loirecol.jpg" La Loire emporte mes pensées avec les voitures versées et les armes désamorcées et les larmes mal effacées … " Aragon, Les yeux d' Elsa, 1942

 

La Loire, le plus long et le plus beau fleuve de France, a donné son nom à notre département. Elle arrive au Pertuiset à 150 km de sa source et le traverse de part en part du sud au nord sur près de 100 km. Le fleuve a joué un rôle non négligeable dans l’histoire et l’identité de notre région. On pense aux mariniers qui sur leurs rambertes (ou sapines) transportaient le charbon vers Nantes, ou bien encore aux joutes festives de Saint-Just-St-Rambert ou du Pertuiset. Mais c’est à juste titre qu’on peut dire encore que la Loire n’est pas un fleuve domestiqué. Il reste sauvage et dangereux. Avec ce premier volet des articles " Histoires d’eau ", nous vous proposons de relater un peu les grandes crues de la Loire qui ont frappé par le passé notre département. Il est agrémenté de quelques cartes postales du début des années 1900 et de photos de 2003. Il nous faut préciser aussi que cet article est un modeste résumé d’un article publié en mai 1930 dans La Région illustrée et signé René Robert sous le titre " Les grandes inondations dans le département de la Loire ". Il emprunte aussi à d'autres sources éparses.

En Forez, les crues de la Loire (de même que celles du Furan que nous évoquons dans une " Histoire du Furan ") furent nombreuses et meurtrières. Voici les dates, la liste est impressionante : 580, 1037, 1414, 1428, 1495, 1515, 1527, 1561, 1570, 1586, 1608, 1615, 1618, 1628, 1629, 1641, 1649, 1651, 1661, 1707, 1709, 1710, 1733, 1755, 1790, 1799, 1807, 1810, 1823, 1825, 1834, 1840, 1844, 1846, 1849, 1856, 1866, 1872, etc…

L’histoire des crues de 1790, 1846 et 1856 suffiront à donner une idée des effets de ce redoutable fléau dans notre région.

Décembre 2003, crue de la Loire à Saint-Just-Saint-Rambert...

1790

Durant l’hiver, le fleuve, roulant un énorme volume d’eau ravagea la localité de Saint-just-sur-Loire. 106 maisons s’écroulèrent dans " un fracas de tonnerre ! ". Le 11 novembre, la municipalité alerta l’Assemblée Nationale sur le désastre subi. La principale industrie locale, la construction de bateaux, les fameuses rambertes, était anéantie. Heureusement les quatre-vingt et quelques charpentiers avaient pu fuir à temps. On ne déplora cependant que la mort d’une femme et son enfant, tous deux noyés dans des circonstances dramatiques. En effet, le mari avait trouvé refuge dans un arbre avec un de ses enfants et un ouvrier. Sa femme elle, s'était réfugiée sur le toit de la maison avec son deuxième enfant et la moitié de l’argent du couple. Les eaux engloutirent la maison. L’arbre, lui, résista ! Devant la menace, des prières publiques furent dites pendant 40 heures et il faut croire, devant le peu de victimes, que la Vierge des mariniers rambertois protégea ses ouailles.

A Roanne, le port fluvial fut littéralement dévasté. Plus de 2500 pièces de vins furent emportés par les flots (quel gachis !). De courageux citoyens, au péril de leurs vies sauvèrent des malheureux emportés. Leurs noms sont parvenus jusqu’à nous : Silvestre Magnen, Boulard, Dufour, Dubuis, Berger, Prélanger, Bertrand. Chacun reçut 600 livres de récompense.

A Nervieux, cette pierre gravée se trouve à 3 km du fleuve

La municipalité de Saint-Just demandait désespérement de l’aide à Paris, réclamant la création d’ateliers de charité destinés à dessécher les marais résultant de l’inondation et la construction de chemins pour relier l’agglomération à la route de Roanne à Saint-Etienne. Le 18 novembre, l’Assemblée Nationale vota un secours de 30 000 livres destinés aux victimes des inondations (300 000 livres de dégâts !). Le Roi Louis XVI et la Reine Marie-Antoinette, émus par la détresse des habitants de Rhône-et-Loire (les deux département sont alors unis) adressent 6000 livres aux victimes. En février 1791, deux autres noms de héros furent cités au Roi et à l’Assemblée : celui de J.-B. Duplain, un rambertois, huissier royal qui, bravant la mort, sauva un par un vingt-cinq malheureux réfugiés sur les toits et un domestique de Balbigny, Jean Brossard qui sauva sur sa petite barque onze personnes en péril. Pour eux, le directoire de Rhône-et-Loire demanda une rente viagière et l’apposition à Saint-Just et Balbigny d’une plaque relatant l’héroisme de ces habitants. Duplain reçut 1200 livres, Michel Martin, le fermier du bac de Cleppé qui sauva trente-deux personne avec l’aide de quatre compagnons reçut la même somme (600 livres pour chacun de ses camarades). Jean Brossard ? Nous ne savons rien à ce sujet de même que la suite donnée à l’idée d’une plaque commémorative. Une autre demande fut formulée pour Jean Labbé qui, l’année précédente lors d’une autre crue avait sauvé une femme malade et son jeune enfant. On ne sait si cette demande fut retenue.

