"Le sang a coulé cette nuit à Saint-Etienne." Nous sommes au matin du 8 février 1927. Le quidam qui ouvre son journal, en l'occurrence La Tribune Républicaine, apprend qu'une conférence a provoqué de graves incidents. On compte plusieurs blessés dont un atteint de deux balles dans le ventre. Il devait succomber trois jours plus tard.

La victime s'appelait Marius Doron. Fabricant d'armes, il était venu assister à une conférence de René Benjamin. Journaliste écrivain proche de l'Action Française, prix Goncourt en 1915, Benjamin rappelait La Tribune Républicaine, avait "acquis une certaine célébrité par ses attaques contre l'école laïque, les institutrices et les instituteurs". Il avait notamment signé dans Le Figaro et L'Avenir quelques tribunes virulentes. A l'origine, il avait été invité par la Société de géographie de Saint-Etienne qui renonça devant les protestations de la Fédération départementale des oeuvres post-scolaires. Qu'à cela ne tienne, un groupe royaliste organisa la conférence, prévue à l'Etoile-Théâtre, rue Voltaire. La réponse ne se fit pas attendre. Trois syndicats d'instituteurs appelèrent la population à manifester. Le journal souligne que les organisateurs de la conférence "furent objurgués par les pouvoirs publics, responsables de l'ordre, d'éviter une cause certaine de conflit".  Dans d'autres villes, des incidents avaient été déplorés. Ce à quoi ils répondirent que ni le préfet ni le maire n'ont la possibilité légale de les empêcher de réaliser leur dessein. Le sénateur-maire Louis Soulié (Parti Républicain Socialiste) réunit alors les délégués des groupes qui avaient prévu de protester contre la conférence. "Il les supplia d'éviter tout contact avec les auditeurs de M. René Benjamin et leur fit part de ses craintes, en leur annonçant que l'accès de l'Etoile-Théâtre serait protégé."  Faute de mieux, un arrêté municipal est placardé en ville, interdisant la circulation des véhicules et des piétons dans le secteur de l'Etoile-Théâtre, et le commissaire central de police, M. Nonon, est sollicité pour maintenir l'ordre public et assurer la liberté de réunion.

Les manifestants se retrouvent à la Bourse du Travail à 19h30. Le cortège se forme sur le cours Victor Hugo pour défiler jusqu'à la place Badouillère en passant par les rue de la Charité et Michelet. A lire La Tribune Républicaine, la manifestation était plutôt bon enfant. Mais elle précise que les manifestants étaient... 3000. Peut-être pour donner plus de poids à la contestation. Un instituteur, un certain Doron - à ne pas confondre avec la victime - s'agit-il de Jean Doron, communiste dont une rue porte le nom à Saint-Etienne ? - harangue la foule du haut d'une statue - il s'agit de La Liberté précise de son côté Le Mémorial, aujourd'hui près de Centre 2 - et l'invite à siffler les Royalistes. Le journal de sensibilité radicale, fondé, entre autres, par Louis Soulié lui-même en 1899, écrit qu' au "joli concert de sifflets" répondirent "les provocations royalistes".

Le député de la Loire, Simon Reynaud, invite à nouveau au calme. Les manifestants, "maîtres de leurs nerfs" décidèrent de rester sur place "pour résister aux moqueries provocantes des camelots". Si la situation dégénéra ce fut la faute à des Royalistes qui résolurent "d'abord de fendre la foule, puis, la canne haute et la carte ostensiblement tendue, de forcer les barrages" plutôt que d'entrer par une porte dérobée et ce, en dépit des avertissements des commissaires. De courtes bagarres éclatent. Plusieurs camelots du Roy, malmenés, furent confiés aux policiers. "Des blessés bien armés" ironise le journal qui livre leur identité et adresse - ce qui fait sourire aujourd'hui : Louis Marze, 22 ans, employé chez son père à Izieux; Noël Séon, 22 ans, 26, place du Peuple à Saint-Etienne; Jean Boudet, président de la Chambre syndicale des Cycles, membre de la Chambre de commerce, 122 rue du Onze-Novembre ; Robert Massard, étudiant, 21 ans, 5 rue de Lodi. Sur Antoine de Saint-Genest, les policiers trouvent tout un arsenal: revolver browning gros modèle, plusieurs chargeurs, une matraque, une lame à cran d'arrêt. Il est arrêté. Jean Boudet (celui-là nous avait accordé un entretien: lire) avait non seulement une canne plombé mais aussi un revolver. Il est laissé en liberté provisoire.

