Ou comment un artiste stéphanois ridiculisa les spécialistes de l'art antique. Retour sur une histoire qui défraya la chronique.   

L'affaire débute en avril 1937. Mr Gonon, un modeste paysan de l’Etrat, au nord de Saint-Etienne, commune de Saint-Rambert, laboure sa terre au lieu-dit " Brizet " lorsque le soc de sa charrue heurte un obstacle. Intrigué, le brave homme creuse la terre et stupeur ! une tête en marbre pointe le bout de son nez mutilé ! Puis son buste dénudé et ses bras amputés. Que se passa t-il alors dans la tête du sieur Gonon ? Se vit-il un instant comme un nouvel Howard Carter ? Eut-il une pensée pour son homologue Fradin de Glozel, dans l’Allier, à quelques dizaines de km de Roanne, dont la découverte, dix années auparavant, excite l’imaginaire de nos jours encore ?

La Vénus de Brizet, Dessin, crayon sur carton par Chenet E. (63 x 47 cm) ; 1937, Collection du musée du vieux Saint-Etienne.

Toujours est-il que notre Hiram Bingham involontaire déterra le corps de femme, en marbre, et l’emmena dans sa modeste demeure. Placée sur un socle, nettoyée et drapée dans une étoffe, elle fut laissée à l’admiration des voisins puis des visiteurs lointains moyennant une petite participation financière. Bon sens paysan ne saurait mentir. Pour quelques francs, le visiteur vient contempler celle que l’on nomme déjà la " Vénus de Brizet " ou " d’Etrat ". Elle pèse environ 80 kg, elle est en marbre blanc, elle est belle malgré son nez amputé et son bras droit manquant, de même que sa main gauche et la partie inférieure de ses jambes. Elle porte les cheveux coiffés à la romaine (ou à la grecque ?) et son bras droit soutient un drap enroulé autours de sa taille, comme au sortir du bain. Ainsi, elle a les seins nus, fort beaux d’ailleurs mais, comme il se doit, ce sont les traits de son fin visage que les garagnats viennent admirer.

Au fait, est-elle grecque ou romaine, cette Vénus ? Peu importe au fond, grecque ou romaine, elle accrédite les rêveries de certains sur l’antiquité du bassin stéphanois. Ce sont les occupants romains qui l’ont amené pour orner un temple ou une villa, ou, avant eux, les Gaulois du cru qui l’ont troqué (à Essalois ?) avec des négociants grecs contre du jus de vigne.

Pour J. Etienne Dufour, c’est cette dernière hypothèse qui prévaut dans son Ode à la Vénus :

Photographie du docteur Porte: la Vénus et son "inventeur", Mr Gonon

" Nul ne saura jamais quel gaulois magnifique,

Fit venir à grands frais dans ce site écarté,

Ce simulacre de Vénus aphrodité :

Sans doute pour orner un temple domestique.

Est-elle de l’Elide, est-elle de l’Attique ?

Quel est l’artiste souverain qui l’a sculpté ?

Et pourquoi ce chef-d’œuvre est-il ressuscité ?

Dans cette humble maison, fantôme pathétique ?

Ce corps charmant de la déesse de l’amour,

Un pauvre laboureur l’a fait renaître au jour,

Pour trois francs, il permet d’entrer dans sa cuisine

Où tu peux admirer l’épouse de Vulcain

Et t’étonner de voir son buste qui s’incline

Sous l’image du Christ près de la huche à pain."

Le 23 août 1937, lors du 75ème anniversaire de la Société archéologique "La Diana", Mario Meunier, le célèbre helléniste originaire de Saint-Jean Soleymieux, déclarait: "Que cette statue soit romaine, nul jusqu'ici n'a pu en douter... En la voyant aujourd'hui enrichir le Forez de sa douce et bénéfique présence, je ne puis songer sans émotion à toute la joie qu'auraient eu nos grands humanistes et nos poètes foréziens à saluer sa nouvelle naissance et sa réapparition sur un sol que les légendes mythologiques de L'Astrée nous montrent illuminé par le culte que rendaient à Vénus les personnages, plus ou moins mythiques, de ce fameux roman.

Rapidement, la découverte d’une telle beauté chantée par les poètes du pays noir vient aux oreilles de certaines personnalités ministérielles. Une commission d’experts est nommée et la Vénus du coin, en sa qualité d’œuvre antique, est officiellement déclarée " Monument historique " en mai 1938 par un décret du président Albert Lebrun. Gonon refuse de la céder pour plusieurs de dizaines de milliers de francs. Hélas, ici son bon sens paysan lui fit faute car sa belle affaire s’avéra, en fin de compte, un canular de grande classe.

Beau joueur, le journal La loire Républicaine n'eut de cesse de mettre en avant le talent de Cremonèse, lui prédisant même une grande carrière. Il s'est trompé, le petit monde des Arts ne pardonna pas à l'immigré italien...

