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Petite histoire générale de Saint-Etienne Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Des origines à la veille de 1789.


Je crois savoir que c’est à la Manu où il était prolo que Lavilliers a écrit les chansons qui figureront plus tard sur l’album " Le Stéphanois ". Parmi elles, " Saint-Etienne " qui nous dit : " On n’ est pas d’un pays mais on est d’une ville ". Il faut le croire puisqu’il n’y a guère qu’à Sainté qu’il vient la chanter. Et puis tant pis pour le vieux Pagus Forensis qui s’en prend une au passage (ne m’en veuillez pas d’inclure le Jarez dans le Forez, si on commence à finasser on va pas s’en sortir). Donc on est d’une ville, Sainté notre ville, (çà sonne très Légion étrangère), fier d’être Stéphanois cela va de soit. Donc une petite histoire générale de Saint-Etienne s’avérait indispensable. La voici. Ou plutôt voici le début. Le reste suivra sur cette page de jour en jour, agrémenté d’illustrations. Comme d’hab. vos précisions ou rectifications sont les bienvenues ( Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir ).

Embarquement 

Si l’ Histoire ne nait qu’avec l’écriture alors il faut dire que celle de Sainté ne vient au monde qu’au XIème siècle via une " Pancarte du droit de cire et d’encens dû à l’Eglise de Lyon " par différentes paroisses. Et parmi les paroisses mentionnées on trouve celle de Sanctus Stephanus de Furano ( " Saint-Etienne-de-Furan "). Il s’agit là de la première mention écrite de Saint-Etienne, il y a 1000 ans environ.

Mais avant de poursuivre l’histoire, nous allons quand même remonter le temps pour aller dans la pré-histoire stéphanoise. Celle qui fut rêvée par des érudits locaux complexés par la trop proche (et cependant si lointaine) capitale des Gaules. Complexés ou inspirés par des muses mystérieuses ? C’est selon, d’ailleurs les historiens sérieux eux-mêmes, statisticiens et autres légistes les traitent de fadas (fata, fée, fada, " qui croit aux fées " au sens premier, sourire).

Illustration: forgerons stéphanois dans les années 20

Furania

Furania est le nom emblématique de cette histoire rêvée (c'est encore aujourd'hui le nom d'un hôtel rue de la Résistance). Antique nom de notre ville, il fut popularisé au XIXème siècle par Auguste Callet dans " La légende des Gagats " mais il ne l’a pas inventé. C’est un homme d’église de Lyon, George du Clappier qui l’évoque, semble-t’il pour la première fois, en 1420 dans " Histoire briève et chronographique de Furiana " (Furiana ou Furania ?) Son histoire sera reprise par Odet de Soleysel en 1691. Au siècle suivant, plusieurs autres chroniques la reprennent encore avec plus ou moins de variantes avant qu’Auguste Callet ne tente de démontrer sa véracité par le biais de la toponymie locale. Que raconte t-elle cette histoire légendaire que certains qualifient de " mythologie fondatrice " et qui a la dent dure puisque " Cavalcade stéphanoise " de Jean Gabriel, publié en 1959 en reprend de nombreux éléments ?

Pour résumer, les forêts celtes qui recouvraient l’actuel Saint-Etienne et les abords du Furan étaient le domaine des Métallurges, un peuple gaulois. Leur chef-lieu : Furania. Ces gaulois étaient des forgerons de grande classe, initiés par les druides au travail du feu et qui fournissaient en armes de qualité toutes les nations gauloises. Un lieutenant de César, Labiénus envahit le pays et les Métallurges se firent résistants. Vint le temps des Apôtres et l'évangélisation du pays par Saint-Ferréol et Saint-Julien chassés de Vienne par la persécution. Puis ce furent les invasions Burgondes, le roi Childebert au passage fonde la toute première église vers 543 qu’il place sous le patronage de Saint Laurent (martyrisé sur un grill). Ensuite passent les Arabes qui montent vers Poitiers puis redescendent. Et un autre Saint qui lui, laissa un souvenir tenace (Ennemond ou Chamond). Enfin c’est à St Robert de Turlande, fondateur de la Chaise-Dieu en Auvergne que l’on doit d’avoir christianisé le nom de Furania en Saint-Etienne. Quand aux descendants des Métallurges, ils devront à leur patrimoine génétique autant qu’à la terre sur laquelle ils vivent de continuer durant des siècles à vivre et mourir par le travail du feu. Qu’est-ce qui est vérifiable ? Pas grand chose. Mais la bonne question ne serait-elle pas plutôt : Qu’est-ce qui est vrai ?