Vers 22h30, Marius Doron reçoit deux balles à bout portant. Agé de 43 ans, l'industriel était le frère du maire de Rochetaillée Pierre Doron. Il est transporté au pavillon d'urgence. Alerté, le maire de Saint-Etienne se rend sur place.  Marius Dorion est ensuite  transféré à la clinique de la rue Laharpe (Montaud) pour y être opéré.

Pendant ce temps, la conférence à L'Etoile-Théâtre s'achève. Les auditeurs empruntent la rue Désiré-Claude et place Badouillère la foule se disperse dans le calme. Le Mémorial, dans son édition du même jour, précise que c'est Jean Tenant qui présenta l'orateur à 200 ou 300 spectateurs. La conférence fut consacrée à Alphonse Daudet. "Une soirée sanglante à Saint-Etienne" titre-t-il, faisant état pour sa part d'une vingtaine de blessés dont plusieurs l'auraient été grièvement. L'Action Française dans son journal évoqua "une tuerie". 

Caricature de Charles Maurras publiée dans La Tribune Républicaine le 9 février 1927. L'article concerne la condamnation en appel du cofondateur du journal L'Action française pour menace de mort à l'encontre du ministre de l'Intérieur Abraham Schrameck. Ce dernier était natif de Saint-Etienne. Ses parents étaient commissionnaires en rubans. Après avoir été chef de cabinet du Préfet de la Loire, le célèbre Louis Lépine, qu'il accompagna aussi à Paris lorsqu'il devint Préfet de police,  Schrameck occupa diverses fonctions dans des départements du sud. Dans le deuxième cabinet Painlevé (avril - octobre 1925), il côtoya Antoine Durafour et Aristide Briand. Ses origine juives le désignaient tout particulièrement à la vindicte de Maurras*.

Le Mémorial: " Bien que la réunion fut strictement privée, l'annonce de la venue de M. René Benjamin souleva immédiatement les haines et les rancoeurs des organisations laïques, des partis de gauche, des francs-maçons, et de tous ceux qui voyaient en lui un adversaire dangereux de l'école laïque." Le rendu des évènements est bien sûr quelque peu différent de La Tribune. Le Mémorial évoque la foule qui se répand sur la chaussée entrecoupant de "vociférations" et de "sifflets" les couplets de l'Internationale et de La Carmagnole. Et le journal conservateur de décrire ensuite les "scènes de sauvagerie" qui suivirent: "Les personnes qui se hasardent au milieu de la foule dans l'espoir d'entrer à L'Etoile-Théâtre sont happées par des centaines de mains et frappées avec une odieuse brutalité. Des poings martèlent des visages ensanglantés."  Un automobiliste, Henri Bouilhol, industriel, accompagné de son épouse et leurs neveux sont agressés; les vitres de l'automobile sont brisées. Des coups de feu auraient été tirés sur les agents; "des femmes ont été odieusement brutalisée",... Sur l'agression dont a été victime Marius Dorion - "un assassinat" prédit-il -  Le Mémorial insiste sur le courage de la victime qui fait face à ses nombreux assaillants.

Il donne les noms de quelques autres blessés, souffrant de contusions plus ou moins graves: Eugène Digonnet, de Saint-Etienne, et le docteur Rimaud (encore lui !). Des articles ultérieurs mentionneront aussi un M. Victor de Boissieu, Emile Bruyère, un dénommé Baleydier, Prumon, etc. Il précise qu'Antoine de Saint-Genest habite Veauche. Le 12, le lecteur apprendra la condamnation de celui-ci en correctionnel à six jours de prison avec sursis.