Nervieux 1905

 Les flots se retirèrent peu à peu de la plaine (une légende tenace relatée par d’Urfé dans son Astrée ne dit-elle pas que la plaine était autrefois un lac ?) et laissèrent des milliers de débris épars et de ruines. En 1793, la Loire frappa à nouveau.

1846

Le 17 octobre 1846, les flots ravagèrent tout. Au Pertuiset, le fleuve s’éleva à 14 mètres 40 au dessus du niveau de l’étiage. En 1930, à la date de l’article de la Région, c’était le record absolu. Mais je me souviens, matru dans les années 80 avoir vu les caravanes et les voitures disloquées au barrage d’Essalois, le record avait-il été battu ? En tout cas en 1846, les ponts d’Andrézieux et de Saint-Just cédèrent. Celui du Pertuiset résista et devint quelque temps le seul axe de communication entre Sainté et Saint-Bonnet. A Cornillon cependant, c’est tout le hameau du Bremet, au bas du rocher qui fut emporté. Les cinq familles eurent tout juste le temps de prendre la fuite et virent leurs habitations emportées.

17 octobre 1907, le pont d’Andrézieux, vue de la rive gauche...

La digue du Pinay

Le port de Saint-Rambert, une fois de plus fut dévasté. Six maison furent balayées. On retrouva à Bonson, dans le domaine de Mr Robert, ancien député de Saint-Etienne, 200 000 francs de bois provenant de Saint-Rambert. A Andrézieux, le niveau de l’eau atteignit 3m 33 au dessus du plus haut niveau, relevé en 1790 ! Des maisons furent rayées de la surface de la terre et on n’en retrouva pas une seule trace. Encore une fois, des mariners de Saint-Rambert ou d’Andrézieux se distinguèrent et sauvèrent de nombreuses vies : Jean-Louis Didier, Pierre Grenetier, Gabriel Dufour, Clément Baptiste… On raconte qu’un brigadier de gendarmerie revenant de Saint-Galmier avec un gendarme vit avec effroi les flots déferler vers son épouse et ses enfants. Il ordonna à son subordonné de se mettre à l’abri avant de lancer son cheval vers sa famille au milieu des flots, le gendarme lui fit remarquer noblement qu’il aiderait son chef ou périrait avec lui. Tout le monde s’en sortit sain et sauf.

9 octobre 1907, sauvetage route de la Renardière à Andrézieux

A Veauchette, le clocher de l’église est submergé. A Rivas par contre, c’est dans l’église que tous les habitants vont se réfugier. A Feurs, la diligence qui assurait le service entre Bordeaux et Lyon fut entrainée dans le fleuve, cinq voyageurs furent noyés. Une jeune femme de 18 ans périt avec trois jeunes enfants qu’elle gardait. Le greffier du juge de paix qui dut aller reconnaître les corps mourut subitement, brisé sans doute par les émotions !

A Epercieux, quarante-sept maisons sont détruites, à Balbigny, on ne dénombra qu’un seul noyé. Réfugié dans un arbre, l’homme ne put être secouru et fut emporté. A Roanne, les pertes matérielles furent énormes, des millions de marchandises perdues dont 33 000 tonneaux de vin.

Diverses souscriptions nationales et ordonnances royales permirent au département de recevoir des centaines de milliers de francs. Ce ne fut pas de trop pour relever la région.



Cette photo du pont d'Andrézieux a été prise par Mr Joseph Redon (plaque sur verre)                                 

1856

En mai 1856, des pluies continuelles grossirent les flots de la Loire et de tous les cours d’eau. La ligne de chemin de fer entre Saint-Etienne et Montbrison fut coupée. Dans le Montbrisonnais, les eaux débordèrent et les habitations des riverains furent envahies. Le chemin de La Fouillouse devint impraticable. Près de Feurs, une maison s’écroula, une fois encore les mariniers furent exemplaires, une trentaines de personnes furent secourues dont quatre soldats revenant tout juste de Crimée. D’eux des mariniers, Thévenin et Tourailles avaient déjà été décorés pour leur héroisme en 1846. Fort heureusement, aucun décès ne fut à déplorer dans le département mais l’agriculture souffrit beaucoup. Mais ça tombait plutôt bien, le ministre de l’agriculture qui se trouvait alors à Lyon accorda un premier secours de 10 000 francs. Dans certains puits de mine du bassin stéphanois, il fallut huit jours pour évacuer les eaux.

Le capitaine Rollin du 10ème Dragons cantonné à Saint-Etienne écrivit quelques vers sur ces évènements pour provoquer quelques souscriptions. Et c’est la poésie balourde (mais néammoins louable) qui déborda à son tour dans certains journaux :

" Je vois grossir les eaux qui partout se déroulent,

D’une étreinte mortelle embrassant la cité,

Dans le fleuve fangeux, bétail, meubles, chars, roulent…

Mais à travers le bruit des maisons qui s’écroulent,

Quel cri surhumain est jeté ?"        

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