Saint-Etienne au Moyen-Age

Bon maintenant entrons dans l’histoire par la porte du Moyen-Age. Hélas les textes sur cette période aussi sont rares. En effet à deux reprises le destin s’est acharné à les détruire systématiquement. D’abord en 1562 quand les Protestants investirent la ville et firent un feu de joie avec les archives, puis en 1789 quand les sans-culotte brûlèrent tous les titres qui leur tombèrent sous la main ( de même que la bibliothèque de la Chartreuse de Ste Croix en Jarez !).

Toujours est-il que c’est dans le cadre du Comté de Forez que Saint-Etienne-de-Furan prit son essor. Par le partage de 1173 (voir l’article sur le Forez), la région stéphanoise échappe aux archevêques de Lyon et en 1184, le comte Guy II de Forez fonde l’abbaye de Valbenoîte. Mais en réalité c’est surtout à l’ombre de la puissante famille des D' Urgel de Saint-Priest (vassale des comtes de Forez) que la future Armeville va grandir. Toute l'histoire des habitants sera marquée par leurs incessants conflits d'intérêt avec les seigneurs de Saint-Priest. Pour l’heure ce n’est qu’un village modeste groupé autours d’un église ( sous quel patronage, Saint Laurent ou déjà Saint-Etienne ?) sur le versant septentrional de l’actuelle colline Sainte Barbe. Si le village est encore modeste, la paroisse ne l’est pas. Dépendant de l’archevêque de Lyon au niveau religieux ( et pour près de 800 ans ! ), elle s’étend sur Rochetaillée, Planfoy, St Priest…

 L'Abbaye de Valbenoîte aujourd'hui.

Au XIIIème siècle, le développement de certaines villes du Forez (St Rambert, Montbrison…) ne fait pas tache d’huile sur les rives du Furan, trop à l’écart des axes de communication et ce malgré la présence des Cisterciens de Valbenoîte. Cependant si l’on en croit l’abbé Dorna dans son " Histoire de Saint-Etienne ", la petite cité se fait déjà un nom dans le travail du fer. En 1323, -l’homme d’église nous le dit- il y avait à Saint-Etienne deux arbalétriers. Profession sans doute rentable en cette période troublée. Car la guerre de cent ans n’épargna pas Saint-Etienne et l’ abbaye de Valbenoîte (qui connut bien des malheurs durant son histoire) fut pillée en 1359 par les Tard Venus anglais. C’est pour se prémunir contre de telles mésaventures que son abbé Hugues de Torrenche entreprit de la fortifier. Saint-Etienne suit son exemple et entreprend de s’enfermer dans une muraille dont la plus haute de ses tours est la "grande tour du seigneur".

 Saint-Etienne au XVème siècle, maquette d'après La Tour Varan (carte postale)

L'expansion de la cité

Vers le milieu du XVème siècle, Sainté a donc l’apparence d’un gros bourg d’environ 200 maisons enserrées dans ses remparts et blotties autours de la Grand’Eglise nouvellement construite. Deux rues parallèles le traversent d’ouest en est. La première est la grande rue publique qui part de la muraille et mène vers la porte de Roannel, elle correspond de nos jours à la rue de la Ville. L’autre est la rue du marché ( rue Grenette actuelle ) qui abrite le quartier marchand. Vers la charnière des XVème et XVIème siècles, la cité va déborder des remparts et le Pré-de-la-foire ( aujourd’hui place du Peuple ) va devenir le lieu des marchés et autres foires et le point de départ de l’expansion vers la rive droite du Furan en direction de Valbenoîte ( rue Saint-Jacques ) et de Lyon ( la rue de Lyon). De cette période il reste la maison de Guy Pierrefort surnommée à tort " maison de François Ier ", près de la Grand’Eglise. Elle conserve une très belle salle avec un plafond à la française et une très élégante cheminée.