" Ce sont les soirées de Marseille et de la rue Damrémont que nous avons vécues cette nuit à Saint-Etienne" insiste le rédacteur. Deux ans plus tôt, à Paris, rue Damrémont, des communistes avaient ouvert le feu sur des Jeunesses Patriotes qui tenaient une réunion, tuant quatre personnes. A Marseille, cette même année, deux catholiques furent tabassés à mort**. Il évoque plus longuement la venue du maire au pavillon d'urgence, pour le tourner en ridicule: " M. Soulié, qui n'avait rien su prévoir, perdit tout son sang-froid et se répandit en paroles amères sur les victimes et sur ceux qui avaient osé, en toute liberté, venir assister à une réunion privée. Les personnes présentes, les docteurs accourus pour donner des soins aux blessés firent comprendre à M. Soulié qu'une nervosité aussi acrimonieuse n'était pas de mise chez le premier magistrat de la cité et en de si tragiques circonstances."

Louis Soulié dans les années 20

Les responsables ? Pour Le Mémorial, les organisateurs, non pas de la conférence, mais de la manifestation; les "provocateurs qui dans La Tribune ont jeté pendant huit jours de l'huile sur le feu" et le maire qui n'a rien prévu et "qui n'a utilisé la police et la gendarmerie que pour établir des barrages inopérants". Le journal n'est pas tendre non plus avec la police "qui n'a pas bougé alors qu'on assassinait sous ses yeux parce qu'elle avait ordre de ne pas intervenir, parce qu'il fallait avant tout éviter une collision avec les amis de M.Soulié".

Le lendemain, 9 février, Le Mémorial remet le couvert et cite La Tribune, "le journal du maire", qui écrit, que "spontanément les Jeunesses communistes doublèrent même les cordons d'agents pour éviter tout heurt (sic)".

"Nous savions, ironise le journal, qu'il n'y a pas de péril à gauche. M. Soulié nous l'a assez rabâché mais les communistes embauchés dans la police, cela nous dépasse un peu...."  Il publiait aussi une protestation indignée de l'Union Républicaine et soulignait: "Il n'y a pas de blessés chez les révolutionnaires. (...) On en compte une quarantaine parmi ceux qui voulurent assister à la conférence. Il n' y a pas d'arrestation parmi les meurtriers."

On constate que le nombre de blessés a été multiplié par deux. Sur les chances de survie de Doron, personne ne semble guère se faire d'illusion. A propos des provocations royalistes, aux fenêtres de L'Etoile-Théâtre, Le Mémorial suggère à La Tribune et à La Loire Républicaine "d'accorder leurs violons", le second évoquant un camelot du roi qui harangua la foule alors que l'autre mentionne des camelots qui se montraient "hilares et provocants". En outre, il relate une tentative d'effraction au pensionnat Saint-Louis, des dégradations et l'arrestation d'un jeune homme de 18 ans armé d'un revolver, Henri Régnier, dont on ne sait trop de quel bord il est. Un ou deux numéros plus tard, nous apprenons qu'en fait de révolver, il n'était muni que d'un chargeur vide. Et qu'il n'était pas communiste.

Les jours suivants, le ton monte encore. Le 9 février, La Tribune s'en était pris au Nouvelliste qui intitule son article "Au pays des mufles" et au Mémorial: " Ces deux feuilles, plus ou moins royalistes, attaquent avec leur habituelle violence, le maire coupable, à leurs yeux, de n'avoir pas fait sabrer et massacrer la foule. C'est le seul regret qu'elles semblent exprimer au sujet des douloureuses conséquences de la conférence René Benjamin."  Le journal s'employait à défendre aussi le service d'ordre: 55 gendarmes dont 25 à cheval avaient été mobilisés, en plus de 150 agents de police du service ordinaire et 20 agents de la sûreté. Et c'est grâce à eux, soulignait le journal, que les camelots Boudet et consorts durent "de ne pas payer plus cher un geste qu'il leur était facile d'éviter". Quant à Doron, le drame se serait produit "très loin des forces de police"... qui n'entendirent pas les détonations. On s'étonnera tout de même, au minimum, avec Le Mémorial que pas un seul manifestant de gauche n'ait été arrêté...

