De 1347 à 1645, la peste a frappé le Forez à de nombreuses reprises. Aujourd'hui encore, sa légende noire subsiste dans le paysage de nos villes et villages à travers le vocable de Saint Roch dont le nom est lié au fléau. Voici une petite histoire des chevauchées morbides de la maladie dans notre région. Bonne balade.

Il est vrai aussi qu’il n’est pas toujours facile de faire la part de responsabilité de la peste proprement dite car le mot était employé pour qualifier n’importe quelle maladie mortelle, du Typhus au Choléra. Sans parler des morts dues à la famine ou la guerre qui ne sont jamais loin dans son sillage (guerre de Cent ans et les pillards anglais au Moyen-Age, guerres de religion plus tard). Ainsi, selon les chroniques, c’est en 1790 que frappa la dernière peste, à St-Just-en-Chevalet ! Montbrison à elle seule fut frappée à 10 reprises, entre 1418 et 1646.
L'épidémie fut la cause de la disparition de certains hameaux, rayés de la carte. C'est le cas en particulier de celui du Mas, non loin de Lérigneux. Déserté par ses habitants et considéré comme maudit il fut rasé par ses habitants à la fin du XVIe siècle. Le hameau de Tamoret près d'Essertines-en-Chatelneuf aurait subit le même sort.

Danse macabre (détail),
abbaye de La Chaise-Dieu (Haute-Loire)
Le pays n’était cependant pas touché dans sa totalité. Par exemple, en 1628, elle touche Feurs (250 morts) et les Monts du Forez à l’ouest mais épargne les Montagnes du matin à l’est. Trois ans plus tard, par contre, le petit village de Bussières perdra 60 habitants. Celle de 1507, selon un quatrain, fait 3707 morts à Montbrison. La terreur fut telle - selon Auguste Bernard - que les habitants quittèrent la cité et se réfugièrent dans les montagnes. En 1586, dans la ville désertée, seules demeurent les religieuses de Sainte Claire.

En 1586, à Saint-Etienne, un nouveau cimetière fut établi à la Monta et une chapelle élevée exprès place Fourneyron, dédiée à Notre-Dame de Consolation. Un service sanitaire nommé " Bureau de santé " prit des mesures bienvenues (interdiction du trafic des vieux habits, fermeture des cabarets…) qui restèrent lettre morte. Bilan : 5000 à 7000 morts selon les sources. Pour corser l'addition (déjà salée) le Furan déborda et certains maraudeurs en profitèrent pour piller certaines maisons abandonnées. Trois de ces pillards furent exécutés en place publique. Cette même année, la ville de Feurs perdit 628 habitants et l'église se changea en salle de malades. Pendant ce temps, la Tour-en-Jarez enterrait ses morts à Montreynaud.

Gilles de Nuisit, La peste à Tournai en 1349
En 1628, elle surgit chez le cordonnier stéphanois Antoine Thomas. Elle fait de 6000 à 8000 victimes à Saint-Etienne (la moitié de sa population estimée alors à 16 000 habitants), 1000 à St-Chamond et 400 à St-Bonnet-le-Château. Le petit village de Montarcher à lui seul perd 30 habitants (ce fut déjà le cas en 1521). A Saint-Etienne, 500 cabanes sont construites sur les collines alentours, pour accueillir les pestiférés notamment à la Croix-Courette, l’actuel jardin des plantes. A Saint-Chamond, des cabanes sont construites au Fay, ce qui n’empêcha pas la ville de perdre la moitié de ses habitants. La peste est aussi le plus sûr moyen de sonder la charité des âmes. Si le médecin de Saint-Bonnet-le-Château abandonne les habitants, d’autres, des hommes d’église souvent, se distinguent par leur dévouement. Ainsi à Saint-Etienne, les frères capucins Epiphane et Cyrille meurent aux côtés de leurs paroissiens.