Vestiges des remparts à l'angle de la place du Peuple et de la rue des Fossés (face à la Tour de la droguerie). Aviez-vous remarqué cette tête de lion ? Pour voir Sainté, il faut avoir les yeux grand-ouverts et la tête en l'air...

Cette première expansion fut le résultat de l’arrivée d’habitants des villages voisins en même temps que de nouvelles activités : tisserands, bouchers, cordonniers etc. Les meuniers, surnommés " les Gaux " ( ou Gauds, une rue et son quartier a longtemps porté leur souvenir), utilisent l’énergie du Furan à hauteur de l’actuelle rue des Creuses de même que les tanneurs ( huit vers 1510 ). Quant aux travailleurs du fer, ils sont quatre-vingt-quinze " métallurgistes " à Saint-Etienne vers 1515 dont soixante forgerons. Parmi les métiers du fer citons les coutelliers et les " faiseurs de canons d’arquebuse ", ancêtres des armuriers qui allaient faire la renommée de notre ville. En 1535, le roi François Ier dépêcha à Saint-Etienne l’ingénieur Virgile pour organiser et adapter cette industrie naissante à ses besoins personnels. L’aventure de l’armurerie est en marche et dès 1592, Papire Masson pouvait écrire: "Cette ville est célèbre dans toute l'Europe par l'industrie de ses habitants qui ont des ateliers semblables aux forges de Vulcain où se fabriquent toutes sortes d'objets de quincaillerie, les armes de chasse et de guerre..."

Enfin il nous faut citer l’autre fleuron de l’industrie stéphanoise, la rubannerie importée d’Italie qui s’impose vers 1580 avec une dizaine de rubanniers ( le premier est cité dans les textes vers 1517).

Les guerres de religion

Saint-Etienne à l’image du Forez fut peu sensible aux nouvelles idées de la réforme protestante. La ville comme le " pays " resta catholique malgré la proximité du Vivarais ardéchois. En revanche sa relative prospérité et ses armes la désignait comme une proie de choix et elle subit à deux reprises les ravages causés par l’occupation des troupes huguenotes. Le premier raid protestant eut lieu en octobre 1562 quand Sarras, gouverneur d’Annonay et lieutenant du baron des Adrets (qui mit Montbrison à sac) marcha sur Saint-Etienne à la tête de 300 hommes. La ville est prise facilement et pillée malgré le curé de la Grand’Eglise, Jean Accari qui est blessé en tentant d’organiser la résistance. Ses vitraux et statues brisés, l’église profanée fut reconvertie en écurie durant cinq jours. Mais durant leur retour vers Annonay, non loin du Bessat les Protestants chargés de leur butin payèrent l’outrage de leurs vies. Le 1er novembre 1562, dans la matinée, ils furent attaqués par les troupes d’Aymar de St Priest et de Christophe de St Chamond. Deux cents Protestants furent tués et le capitaine Sarras fut fait prisonnier (que devint-il ?). Christophe de St Chamond ne s’arrêta pas en si bon chemin et s’en alla investir et piller Annonay. Le lieu de la bataille porte encore de nos jours le nom de " champs des morts ". En 1848, un paysan en creusant la terre y déterra une arquebuse.

La Grand' Eglise de Sainté (placé sous le patronage de Saint-Etienne et de Saint-Laurent martyrisé sur un grill). Carte postale des années 1910 mais avant la première guerre mondiale. En effet, la statue équestre de Sainte-Jeanne d'Arc fut érigée durant la guerre 14-18 pour donner confiance aux Stéphanois.