Le 10, La Tribune toujours, qui indique avoir reçu des lettres de menace, accuse à nouveau les royalistes: " Ils savaient que la crise du chômage avait mis la population en effervescence. Ils savaient si bien les risques créés par eux qu'ils se sont rendus à la réunion armés jusqu'aux dents, passant outre à tous les conseils. "


Le Mémorial tire à boulets rouge sur le maire, directeur de La Tribune Républicaine et sa feuille qui s'efforce chaque jour, écrit-il, davantage "d'être plus violente que L'Humanité elle-même". Il reproduisit plusieurs lettres de témoins et articles de presse abondant dans son sens dont celui du Temps (Paris): "(...) Il s'agit, en effet, dans la circonstance, d'une véritable chasse à l'homme. On aurait compris, à la rigueur, que sous le coup de l'irritation, des manifestations se fussent produites contre M. René Benjamin aussitôt après la publication de ses articles. Mais un tel acharnement concerté de sang-froid a quelque chose qui répugne. C'est du véritable fanatisme qui, pour être laïque, n'en est pas moins détestable..." Un autre courrier, qui n'est pas piqué des vers, fut publié. Il est prêté à des chômeurs : " Les apaches on en trouve chez les politiciens qui sont avec lui (le maire, ndlr), qui ont toutes les places et toutes les faveurs mais pas chez les travailleurs. Jamais Monsieur, un ouvrier a fait cela car il a trop le respect de soi même et de son nom..."

Le 11 février, les journaux annoncent la mort de Marius Doron. Ses funérailles  furent célébrées le dimanche 15 février en présence de MM. Minier, préfet, Theulet-Luzié, secrétaire général de la préfecture, Jean Neyret, ancien maire de Saint-Etienne, de droite, Taurine, Blaize, Neyret, anciens députés... Les obsèques eurent lieu à l'église de Valbenoîte et le corps mis en terre dans le cimetière du même nom. On ne sait l'auteur du coup de feu fut un jour identifié. En mars toutefois, un homme fut arrêté après s'être vanté du meurtre.

Article de Ouest-Eclair (ancêtre de Ouest-France):

" DANGEREUSE VANTARDISE ...qui conduit à la prison

SAINT-ETIENNE, 21 mars. — Un nommé Armand Paret, âgé de 25 ans, monteur en bicyclettes, a été arrêté comme s'étant vanté auprès d'un de ses camarades nommé Joseph Chevalard (Barthélémy Chevallard dans l'article de La Tribune Républicaine, ndlr), âgé de 26 ans, forgeron, d'être l'auteur de coups de feu tirés place Anatole-France, le 7 février dernier, à l'issue d'une conférence, sur M. Marius Doron, industriel, qui succomba peu après. Paret renouvela ses propos dans un café, cours Victor-Hugo, et fut entendu par un agent de la Sûreté. Arrêté, Paret a été longuement interrogé par le commissaire central et le chef de la Sûreté, mais il s'est rétracté énergiquement et a prétendu que c'est pour plaisanter qu'il s'était vanté d'être l'auteur d'un crime dont il s'est déclaré incapable. Paret a été mis néanmoins, ce soir, à la disposition du Parquet. "

Le jour des obsèques, Le Mémorial informait que les pouvoirs de police étaient enlevés au maire et publiait un arrêté préfectoral interdisant les attroupements, rassemblements, défilés, l'usage de tambour, clairon ou trompette sur la voie publique dans tout le département. La veille un défilé de chômeurs fut dispersé. Le Mémorial : "Les manifestants, au nombre de 1200, parmi lesquels environ 700 bicots ou gamins qui hurlaient "du travail ou du pain" ont été rapidement dispersés par la police et la gendarmerie. Et cela démontre encore que les incidents de lundi auraient pu être évités si, à la tête, des pouvoirs responsables il y avait eu un autre homme que M. Soulié, guidé par ses sommités politiques."

