" Mr ... je suis au grenier." On l'y retrouve en compagnie d'un voisin, en train de travailler des portes. Nous allons dans son appartement où une petite pièce est entièrement dédiée à l'aéronautique. Des posters, des affiches des meetings de Bouthéon, des livres et des photos, partout des souvenirs.  " La route du ciel est libre, prenez-la vous-même !" L' affiche est celle de l'ancienne Fédération Nationale Aéronautique, l'actuelle FFA. En photo, Jean Mermoz, la légendaire figure de l'aéropostale.  Et sur ce poster l'ancienne patrouille Martini. De nombreux magazines sont rangés dans leurs boites: Aviasport, Air et Cosmos, Le pilote privé... La collection, que domine une hélice en bois, est impressionnante. Depuis le récent décès de Joseph Chavagneux dit "Zozo" (né en 1924), Pierre Clavier est un des derniers Foréziens à pouvoir témoigner. " Mon père travaillait aux Cycles Mercier. Il a été tué par l'explosion d'un four de cuisson à Saint-Etienne en 1937. Ma mère nous a ramenés tous les cinq à Sury où habitait sa famille." Pierre Clavier avait dix ans. Il passe son certificat d'études l'année suivante et se fait embaucher par un de ses oncles, artisan menuisier.

Les années passent. La Luftwaffe aussi. Nous sommes en 1942. Le gouvernement de Vichy a instauré en 1940 un certain nombre de mouvements de jeunesse. Les jeunes hommes en âge d'effectuer le service militaire (20 ans), supprimé lors de la défaite, intègrent les Chantiers de la Jeunesse Française. Nous ne savons rien de l'organisation des chantiers dans la Loire. Signalons toutefois cette plaque commémorative, située rue Servet à Saint-Etienne près le passage Saint-Barthélémy. Elle est dédiée à Roger Jullien et à ses camarades, anciens des chantiers, morts pour la France. Roger Jullien, indique l'inscription, était commissaire-adjoint et chef départemental, chevalier de la Légion d'honneur et Croix de guerre. Il est tombé à Wittenheim, en Alsace le 30 janvier 1945.

Il y avait aussi les Compagnons de France. Structuré géographiquement en "commanderies" , "bailliages", "pays" et "provinces", ce mouvement né dans le Puy-de-Dôme, inspiré du scoutisme, était destiné aux jeunes garçons à partir de 14 ans. La Loire, autrement dit le "Pays de Forez", compta une quinzaine de compagnies. Le mouvement était dirigé au niveau national par Guillaume de Tournemire qui devait entrer ensuite dans la clandestinité.  " Maurice Knoblauck était un chef de bailliage et Gentgen, chef de pays. Le siège, à Saint-Etienne, était au 24 rue Balay", se souvient Pierre Clavier, qui cite aussi le nom du lieutenant Bastide. René Gentgen et Maurice Knoblauck étaient des résistants. Le second, instructeur des groupes francs de l'Armée Secrète, a été abattu par la Milice, en pleine rue, à Saint-Etienne, en juillet 1944, quelques mois après la dissolution des Compagnons.

 

Refermons la parenthèse. Dans le cadre de leurs activités, les jeunes Foréziens font connaissance avec Henri Bernichan, chef pilote de l'aviation populaire à Bouthéon en 1936, instructeur entre 1937 et 1938, resté aux Sports Aériens pendant l'Occupation. Il crée à Sury une section d'aéromodélisme. C'est avec elle que Pierre Clavier découvre l'aéronautique en même temps qu'il adhère à l'aéroclub du Forez. En 1943, il passe à Clermont son Certificat d'étude élémentaire des Sports Aériens (ancêtre du Brevet d'Initiation Aéronautique). L'année précédente, Eric Nessler, un des pionniers de la discipline du Vol à voile, en a profité pour jouer un bon tour aux Allemands, en leur chipant au dessus du massif de la Montagne Noire le record du monde de durée. Mais ce n'est qu'après la guerre, en 1945 ou 1946, que Pierre Clavier fera son baptême de l'air. A bord d'un "Junker" 52, un appareil allemand rebaptisé "Tante Julie" qui transporta de nombreux mineurs stéphanois et les petits gars des modèles réduits. Suivra un autre vol accompagné,  à bord d'un "Stamp" (biplan). "Ils étaient distribués aux aéroclubs pour faire repartir l'aviation", explique-t-il. En 48, il passe son brevet de pilote de planeur (type C).

En 1946, il fait partie d'une équipe de copains des "Ailes foréziennes", bien décidés à construire un Pou-du-Ciel. Cet appareil légendaire, de type ULM, a été inventé par Henri Mignet, "l'Apôtre de la construction amateur", décédé en 1965. Dans un ouvrage intitulé "Le Sport de l’Air : Pourquoi et comment j’ai construit le Pou du Ciel" (1936) Mignet proposait les plans de son petit engin, le HM-14, de façon à ce que tout le monde puisse le construire. Les douze fous du ciel planchent quant à eux sur un autre modèle, le HM- 293, un biplace en bois qui serait équipé d'un moteur continental de 65 chevaux. En la personne de Pierre Clavier, menuisier et ébéniste, l'équipe dispose d'un gros atout. Mais l'appareil ne sera jamais entoilé ni doté de son moteur, faute de finances. La menuiserie était achevée.