Huit ans plus tard, rebelotte. Cette fois ce sont les hommes de l’Amiral Gaspard de Coligny qui investissent la ville par surprise (certains soldats se seraient déguisés en femmes pour franchir les portes) et qui y restent dix-huit jours avec les mêmes scènes de pillage, les mêmes sacrilèges (en particulier, celui tenace dans les mémoires, des chevaux des envahisseurs mangeant sur l’autel de la Grand’Eglise). L’ Amiral qui logeait " au Cheval Blanc " du Pré-de-la-Foire (place du Peuple) en profita pour incendier à nouveau l’abbaye de Valbenoîte et créer une église protestante pour la petite communauté réformée de la cité. Laquelle après son départ fit long feu. Quant à l’Amiral, il devait être la première victime défenestrée de la St Barthélémy, quelques années plus tard à Paris.

Pour en finir avec ces tragiques évènements, il nous faut citer encore deux faits de ces temps troublés. En 1595, un jeune protestant profana la croix du Pré-de-la-Foire. Il fut emprisonné et condamné à mort. Pour obtenir sa libération, son père, Jean Neyme, s’engagea à faire élever à ses frais une grande croix en remplacement. Cette croix visible jusqu’en 1711 fut la plus haute du royaume de France (plus de 10 mètres socle compris). En mars 1597, le curé Harenc, catholique fanatique fut assassiné par le protestant Pierre Desjames. Son successeur, Antoine de Moranvillers fut en revanche un pacificateur. Dans la première moitié du XVIIème siècle, le movement catholique de la contre-réforme fut à l'origine des nombreux ordres religieux qui tissèrent une toile sur toute la ville: Les Minimes en 1608, les Dames de Sainte Catherine en 1610, les Capucins en 1619, les Visitandines en 1622, les Ursulines en 1636 etc.

Le fléau de la guerre civile avait à peine disparu qu’un autre plus terrible encore surgit : la peste. En 1585 déjà elle avait frappé. Elle revint de plus belle vers 1629 puis 1643.

Petite Histoire communale de Saint-Etienne

Toute l’histoire communale de la ville fut marquée par le désir de ses habitants de s’affranchir des droits seigneuriaux que les Saint-Priest faisaient peser sur eux depuis qu'un comte de Forez (Guy II ?) avait donné en fief le domaine de Saint-Priest à un membre de la famille d'Urgel. Saint-Etienne alors un petit village inclu dans le domaine dépend de sa juridiction. Il en est le maître, il y possède sa maison forte sise au Mont d’or (colline Sainte-Barbe), son four, son moulin.. A la fin du XVème siècle, la ville obtient des franchises qui allègent la tutelle des Saint-Priest. En 1512, la ville affermit encore son identité et rechigne à payer de nouveaux impôts. Quatre habitants se rendent à Paris devant le roi François Ier qui leur suggère de faire juger l’affaire devant un tribunal et les habitants gagnent le procès. Une transaction à leur avantage est signée.

1534, nouvelle embrouille. Le marquis Pierre de Saint-Priest entend désormais désigner les consuls qui sont les représentants du " peuple stéphanois ". Nouveau procès, le marquis signe finalement un édit qui limite ses prétentions. Car trois ans plus tôt, en 1531 le Forez a été annexé par François Ier, autrement dit par la couronne. Et celle-ci aimait, pour assurer son autorité prendre partie pour les citadins contre les seigneurs contre lesquels elle doit elle aussi s’affirmer. Les consuls, nommés par les habitants auront les clés de la ville et leur " Maison de Ville ". Au niveau judiciaire, les prisonniers stéphanois sont désormais détenus dans leur prison et non celle de Saint-Priest. Est-ce fini ? Pas du tout ! Car les consuls n’ont pas le plus important, la voirie (ils ne peuvent disposer de l’espace publique qui reste propriété seigneuriale), ils n’ont aucun droit de police sur les hommes, les mendiants, les tripots… et cela, avec des nuances, jusqu’à la révolution !

En 1667, la ville reçoit du roi de France une véritable constitution municipale, rendue exécutoire en 1669. Saint-Etienne élit ses échevins (terme qui remplace celui de consuls) qui eux sont placés sous l’autorité du roi (centralisation monarchique oblige) et non plus celle du marquis de Saint-Priest. En 1692, le premier office de maire fut créé. Un certain Blachon fut le premier à occuper cette fonction alors plus honorifique que réelle. Mais ce ne fut pas pour autant la fin des démêlés entre habitants et seigneurs de Saint-Priest.