Pour en finir avec René Benjamin, ajoutons que quelques années plus tard, le maire de Nevers voulut interdire une réunion du polémiste au motif justement d'une manifestation des instituteurs. Le Conseil d'État fut saisi et annula la décision du maire " au motif que les risques de troubles à l’ordre public allégués (...) pour interdire cette réunion n’étaient pas tels qu’ils aient pu justifier légalement l’interdiction de cette réunion, alors que la liberté de réunion est garantie par les lois du 30 juin 1881 et du 28 mars 1907". C'est la jurisprudence Benjamin (voir lien bas de page).


En cette année 1927 naissait un autre mouvement, celui des Croix de Feu. Quelques années plus tard, en 1934, une de ses réunions, organisée à Saint-Etienne, mit à nouveau le feu aux poudres. D'après La Loire Républicaine, le député maire Alfred Vernay, (successeur de Durafour, il sera remplacé par Soulié pour un dernier tour) avait pourtant demandé aux dirigeants des Croix de feu d'y renoncer. " Plus intransigeants que la Fédération des contribuables, [ils] opposèrent un refus formel aux sollicitations", écrivait le journal dans son édition du jeudi 14 juin 1934. Et le quotidien de souligner, à son tour, que "c'était leur droit". Ils refusèrent également de l'avancer de quelques heures. La conférence, réservée aux invités, était prévue le 12 juin au soir dans la salle "Cyrano", rue Blanqui (ancien Eden).

Mouvement paramilitaire nationaliste, les Croix de Feu regroupaient à l'origine l'élite des anciens combattants français, décorés de la Croix de Guerre pour leur bravoure. Il était commandé par le colonel François de la Rocque, futur résistant et déporté. Celui-ci refusa d'apporter le concours de ses troupes pour une prise de la Chambre des députés le 6 février 1934, pourtant perçu par la gauche comme une tentative de coup d'état fachiste. Il fut dissout en 1936 pour donner naissance au Parti Social Français. Pour maintes raisons, le terme "fasciste" à l' égard des Croix de Feu est discutable. Et très discuté. Photo: portillon du monument au morts de Fourneyron à Saint-Etienne.

Rappelons très brièvement le contexte. Mussolini est au pouvoir en Italie depuis plus d'une décennie. En Allemagne, Hitler est chancelier depuis plus d'un an. Ce sera bientôt la guerre d'Espagne. La France, vieille démocratie saignée par la guerre de 14-18, est aussi empêtrée dans la crise. Les idées communistes y gagnent du terrain quand le parti socialiste SFIO, écrit Serge Berstein dans son ouvrage "Le 6 février 1934", connaît depuis la fin de la guerre "une totale sclérose doctrinale". Il y règne l'instabilité ministérielle. La crise morale est profonde et l'agitation politique permanente. Les campagnes antimaçonniques fleurissent et des scandales politico-financiers gonflent les rangs de l'extrême droite. Le plus célèbre, l'affaire Stavisky, au début de l'année 1934, met en cause un escroc juif ukrainien et plusieurs personnalités politiques, députés et ministres. De premières manifestations violentes ont lieu à Paris dès janvier contre "la République des voleurs". Le Président du Conseil, Chautemps, démissionne, remplacé par Daladier. Le 6 février 1934, une grande manifestation est prévue à Paris. Pour les Ligues d'extrême droite, l'élément déclencheur est le renvoi du préfet de police Chiappe, proche de leurs idées. Il y a bien sûr l'Action Française  mais aussi les Jeunesses Patriotes, le mouvement franciste, etc. Et nombre d'anciens combattants regroupés notamment au sein des Croix de Feu. Place de la Concorde,  la manifestation est noyée dans le sang.  Les forces de l'ordre ouvrent le feu. Une quinzaine de manifestants sont abattus. Du jamais vu depuis la Commune de 1871. Daladier (Cartel des Gauches) démissionne, remplacé par Gaston Doumergue au sein d'un gouvernement d'Union nationale.

