Guillaume Roquille (1804-1860): avant-propos PDF Imprimer Envoyer
Écrit par René Merle   

Le visiteur qui découvre Rive-de-Gier serait surpris d’apprendre que la place qui s’étend devant la Mairie a remplacé, en 1957, le vaste bassin du Canal acheminant vers Givors le charbon du Jarez et du Forez. Un canal et un bassin dont il ne reste trace, sinon sur les cartes postales d’antan.

Et si, remontant vers la sortie Ouest, en empruntant peut-être la rue Roquille, notre visiteur découvre un modeste et émouvant chevalement, ultime témoignage pieusement conservé, il sera encore surpris d’apprendre que Rive-de-Gier fut une grande cité d’extraction houillère.

Mais comment notre visiteur pourrait-il deviner que ce nom de Roquille, entrevu au coin d’une rue, et qui ne lui évoque sans doute rien, est directement associé à ce canal et à ces mines ?

En 1835 en effet, le jeune rimeur Roquille, dans un recueil intitulé Ballon d’essai d’un jeune poète forézien, attaque avec véhémence l’arrivée du chemin de fer de Saint-Étienne, qui va ruiner l’activité du canal où, comme de nombreux ripégériens, son père est crocheteur (débardeur) (cf. le poème Situation de vet Var-de-Gi).

En 1840, toujours en vers (Lo Pereyoux), Roquille soutient la pacifique grève des mineurs de la cité, la première, contre la concentration des compagnies minières et l’atteinte corrélative aux conditions de vie et de travail ; le patois, langue de la connivence et de la moquerie, lui permet de railler les provocations militaires et judiciaires du pouvoir et du patronat, en un temps où les associations ouvrières et la grève sont interdites.

Est-ce à dire que l’œuvre du poète ripagérien ne concernerait que la chronique de sa ville ? Que non pas. En 1836, dans une longue pièce publiée en brochure, Breyou et so disciplo, sous couvert de son patois « burlesque », Roquille dénonce l’épouvantable répression de l’insurrection lyonnaise des Canuts de 1834. Mais cette audace lui vaudra cette fois procès et condamnation… et prudence ultérieure.

Mais, les titres cités le montrent bien, l’ouvrier ferblantier (lampiste) Roquille écrit en patois (le mot n’a rien de péjoratif à l’époque). Non qu’il ignore le français. Il le connaît et le pratique fort bien, comme tant de Ripégériens qui sont suivi l’école des « Frères ignorantins ». Mais le patois est encore alors le parler quotidien de ce petit peuple d’ouvriers (mineurs, verriers, forgerons) et d’artisans dont Roquille fait partie. Et c’est délibérément pour rester « entre nous », entre gens du même lieu et du même milieu, que Roquille choisit l’écriture en patois. Je dis écriture, je devrais dire aussi déclamation, car ces textes sont faits pour être lus, en connivence, devant un public d’amis et de connaisseurs. La chose est alors ordinaire. Ce qui l’est moins, c’est, à l’égal du français, de faire passer le patois à la publication (à compte d’auteur), et à la vente ; de la part d’un prolétaire, il fallait une énergie et un culot peu communs.

La couverture de plus important ouvrage de Roquille

Ce patois, qui lui ouvrait alors toutes les portes, y compris celles des notables amusés, est devenu aujourd’hui une fermeture. Qui le parle encore ? Et même si demeurent des amateurs, même si les dialectologues épinglent avec délices ces lettres mortes comme un papillon figé, la connivence du groupe, du support social a disparu.

Un canal disparu, des mines disparues, un patois dont il ne reste plus que le souvenir, sinon dans l’accent du français régional… Est-ce à dire que s’intéresser à Roquille nous renvoie seulement, et nostalgiquement, à un passé à jamais révolu ?

Si je n’avais pas été persuadé du contraire, je n’aurais pas en 1989-1990 initié le « revival » de Roquille, avec deux publications, Lo Pereyoux et Breyou, une conférence et des interventions à Rive-de-Gier. Je n’aurais pas eu le plaisir de voir cet élan continué par la belle publication par Mme Vurpas des œuvres complètes de Roquille (Le carnaval des gueux, P.U.Lyon, 1996), les présentations de l’Association ripagérienne de recherches historiques et celles de Claude Longre... Je n’aurais pas fait de Roquille un personnage de mon roman Gentil n’a qu’un œil.

C’est que, à sa façon, Roquille est encore des nôtres.

Certes les traductions ne peuvent avoir la saveur de l’original, mais on peut désormais lire Roquille en français et découvrir ce qu’il apporte.

Un témoignage d’abord, sur la vie des travailleurs et la réalité d’un régime, en ces temps où la ville bascule de la ruralité et de l’artisanat dans l’industrie nouvelle.

Et, dans ce cadre, deux affirmations toniques : l’amour de la vie, et l’amour de la justice.

L’amour de la vie est le reflet d’un vécu, où Roquille porte bien son nom (celui de la petite bouteille de vin…) : son horizon est celui d’une convivialité fraternelle de rudes travailleurs, sachant apprécier les moments de repos et de détente. Une saveur de la vie qui n’a rien de conformiste pour ce célibataire endurci, anticlérical (mais pas antireligieux) ; je n’en veux pour témoignage que cette pièce de 1834-1835, La More et la filli où la fille prône la liberté amoureuse de la jeunesse face à une mère courroucée….

L’amour de la justice se manifeste dans l’engagement, sans pathos, du côté des petits, des travailleurs, des humbles.

Roquille ne rêve pas de révolution, mais il condamne le régime de Louis-Philippe, celui d’une bourgeoisie triomphante et égoïste. Républicain, un tantinet bonapartiste, il est ouvert aux idées nouvelles. J’ai pu le suivre à travers les archives de police, colportant de la littérature « subversive » et collectant de Valence à Grenoble pour les mineurs grévistes de 1844. Il sera de ce fait obligé de quitter Rive de Gier en 1846, et on ne le retrouvera pas dans l’insurrection « rouge » de 1849. Mais il reviendra sous l’Empire, brisé, résigné et quelque peu conformiste, s’éteindre à l’hospice, à cinquante-six ans, en 1860.

Roquille appartient au patrimoine ripagérien. En témoigne la récente Gorlanchia (promenade) de février 2010 où le Collectif associatif « Var de Gi fa la feta a Roquille » célébra le 150e anniversaire de sa mort. Mais, comme me l’écrivait cette grande dame de l’histoire et de la culture foréziennes, Mme Gonon, il mérite bien de prendre sa place dans le patrimoine de tout le Forez.

> Guillaume Roquille, l'article de Claude Longre

 

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