L'expression artistique et culturelle

Ce serait une erreur de penser que la cité ( 8 500 habitants en 1610 ) ne voulut que se cantonner à ses préoccupations économiques et n’eut pas d’attirance pour les choses de l’esprit. Certes au regard d’autres cités, on peut toujours parler dans l’ensemble " d’atonie culturelle " mais nous préférons pour notre part mettre en lumière les quelques personnages qui ont empêché le naufrage.

Illustration: Marcellin Allard (sa maison est toujours visible à Sainté, avenue Emile Loubet, il s'agit de la maison aux caryatides)

Ainsi ce vicaire de la Grand’ Eglise, Léonard Janier qui un siècle avant Bossuet et un demi-siècle avant Saint François de Sales se révéla un précurseur dans l’art de la prédication et donna les règles de l’éloquence dans quatre ouvrages parus en 1566. Mais l’ Eglise n’eut pas la mainmise absolue sur les productions littéraires. Ainsi la " Gazette française " de Marcellin Allard qui marqua une étape dans l’évolution de la langue française, entre Rabelais et Montaigne. On lui doit également " le ballet en langage forézien ". De même on peut citer les poèmes en langue vulgaire des trois Chapelons qui eux s’adressent plutôt aux couches populaires dont ils étaient issus.

Dans le domaine artistique, principalement un nom : Le Bourguignon Simon Claude Désiré auquel nous devons l’admirable chaire de l’église Notre-Dame (Chavanelle).

Un mot sur l’enseignement, c’est Anthonin de Moranvilliers qui permit l’ouverture en 1608 du collège des Minimes adossé au couvent du même nom. De ce couvent il reste la chapelle transformée en église, il s'agit de l'église St Louis. Quant au collège il fut transformé bien plus tard en lycée dont subsiste le portail à côté de l’église. De Moranvilliers fonda bien d’autres couvents et grâce à lui on pouvait dire alors : " Il y a trois paroisses en France, Saint-Eustache à Paris, Saint-Nizier à Lyon et Saint-Estienne de Forest. " Guy Colombet, à la fin du XVIIème siècle participa activement pour sa part à l’ouverture d’écoles pour les pauvres. En 1708, Saint-Etienne en comptait six qui dispensaient les rudiments élémentaires (lecture, écriture, calcul) et où les exercices de piété religieuse tenaient une grande place.

Essor de l'industrie stéphanoise

La métallurgie :

C’est sous les règnes de Louis XIII puis Louis XIV que la métallurgie stéphanoise prit son envol. Elle se divise alors en trois spécialités :

En premier lieu la quincaillerie (la " clinquaille ") qui est la plus ancienne. Plus de 1500 articles, de l’ustensile de cuisine à la serrure ou l’outil sont fabriqués par près de cinquante professions, forgeurs et faiseurs spécialisés chacun dans une seule fabrication qui reste en général de médiocre qualité. La " clinquaille " stéphanoise succombera vers la fin du XVIIIème siècle à la rude concurrence, anglaise en particulier.

Vient ensuite la coutellerie, un métier organisé en corporations vers 1658 et qui produit dès 1636 le fameux couteau " Eustache " vendu dans le monde entier. Il fut fabriqué jusque vers les années 1940 ( ?)

L’armurerie enfin va faire la renommée ( l’emploi du mot universelle est-il excessif ?) de notre ville. Les armes de guerre (ou de commerce) étaient fabriqués par 600 armuriers (en 1669) dans des ateliers dispersés. En 1665, le grand Colbert organise la production des armes de guerre au profit du pouvoir royal en envoyant Dalliez de la Tour chargé d’établir un contrôle stricte. En 1716, c’est l’inspecteur de Saussay qui prend la relêve et veille à combattre les productions clandestines. Mais c’est à M. de Montbéliard, inspecteur de la Manufacture de Charleville que l’on doit la création en 1764 de la Manufacture royale de Saint-Etienne ( rebaptisée " nationale " sous la République et déplacée de Chavanelle à Carnot) en regroupant les ateliers dispersés. Avec cette nouvelle organisation " centralisée "la production devait passer de 3000 armes par an à près de 20 000.