Edition du 9 juin 1934

Les organisations antifascistes, les ligues pacifistes, la fédération des oeuvres laïques avaient fait part de leur intention de manifester à Saint-Etienne. Des tracts circulaient contre les "Croix de feu assassins des ouvriers" signés par une multitude d'organisations et syndicats dans lesquels il était fait allusion aux évènements de 1927: " Comme à Lille, comme à Roubaix et Saint-Denis, vous les chasserez. Comme vous avez chassé René Benjamin en 1927, comme le 12 février..."  Dans son numéro du 9 juin, Le Cri du Peuple, organe hebdomadaire des ouvriers et paysans de la Loire, publié par le Parti Communiste, éructait: "Ils veulent frapper un grand coup. Ils veulent pouvoir dire: nous avons siégé à Saint-Etienne, dans la cité ouvrière, bravant les métallos, les mineurs aux mains rudes, nous les bourgeois et les fils de bourgeois, les jeunes morveux à matraque et les vieux adjudants à revolver, nous avons tenu notre réunion. Nous avons commencé par leur imposer une réunion. (...) Vous serez le marteau qui écrase l'ennemi de classe. Vous barrerez la route au fascisme..."


Le maire en appela au Préfet et la garde mobile prit position. Pas moins de 600 gardes, venus d'autres départements, d'après Le Mémorial. Auxquels s'ajoutaient les gendarmes, placés sous le commandement du capitaine Faucon, et les policiers municipaux. Des barrages interdisaient l'accès à la place de l'hôtel de ville et aux rues environnantes. La Loire, sur un ton un peu moraliste: " C'est entendu, chacun est libre de manifester ses propres opinions. Mais toute liberté implique un devoir. Une manifestation qui se respecte et veut se faire respecter doit observer une certaine dignité et montrer une correction parfaite. Il est permis d'exprimer tout haut ses sentiments, de proclamer ses idées, et même de conduire son action avec fermeté et vigueur. Il est bon de ne point perdre la tête et garder constamment le contrôle de ses actes. Hier, on dépassa la mesure."


Si La Loire titra "une très vive manifestation qui dégénère en scènes de désordres", Le Mémorial, pour sa part, évoquait franchement une "soirée d'émeute" et de "violentes scènes de désordre et de pillage". Le journal débute ainsi son article : "Saint-Etienne a vécu hier une soirée révolutionnaire. Sous prétexte de faire échec à une réunion privée des "Croix de Feu" , les éléments antifascistes avaient créé une agitation qui devait fatalement aboutir à des désordres." Il met en relief la discrétion des organisateurs de la conférence, qui s'abstinrent de toute communication à la presse, et les appels répétés à manifester de l'autre bord. Cette fameuse réunion, attendue avec beaucoup d'inquiétude, rassembla, d'après La Loire Républicaine, 350 personnes. Aux côtés de Rouillon, responsable départemental des Croix de feu, les intervenants, Thiollier et Anxionnat (orthographié aussi Auxonnat et Auxionnat) parlèrent de la réforme de l'état et de la situation extérieure. La sortie par la rue du Treuil, sous bonne garde, se passa sans incident.

Mais en marge ! Grilles des squares arrachées, lampadaires brisés, palissades brûlées, chaussée dépavée, tramway renversé, vitrines brisées... Les incidents durèrent plusieurs heures, de 20 heures à minuit environ. Quelques-uns, dans les environs de la rue du Mont-d'Or et la colline Sainte-Barbe, harcelèrent les forces de l'ordre plus tard dans la nuit. Les fautifs, d'après le journal: "des gamins surexcités" et "des étrangers que l'on devrait immédiatement expulser".

" Il était tout à fait inutile d'élever des barricades et de bombarder la police à coups de pierre", s'indigne encore le rédacteur qui justifie ainsi "la sévérité de la garde mobile qui déblaya le terrain avec beaucoup d'énergie, sans se soucier toutefois du rôle joué par chacun".