Aujourd'hui, il se fabrique toujours de ces petits avions. C'est un appareil de ce type, de fabrication artisanale, un "Criquet" biplace monomoteur, qui s'est écrasé il y a quelques années dans le Roannais. L'accident causa la mort d'un pâtissier roannais. Une autre personne fut grièvement blessée.

Les onze autres avaient pour noms Robert Ambroise (un ancien des modèles réduits), Picq, Douret, Forissier, Pignard, Quinson, Peyrard, Baulieu, Walkoviack, Martin et Rivière. Au sein de la fine équipe, Ambroise (blessé dans l'accident d'un "Sablier" en 1949) fait office de correspondant avec le "Saint Patron de la construction amateur". Quinson devint plus tard pilote de l'aéronavale. Walkoviack fit une carrière d'instructeur au Centre National de Vol à Voile à Saint-Auban sur Durance. Martin fut également pilote embarqué, sur l'Arromanche, bâtiment racheté à l'Angleterre et premier porte-avion à naviguer sous les couleurs françaises. Pignard fut également pilote et instructeur.

Quant à Yvan Rivière, nous le retrouvons embarqué dans l'aventure du Bébé Jodel. Décédé en avril 1995, fabricant de prothèses dentaires, donc habile de ses mains, il était de 14 ans l'aîné de Clavier.  " Il était vraiment féru d'aviation, nous dit son ami. J'ai une photo de lui avec Henri Fabre, le premier pilote à avoir décollé de l'étang de Berre, en 1910."

Bébé Jodel est né en 1948. Les parents du D9 sont Edouard Joly et Jean Délémontez (Jodel par contraction). C'est un monomoteur monoplace de 7 mètres d'envergure, en bois et toile. Pierre Clavier: " A Satolas, dans les champs au temps de l'Amicale de l'Aviation légère de Lyon, des gars qui faisaient des pous du ciel volaient souvent. C'est là qu'il y eut en août 1949 un rassemblement amateur, du Réseau des Sports de l'Air, et Mr Joly avait fait une démonstration. On était trois, Mr Rivière, Ambroise Robert, de Saint-Just, et moi." L'idée germe chez nos Foréziens de construire un appareil similaire.  Contrairement au Pou du Ciel, cette tentative sera couronnée de succès, grâce au matériel financé par Mr Rivière. La construction dura 2 ans et un mois. Construit en bois américain, équipé d'un moteur Volkswagen simple allumage pour commencer et d'une hélice maison, il volait encore un demi siècle plus tard. Entre-temps, il fut équipé d'un autre moteur.  " Si on avait attendu un an de plus, on aurait fait un biplace", dit Pierre. En mai 1952, la revue "Les Ailes" publiait l'acte de baptême de "bébé" F-PBOI. "Ils ont mis en commun leur foi, leur savoir, leur patience et leurs... économies pour construire le petit avion de leur rêve", s'enthousiasmait la revue. Deux mois plus tôt, Edouard Joly était venu lui même piloter l'appareil au dessus de Bouthéon. 

Pierre Clavier (dans le cockpit) et Yvan Rivière (1952)

Au début des années 50, Pierre Clavier apporta aussi son aide à la confection d'un autre Jodel,  fabriqué celui-là par les jeunes de Saint-Chamond. Dans les années qui ont suivi, il aida à de nombreuses réparations, dans tous les aéroclubs de la Loire. C'est en récompense des services rendus que le petit constructeur aéronautique amateur reçu, en 2002 à l'occasion du cinquantenaire de l'appareil, une médaille de l'Union Régionale Aéroclubs Rhône-Alpes. En présence du président Paul Bomel, Christian Sénégas, président de l'Air Club du Forez, du sénateur Frécon, du pilote Raymond Martin... Ironie du sort, c'est cette même année que le Jodel connut son plus gros pépin, un accident dans l'Ain. 

50 ans plus tard

Il faut rentrer au bercail. Il me raccompagne. " C'était intéressant pour nous la petite aviation. On partait se balader sans avoir besoin de se mettre en contact avec aucune tour. On ne demandait rien à personne et on allait faire du rase motte. On s'amusait comme des petits fous." Dans les escaliers, d'autres souvenirs, d'autres noms fusent: " Mario Christoni, c'était un as. En 46, il est venu avec le premier petit coucou qu'on ait vu à Bouthéon, un Farman "Moustique". Il a fait de la voltige. Je m'occupais beaucoup de son aéroplane." Et jusque sur le pas de la porte, dans la rue, d'autres noms encore, celui d'André Simon, président des "Ailes foréziennes", décédé en 1951 dans un accident aux commandes d'un Mauboussin Corsaire; des noms d'oiseaux magnifiques tels l' Armagnac, admiré à Paris en 48. Ou les Caravelle, nom de bateaux, baptisées aussi, au nom de provinces françaises...

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