Il nous faut dire un mot au passage de ces artisans qui furent aussi des artistes et qui fabriquèrent et ciselèrent des armes que les visiteurs contemplent encore avec admiration au musée d’art et d’industrie. Les maitre-armuriers, graveurs sur métaux, platiniers, limeurs, fourbisseurs et autres forgeurs de lames qui portèrent haut le renom de Sainté. Citons rapidement les plus célèbres : Pierre Girard, maître-armurier du Régent, Louis Jaley (qui cisela l’arme fabriquée par Bouillet –un autre gaga- pour le roi Louis XV, lequel préféra la garder pour lui plutôt que de l’offrir au dey d’Alger). Bouillet fils, armurier du prince de Conti, Berthéas dit " Bras d’or " pour son extrême habileté, puis plus tard les Duprès, Olanier… puis plus tard… Impossible de les citer tous.

 La Manu vers 1900

Nous avons déjà dit que c’est la présence d’armes qui attira les troupes protestantes vers Saint-Etienne au XVIème siècle. Ce ne sera pas la dernière fois. A la chute de Napoléon, les Autrichiens viendront occuper la région. En 1940, la Wermacht dans sa marche vers le sud poussera jusque vers le Forez. Et toujours dans la ligne de mire les arsenaux d’Armeville. Le nom de Saint-Etienne fut tellement lié à celui des armes qu' il fut envisager de figurer sur son blason deux fusils entrecroisés à la place des palmes actuelles qui figurent les martyres d'Etienne et de Saint-Laurent). Et aujourd'hui encore FAMAS ne signifie t-il pas " Fusil d'Assaut de la Manufacture d'armes de Saint-Etienne" ?

Illustration: la condition des soies créée en 1808. Son nom explique sa raison d'être: vérifier la qualité de la soie en mesurant son degré d'humidité et par là même vérifier que son prix d'achat corresponde bien au seul poid de la soie ( sans l'eau et les gommes qu'elle pourrait contenir). Il va sans dire qu'une telle utilité rendit bien service aux fabricants qui achetaient la soie nécessaire à la fabrication des rubans. Ce bâtiment existe toujours, non loin de la place Jacquard.

Le textile :

La passementerie stéphanoise a quelque chose d’étrange, de décalé dans la ville du fer qui sera bientôt aussi celle du charbon. A ce propos citons la définition d’un vice-président de la CCI vers 1903 : " Le passementier est celui qui tisse des rubans blancs ou roses sous des flots de fumée noire. " Vous l’aurez compris dans le reflet de la mine, la passementerie fut un peu " l’industrie propre " de Sainté.

On note dès 1603 une confrérie des passementiers sous le vocable de " Notre-Dame-des-Carmes " et c’est d’abord face à sa voisine de St Chamond que la rubanerie stéphanoise ( surnommée à Sainté " la fabrique ", la rubannerie est une branche de l’industrie de la soie dont Lyon prend le monopole au XVIIIème siècle) va s’affirmer de plus en plus au cours du siècle. Victor Jannesson indique dans son livre " Monographie et histoire de Saint-Etienne que la ville compte en 1683 près de 10 000 métiers à tisser, 60 fabricants et 4500 tisseurs. La fabrique travailla en étroite collaboration avec Lyon jusque vers 1750. Ensuite elle s’émancipe complètement et exporte vers la Hollande, l’Allemagne, l’Espagne par le biais de métiers à tisser qui confectionnent non plus une seule pièce de ruban mais 12 puis 24. En 1804, grace au métier Jacquard permettant le ruban " façonné " ( avec formes et couleurs différentes) Saint-Etienne devint la capitale mondiale du ruban et le nombre de passementiers ne devait pas cesser d’augmenter, 24 800 vers 1800, le double en 1900 ( sur 100 000 personnes concernées par l’industrie du textile).

 Visite de Saint-Etienne-de-Furan en 1734

L’ Abbé Dorna a évoqué lors d’une conférence à la Chambre de Commerce (en 1934) l’aspect de la ville en 1734.