Les évènements eurent un écho national. Article de L' Ouest-Eclair, édition de Vendée du 14 juin 1934:

" Des manifestations d'une extrême violence à Saint-Etienne

Les extrémistes de gauche dressent des barricades. Il y a de nombreux blessés.

SAINT-ETIENNE, 13 juin. — Une réunion organisée par la section stéphanoise des Croix de Feu où devaient prendre la parole M. Rouillon, président de la section de Saint-Etienne, M Thiollier, des Volontaires Nationaux et M. Auxionnat rédacteur en chef du Flambeau (le journal de propagande du mouvement, ndlr) a donné lieu, hier soir, à de vifs incidents. Dès l'annonce de cette réunion les milieux de gauche et les syndicats avaient organisé une contre-manifestation. Vers 18 h 30, les manifestants essayèrent de dresser une barricade place de l'Hôtel de Ville. Ils renversèrent deux tramways, mais ne réussirent pas à monter leur barricade. Un moment après, ils arrachèrent les grilles qui entourent la Chambre de Commerce et essayèrent encore de monter des barricades qui furent forcées. Place Boivin, où est érigée la statue de Jeanne d'Arc, la contre-manifestation fut encore plus violente. Les manifestants repoussèrent un moment les gardes avec des pierres et des morceaux de grilles arrachées aux arbres. Dans la soirée, les manifestants essayèrent de se regrouper près de la place de l'Hôtel-de-Ville. De nouveau plusieurs charges furent nécessaires et les manifestants se replièrent place du Peuple où ils arrachèrent les palissades d'un immeuble en construction, en firent des barricades auxquelles ils mirent le feu. Ils arrachèrent les grilles de divers squares et cassèrent les glaces des cafés. On compte 35 blessés chez les manifestants et cinq du côté des gardes. Aucun coup de feu n'a été tiré. Une cinquantaine d'arrestations ont été opérées."


Une cinquantaine de personnes furent blessées légèrement, d'après la presse stéphanoise, dont quinze gardes et l'adjoint du commissaire central - c'est toujours Nonon - touché par un éclat de fonte arraché à une grille. Des passants inoffensifs, des badauds, furent frappés et emmenés au poste manu militari, ou blessés par des projectiles, lancés parfois du haut des immeubles, ou par les coups de sabot lors des nombreuses charges de "cavalerie". Au total, on dénombra une soixantaine d'arrestations. Certaines des personnes arrêtées, écrit un reporter, ont "des bobines à demi rassurantes". Certains des émeutiers portaient sur eux des révolvers et des matraques.  Six hommes âgés de 20 à 55 ans, dont un ancien secrétaire de la Bourse du Travail, furent déférés devant la justice et condamnés, pour trois d'entre eux, à des peines de quatre mois de prison et six mois d'interdiction de séjour, quatre mois d'emprisonnement et six mois avec sursis. Le 27 juin, La Loire républicaine évoquait aussi le cas de Louis Guy, un habitant de Beaubrun, condamné à cinq mois avec sursis pour avoir lancé un pavé en direction d'un lieutenant des gardes mobiles. Le projectile atteignit un garde au tibia. Reconnu par l'officier, l'ouvrier imprimeur démentit être l'auteur des faits qui s'étaient produits à l'angle des rues Rondet et de la Bourse.


Toujours d'après le journal, le Préfet, M. Graux, devant l'ampleur de l'émeute - des coups de feu auraient été tirés place Dorian - aurait songé à faire intervenir la troupe. Et le maire aurait menacé de démissionner si cette mesure était exécutée. Quelques jours plus tard, dans un communiqué, Vernay lançait un appel au calme et regrettait les déprédations commises contre les propriétés privées ou communales. " Adversaire résolu de toute dictature, qu'elle soit de gauche ou de droite, je réprouve par contre les violences et les actes de vandalisme", écrivait-il. Et de conclure: " Il y va de la tranquillité et de la sécurité publique, comme du développement même des libertés démocratiques et républicaines auxquelles Saint-Etienne est si fidèlement attachée."

