berlier)

LES ROCHETTES, GRANDES ET PETITES


Retour aux Trois Croix pour une balade à pied cette fois. Nous empruntons le GR 7, direction du Bessat, vestige de la « route des crêtes », projet qui dans les années 50 avait défrayé la chronique. Cette route destinée à relier les Trois Croix à l’Œillon n’a finalement jamais vu le jour, les défenseurs de la nature ayant fini par obtenir gain de cause. Le chemin monte un peu au début, jusqu’à Fourvière, toponyme étonnant qui à l’inverse du Fourvière lyonnais ne doit rien à un « vieux forum » romain. Nous sommes à une fourche de chemins, une furca viarum en latin, devenue Fourvière sans doute par attraction du nom lyonnais. Puis rapidement le GR devient à-peu-près plat et serpente en sous-bois. Nous passons à Praveilles, où les sous-bois humides cachent une tourbière, puis à Bourdouse, lieu jadis fréquenté par un ermite. En ce lieu si près du ciel il entendait peut-être la parole divine, car il promit aux Bessataires que jamais la foudre ne ferait de victime dans leur village. À Bourdouse il faut tourner à droite, puis à gauche un bon kilomètre plus loin, et peu après la jonction avec le GR 42 prendre à gauche un petit sentier, qui va nous conduire rapidement au point culminant du Grand Bois (1316 m). Il est marqué par un énorme amas de pierres : les Grandes Rochettes. Dans le livre de Jean du Choul, publié en 1555 et qui constitue la toute première description du Mont Pilat, il y a un passage consacré à un lieu nommé « la Chaux », qui d’après sa localisation ne peut être que les Rochettes. Une « chaux », dans le patois pilatois, désigne un sommet dénudé et rocailleux. Le mot vient d’une vieille racine cal (rocher, pierre), mixée avec le latin calvus (chauve), ayant subi l’attraction du mot calx (chaux). Le texte de Jean du Choul est particulièrement enthousiaste :

« La Nature s’y joue de plusieurs façons. Brisée naturellement en mille rochers, cette montagne offre tantôt des coins ombragés, tantôt des places ensoleillées ; dans ses replis, des sentiers en pente se partagent au hasard des degrés moussus. [...] Le charme de la colline invite seulement le voyageur à la contemplation : on ne peut, en effet, la gravir, même en utilisant des échelles. [...] Des rochers, gonflés en bosses comme bijoux et pierres précieuses, empêchent les passants d’aller plus avant. Rien ne fut créé par la nature sans quelque raison plus cachée. »


Le livre de Jean du Choul (Bibliothèque Municipale de Lyon)

On comprend certes la surprise de l’auteur, découvrant les Rochettes au cours d’une expédition où tout l’émerveilla. Voyager dans le Pilat est aujourd’hui une banalité, en 1555 ce savant lyonnais dut avoir l’impression d’être transporté sur une autre planète... L’escalade des Rochettes n’est qu’un jeu d’enfant, cela n’a rien d’impossible ni de bien dangereux. Jadis la vue y était superbe et renommée, mais la forêt qui gagne chaque année du terrain a considérablement réduit l’horizon.

En dessous des Rochettes, dans le sous-bois, une sorte de grosse cuve en fer rouillée attire l’attention. En s’approchant on découvre plutôt une espèce d’énorme marmite digne de Gargantua, encore pourvue de poignées, puis une seconde identique un peu plus loin. Nul ogre n’a vécu ici : il ne s’agit que d’anciens fours à fabriquer le charbon de bois, dans lesquels des bûches se consumaient pendant des jours. Les marmites étaient coiffées de couvercles qui ont disparu : ils étaient sans doute plus légers à emporter ! Les charbonniers sont partis depuis longtemps, mais leurs fourneaux oubliés intriguent toujours les promeneurs...





L’une des anciennes « marmites » à charbon de bois, qui attire toujours l’attention des randonneurs (photo Bernard Jamet)

Retour au chemin, pour gagner en face le point 1298 de la carte topographique. Un autre rocher, ce sont les Petites Rochettes, moins connues, sauf des amoureux… Un couple est assis là, les époux ont atteint un âge respectable, cela ne les empêche pas de rester les yeux dans les yeux, sans rien dire. L’homme finira par nous raconter, sur le ton de la confidence, la raison de leur « pèlerinage » en ce lieu. Lui et sa fiancée, peu après la guerre, étaient venus ici un dimanche, en promenade amoureuse. Le beau temps, la douceur de l’air, l’isolement du lieu, l’herbe accueillante, tout cela les avait conduits à commettre « l’irréparable. » Dans le feu de l’action, la demoiselle avait perdu, outre sa vertu, l’une de ses boucles d’oreilles ! Le fiancé empressé mais galant était revenu quelques jours plus tard, et l’avait retrouvée… C’était un autre temps !

Les Petites Rochettes (photo Bernard Jamet)

LE CREUX DU LOUP


Poursuite du chemin en direction du Bessat. Nous arrivons rapidement à une clairière, sur le replat, où se croisent plusieurs chemins. C’est le Creux du Loup, un nom étonnant. On voit encore à côté du carrefour, au pied d’un hêtre, un petit creux effectivement, une cuvette qui doit faire à peine deux mètres de large, rien de bien extraordinaire. Selon les uns, c’était l’emplacement d’une cabane construite par un paysan, vers 1800, d’où il aurait tué une trentaine de loups. Comme le disait l’abbé Seytre, auteur d’une description du Mont Pilat parue en 1874 : « Bessataire ou louvetier, c’est tout un. » Selon d’autres, c’était la tanière d’un loup énorme, qui terrorisa la région, avant d’être abattu au Col de la République, vers 1900. Une nouvelle « bête du Gévaudan » ? L’affaire de la « bête du Bessat » défraya pourtant la chronique, à la fin du XIXe siècle : une hyène, ou une panthère géante, hantait la forêt, à en croire les paysans.

En juin 1897, tourmentés par cette histoire, trois garnements s’enfuirent de leur collège à Saint-Étienne et prirent le chemin du Pilat pour aller exterminer la bête. Pendant deux jours ils parcoururent les bois et les crêtes, puis on les retrouva, exténués, au Planil où ils avaient demandé l’hospitalité à un fermier. À l’origine des rumeurs il y eut quand même un fait réel : vers 1895, des Bohémiens perdirent un petit singe en passant par le Col du Grand Bois. Ils se plaignirent de cet incident à un paysan rencontré en chemin, l’histoire fut répétée de ferme en ferme et lorsqu’elle arriva au Bessat le singe s’était transformé en animal monstrueux !



Mais ce nom « Creux du Loup » n’est peut-être que l’altération d’un nom ancien incompris. Beaucoup de toponymes « loup » dérivent en fait du mot latin lucus qu’un copiste ignorant a transformé en lupus... Lucus signifiant « bois sacré », du coup notre Creux du Loup et toutes ses histoires terribles prennent une autre dimension... Surtout que nous sommes ici à l’orée du « Bois Paradis » !

Le silence et le respect s’imposent… Chut ! Et à bientôt, pour une nouvelle flânerie pilatoise.
 

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