La ville compte alors 17 000 habitants. On y vient par la route de Lyon qui passe par l’actuelle rue de la Montat. Dans le quartier se trouve la chapelle Notre-Dame de la Montat (détruite au début du XIXème siècle) et le cimetière des pestiférés où 5000 morts furent mis en terre pendant la grande peste. On descend ensuite par la rue de Lyon, on passe devant l’actuelle église Sainte-Marie, à l’époque le couvent des Visitandines fondé en 1618 (certains bâtiments jouxtent encore l’église de nos jours). Plus loin, le Jeu de l’Arc ouvert en 1552. Un petit cours d’eau, le Chavanelet coupe la rue, il faut le traverser sur un petit pont de bois et on arrive aux portes de la ville gardées par la milice bourgeoise. Là se trouve aussi le Pré de la Foire (Place du Peuple) traversé par le Furan que l’on franchit sur un pont. Au milieu de la place se trouve la grand’ Croix payée par Jean Nesme pour remplacer celle que son fils avait renversé et lui éviter la mort. Près de la croix, la fontaine publique et des arches aux poissons alimentées par un bras du Furan. Autours de la place, des auberges célèbres : " Au cheval blanc " où l’amiral Coligny fut hébergé, non loin " A l’ Empereur ". Mais la plus célèbre reste celle de la rue Tarentaize : " Au Lion d’ or ".

On se dirige vers la Grand’ église à laquelle est adossée la " Maison de Ville ", ancêtre de la mairie. La " Maison de François Ier " quant à elle appartenait au consul de Pierrefort, maître du Grand-Moulin, le plus important de la ville. A mi-côte de la colline Sainte-Barbe se trouve la maison forte des seigneurs de Saint-Priest. Plus tard, elle sera transformée en maison de justice. De là on peut voir en contrebas, les monastères des Minimes (Saint-Louis) et des Ursulines. En redescendant, on traverse à nouveau le Furan et on se dirige vers La Charité puis on continue en direction de l’actuel jardin des Plantes, le mont Grenis (que l’Abbé nomme " Mont Grouis " (?) en haut duquel est plantée la Croix-Courette. C’est là que se trouvent les loges des pestiférés.

On redescend vers la place Chavanelle et l’église Notre-Dame. Sur la place se trouve le jeu de " l’ Arquebuze " où les notables viennent jouer au " papegai " et tirer sur un " pitrou doura " (un mannequin sans doute), celui qui abat la " testa " est sacré " roi ". Jean Gabriel dans " Cavalcade stéphanoise " nous dit que le papegai était à l’origine le grand concours de tir à l’arc. Chaque année le premier dimanche de mai, la " Compagnie du noble jeu de l’Arc " ouvrait le concours (réservé à l’élite) et il s’agissait ici de viser un oiseau de carton fiché en haut d’une perche. Le vainqueur était proclamé " roi " de la fête.

Mais achevons notre visite. Place Chavanelle, se trouve aussi la Manufacture Royale dirigée par Mr de Saussay, les Magasins Généraux et le lavoir. C’est par la rue Violette qu’on redescend vers le Pré de la Foire.

A la veille de la Révolution

Saint-Etienne, " l’atelier du royaume " comme certains la qualifient souffre de son enclavement. La ville reste très mal reliée au reste du pays et seulement deux routes, celles de Lyon et de Montbrison sont correctement entretenues. Toutes les marchandises voyagent sur la Loire depuis St Just et St Rambert sur les célèbres barques " sapines " ou " rambertes ". 800 d’entre elles font chaque année un voyage sans retour jusqu’à Nantes. Les travaux qui devaient relier la cité à l’axe rhôdanien via un canal Givors-Andrézieux ne dépassèrent jamais Rive-de-Gier.