Les dégâts matériels sont importants. On parle d'abord de 500 000 francs, pour ramener la note à 300 000 francs. En particulier, les squares de la place Boivin, Saint-Louis et de la Chambre de commerce (rue de la Bourse, actuellement rue de la Résistance) furent saccagés. Tant pis pour les contribuables. Le journal, pour sa part, publiait: " A la vérité, la population stéphanoise estime que la plaisanterie n'a que trop duré. Elle en a assez de toutes ces querelles politiques qui menacent de s'éterniser et qui ne cessent de bouleverser la vie sociale. Elle désire la paix et la tranquillité. Ceux qui ont encore foi en la République une et indivisible ne sauraient tolérer plus longtemps l'agitation pernicieuse des extrémistes de droite et de gauche."

Le Mémorial revient sur les heures qui précédèrent l'embrasement: " Dans les rues, dans les cafés on parle de la manifestation et les commentaires les plus variés sont échangés.
Qu'est-ce qu'un fasciste ? entendons nous demander par une ménagère à une de ses amies.
Un fasciste c'est un Italien est-il répondu à la brave femme, qui renonce bientôt à comprendre.
Plus tard, cette phrase nous parviendra: les anarchistes, les communistes et tant d'autres voient des fascistes partout ! Un épicier qui demande à être payé est un fasciste. Un propriétaire qui exige le terme à la fin du trimestre est un fasciste. Je ne sais pourquoi mais la citation de Briand m'est revenue aujourd'hui. Derrière la Commune il y a la République !"

Une réunion est organisée le 15 juin au soir, à la Bourse du Travail par le Comité antifasciste Amsterdam-Pleyel. Ferdinand Faure prend la parole au nom du parti socialiste; le citoyen Targe au nom de la Libre Pensée; Suzanne Nicolitch pour les femmes socialistes, qui clame sa joie d'avoir assisté à la "réconciliation" dans la lutte: "On s'aimait dans le danger et j'ai retrouvé le Saint-Etienne vibrant et conscient d'il y a quatorze ans." Robert parle pour les Jeunesses socialistes, Salis pour les Jeunesses pacifistes, Marcel Thibaud aussi,... On annonce la venue à Saint-Etienne de Philippe Henriot et on se prépare déjà à le recevoir... Vers minuit, la garde mobile, disposée place de l'hôtel de ville, dut intervenir à nouveau pour disperser une bruyante colonne de manifestants et éviter les actes de vandalisme. Avenue du Président Faure, la vitrine d'un grand magasin est pulvérisée. Il y eut encore plusieurs arrestations. Cinq hommes interpellés étaient des repris de justice. Quelques agents furent blessés. Ce même jour, une délégation d'étudiants de l'AF, Jeunesses Patriotes et Solidarité Française allait déposer une gerbe au pied de la statue équestre de Jeanne d'Arc. Lors de l'émeute, certains auraient voulu la mettre à bas. Et se rabattirent sur les carreaux du portail de la Grand'Eglise.

Le lendemain, Le Cri du Peuple criait victoire et réclamait la démission du Conseil municipal, "pleinement responsable de la sauvagerie policière". Le journal dénonce également les "condamnations ignobles" qui ont frappé les six. Les jours qui suivirent, des scènes d'émeute similaires éclatèrent à Toulouse (90 blessés et 300 arrestations) et Lyon (30 blessés) le 20 juin, à Lorient le 25 juin (quinze gardes blessés, vingt arrestations). Même scénario sauf que ce sont les Jeunesses Patriotes et Solidarité Française qui a Toulouse et Lyon provoquèrent l'ire des manifestants de l'extrême-gauche. 


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* Bulletin des Amis du Vieux Saint-Etienne n° 139
** Les manifestations de rue en France, 1918-1968, Danielle Tartakowsky, Publications de la Sorbonne, 1997

Photos émeutes: R. Ponthus

19 mai 1933: l'arrêt Benjamin

> AF (Actu)

>> L'Ame stéphanoise (Encyclo)

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