Détail du tableau de la Grand Eglise de Saint-Etienne
A St-Chamond, quatre autres frères succombent et des poètes ont chanté longtemps leurs louanges. A Montbrison, un seul curé reste pour réconforter les mourants. A Saint-Maurice-sur-Loire en 1694, on raconte que pendant l’hécatombe, les habitants de Joeuvres firent appel au curé de Cordelle situé sur la même rive que leur hameau; mais le curé apeuré ne se déplaça pas et ce fut celui de Saint-Maurice qui vint leur porter secours. Depuis, les habitants de Joeuvres ont demandé à être rattachés à la paroisse de Saint-Maurice, exemple très rare d'une commune rurale s'étendant sur les deux rives d'un même fleuve.
A Feurs enfin, se situe l'épisode Valentin Pollon, rapporté par la chronique du curé Jailly, reproduite par Broutin et cité par Thiollier dans son Forez pittoresque et monumental. Ce bourgeois est mort, victime de son dévouement "le plus sublime" le 11 novembre 1629. Durant cinq mois, au plus fort de l'épidémie, Valentin Pollon établit son domicile dans le campement des pestiférés, consolant les malades et enterrant les morts. Le 8 juillet, la veuve Millon, atteinte de la peste, fut prise dans les douleurs de l'enfantement. Pollon mit l'enfant au jour et lui donna immédiatement le baptême, ainsi que peut le conférer n'importe quel baptisé, devant la menace de mort imminente, à celui qui ne l'a pas reçu. Le nouveau-né et la mère s'éteignirent sans ses bras.

Illustration: St Roch à Saint Galmier montre les stigmates de la maladie. Un chien lui amène un pain et un ange le soutient.
Contre la peste qui frappe les uns et épargne les autres (ce qui accentuait pour beaucoup dans l’esprit de l’homme chrétien l’idée d’un châtiment de Dieu), l’Espérance dans les secours de Dieu, de la Vierge et des Saints reste le seul remède. Les nombreuses chapelles foréziennes dédiées à Saint-Roch en témoignent. A Lézigneux, Marlhes, Rozier-en-Donzy, la Tour en Jarez, Violay, Saint-Etienne où tout un quartier porte son nom, de même qu'à Chazelles-sur-Lyon … Celles de Bussières fut construite en 1631 par la famille Pralas-Girard à laquelle il ne restait pourtant plus qu’une vache.
Saint-Roch (fêté le 16 août) est invoqué pour ses victoires miraculeuses sur la maladie. Il est toujours représenté montrant sur sa jambe le bubon mortel de la peste et en compagnie d' un chien lui amenant un pain. C’est en 1629 encore qu’est élevée la superbe Croix des Saints, anciennement à Estiallet et depuis 1980 dans le chœur de Notre Dame d’Espérance à Montbrison. Une autre croix à St-Jean-la-Vêtre fut érigée en 1631. Enfin, les autorités civiles de Montbrison et de Saint-Etienne promirent à la Vierge de faire annuellement et perpétuellement une procession. C’est le " Vœu de la ville " prononcé par les échevins de Sainté le 21 novembre 1630 et qui dura jusqu’à la révolution (dernière procession en 1793). La procession se dirigeait vers une croix érigée en l'honneur de St Roch, au sud-est de la ville, près du domaine de "Villebeue" (le bois de la ville). Jusqu'à la guerre de 14-18, il était de tradition de chômer le 16 août à Sainté. En 1646, c’est le vœu de Montbrison. Dans cette dernière, la procession dura jusqu’en 1966, fut interrompue et reprise brièvement en 1986.

Citons encore le cas de Cervières dans les Monts du Forez dont nous reste le voeu de 1628 cité, en vieux français, par Jean Canard dans Les pestes en Beaujolais, Forez ... Du XIVème au XVIIIème siècle. (1979): "Au bon Sainct Roch sur un gros roc, une chapelle il faut bastir sans point faillir. Qu'on se depesche; Faisons le voeu et le bon Dieu, par sa clémance, chassera loing le mal malin qui nous tourmente. A ce jour les Cerviérois, de coeur, d'esprit et de voix te feront tousjour prière de vouloir pour eux prier que nul mal ne puisse entrer chez eux en nulle manière. Ils te prennent à ce jourd'hui pour patron, affin qu' Amy tu pryes le Roi céleste de les vouloir conserver, et d'eux loing vouloir chasser tout tac, charbon, bosse et peste."
En 1643, elle revient - moins dure - à Saint-Etienne et fauche le curé Toizac qui porte secours aux malades. Elle fut suivie par sa copine la famine qui obligea, nous disent certains auteurs, "les habitants à manger l’herbe des prés comme des animaux."

Achevons enfin cette litanie peu réjouissante en ajoutant qu'une épidémie de dyssenterie sanglante amena en 1752 la mise en quarantaine du quartier stéphanois de Polignais pendant deux mois. Deux mois durant lesquels il fut isolé du reste de la ville par un cordon sanitaire de soldats. La Variole en 1928 causa la mort de 54 Montbrisonnais. A Saint-Etienne, cette maladie avait déjà frappé au XIXe siècle depuis l’ Hôtel-Dieu (par le biais d’un soldat de l’armée d’Afrique) et causé la mort de près de 600 habitants. Dans les années 1920, la Grippe espagnole n’épargna pas la Loire.
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