Notre ville compte alors de 25 à 30 000 habitants répartis sur les deux paroisses qui la composent désormais. En effet, en 1754, une seconde paroisse fut créée autours de l’église Notre-Dame à Chavanelle. Le coeur de la ville reste la colline Sainte-Barbe où le "château" abrite la juridiction locale. 85 % des habitants sont issus des couches modestes de la population, ouvriers, tisseurs, armuriers, domestiques etc. L’analphabétisme est grand parmi eux. Nicole Vernay-Carron dans " le ruban et l’acier " évoque la ville au début du XVIIIème siècle : " Les maisons s’entassaient en désordre, la rivière Furan coulait à ciel ouvert et servait d’égout collecteur, les rues n’étaient pas pavés et une seule fontaine distribuait l’eau potable. Le caractère rural de la commune persistait malgré l’accroissement démographique et la moitié des habitants fabriquaient encore eux-même leur pain que faisaient cuire quelques " fourniers ".

Illustration: la place du Peuple au XVIIIème siècle (nommée alors " Pré de la foire"), le Furan à ciel ouvert et la "tour de la droguerie" encore debout de nos jours, vestige des remparts de Sainté. La scène représente ici l'entrée du marquis de St Priest à Saint-Etienne. L'original de cette esquisse se trouve au musée des Amis du Vieux Saint-Etienne situé dans le vieil hôtel de Villeneuve en plein coeur de la cité. Un lieu que nous vous recommandons. Pour 2 Euros 50 (plein tarif), le visiteur aura la joie de constater qu'il existe encore des musées qui ne sont pas aseptisés dans le formol.

Nuançons maintenant ce tableau misérabiliste en nous intéressant à une classe sociale en pleine expansion, celle des nouveaux riches qui ont prospéré grace à l’industrie des armes et du tissage. Si l’expression célèbre " bourgeois-gentihomme " peut s’adresser à eux, ils sont aussi et surtout à Sainté des " artisans ou marchands -gentilhommes ". Jacques Neyron, acquéreur de Roche-la-Molière devient M. de la Roche, Jacquier fils d’un notaire acquiert Cornillon et devient le baron de Cornillon, le marchand de draps Peyrenc est fait marquis de St Priest. La famille de Rochetaillée a pour ancêtre un marchand etc. Cette nouvelle noblesse de robe supplante les vieilles familles. Le marquis de Saint-Priest, qui est seigneur de Saint-Etienne mais dont la charge n’est plus qu’honorifique vend son marquisat en 1787 à… Louis XVI. La ville s’était en effet affranchie (tout du moins politiquement) de la tutelle seigneuriale depuis 1667. La couronne sur le blason symbolise ce désir de la cité de se placer sous la protection des rois de France.

Pour et par cette classe aisée, la ville s’offre quelques sociabilités. Les premières sociétés savantes apparaissent. Un jeune instituteur, Etienne Dagier crée une librairie et un cabinet de lecture. En 1765, un premier théâtre vite détruit par un orage est construit sur la place Chavanelle. En 1787, un autre prend le relais. C’est aussi le temps des premières sociétés de tir à l’arc, de sarbacanes (les " baveux ") et d’arquebuses. C’est enfin dans les loges maçonniques ( la loge " La Philanthropie " est créée en 1776 ) que les négociants les plus importants (ils sont douze dans cette même loge en 1788) prennent l’habitude de se réunir tandis que se profile à l’horizon le grand chamboulement de 1789.

Sources: " Histoire de Saint-Etienne " de l'Abbé Dorna, 1970; "Histoire de Saint-Etienne" sous la direction de Mr Jean Merley, 1990; "Monographie et Histoire de Saint-Etienne" de Victor Jannesson, 1891; "Histoire communale de Saint-Etienne avant la révolution" de J.B. Galley, 1893; "Genèse d'une ville" 2001*; "Forez*",1987; "Cavalcade stéphanoise", Jean Gabriel, 1959; "Le ruban et l'acier" de Mme Verney-Carron, 1999; "La Charité; 300 ans de l'histoire hospitalière à Saint-Etienne" de Jean Pralong et Yves Delomier.

* Les titres sans auteurs sont des ouvrages nés de la collaboration de divers chercheurs. Hormis "Cavalcade stéphanoise" tous ces ouvrages sont facilement consultables dans le réseau des bibliothèques stéphanoises.

Écrit par Hervé