Fin 1938, la nouvelle fait sensation. La Vénus n’est pas ce que les savants et les experts en ont fait, elle n’est pas antique, et encore moins attique ! Elle a été réalisée en 1936 et elle est stéphanoise ! C’est son sculpteur qui dévoile le pot aux roses, un certain François Cremonèse. L’artiste, né le 29 octobre 1907 à Sprésiane, près de Venise, avait suivi les cours de l’école des Beaux-Arts de Saint-Etienne et fut un temps l'élève du sculpteur Rochette. Après avoir connu l’échec à Paris, il avait imaginé ce stratagème pour faire reconnaître son talent. Il avait fait venir un bloc de marbre de Carrare (Italie), dépensant pour cela toutes ses économies et passa trois années à sculpter sa Vénus. Dans la nuit du 9 au 10 octobre 1936, aidé d’un complice, il s’en alla l’enterrer dans le champ de Gonon, non sans l'avoir mutilé au préalable pour faire plus authentique. Il ne savait pas qu'il lui faudrait attendre le printemps suivant pour qu'on déterre enfin son chef-d'oeuvre !

Cremonèse a raconté son aventure au cours d'un entretien accordé à la Loire Républicaine:

" Pourquoi avoir choisi ce pittoresque hameau des environs de Saint-Just-sur-Loire ?
- Je m’y étais parfois promené. Le coin m’enchantait…

Le voyage... ?
- Pas trop pénible. Nous transportions cependant un bloc de 80 kilos. Nous avons marché ou roulé durant deux heures, la nuit tombait quand nous avons fait halte dans un champ de raves – le champ de Mr Gonon. Nous avons remué la glèbe l’espace de trois heures. Mais impossible de creuser profond : le roc nous arrêtait… La Vénus a été ensevelie sous douze centimètres de terre et bien entendu, nous avons tant bien que mal réparé les dégâts… Le lendemain, personne n’a rien remarqué et ce n’est que 200 jours plus tard, fin avril 37 , que le soc du laboureur a heurté le marbre…"

L'artiste dans son atelier avec le modèle (entier) qui servit à composer la statue.

Le journal ajoute:

" Son secret ? François Cromenèse (sic) le garde depuis deux ans. Seule le connaissait une famille, fort estimée, qui habite une maison claire et bien tenue du quartier ouvrier de Michard, commune de Villars. Et ces braves gens, le père, la mère et six enfants, ont toujours observé là-dessus un silence de glace. Mais quelle douce joie ils éprouvèrent à la veillée, sous la lampe, en savourant les articles élogieux que d’éminents critiques écrivirent sur cette Vénus, dont le caractère émouvant et la pureté du style, faisaient revivre les beautés du siècle de Périclès."

Cremonèse, pour prouver ses dires, présente à la presse les pièces manquantes de la statue: le nez, les jambes, le bras... Et c’est ici que commence une longue procédure judiciaire car l’auteur supposé veut récupérer sa statue. Mais l’inventeur du trésor (son découvreur), Mr Gonon n’a pas l’intention de s’en séparer. Les protagonistes de cette histoire se retrouvent donc au tribunal de Montbrison en mai 1939. Cremonèse réclame la statue mais aussi 100 000 francs de provision sur les sommes encaissées par l’exposition de la statue ! Mais avant d’en arriver là, il faut d’abord que l'artiste, qui a aussi certainement du sang paysan, prouve qu’il en est bien l’auteur. Et si les pièces manquantes, nez, bras, main s’emboîtent parfaitement sur la statue, l’avocat de Gonon fait remarquer que la preuve n’est pas probante. En effet, la Vénus est restée plusieurs jours dans divers ateliers d’artistes et il n’aurait pas été difficile pour un professionnel de faire les pièces manquantes. En outre, Cremonèse n’a pas eu à l’esprit de prendre une photographie de sa statue avant de l’enterrer, la seule preuve qui aurait été indéniable. D’autre part, il est étonnant qu’aucun témoin n’ait vu le petit manège de Cremonèse et de son complice, que personne ne les ait vu déplacer 80 kg de marbre et les enterrer. Cremonèse croit faire ensuite la preuve de sa bonne foi en faisant témoigner une jeune polonaise prénommée Anna, rien de moins que le modèle humain de la Vénus. Mais là encore rien de probant, le visage ne ressemble pas à celui de la sculpture, quant au reste du corps les juges n’osent pas vérifier de trop près.

A droite, montage photographique réunissant la Vénus découverte par Gonon avec les jambes retrouvées chez l'artiste. A gauche, le modèle qui servit à composer la statue. Photos publiées dans la Loire Républicaine du 28 novembre 1938.

Finalement, le tribunal donna raison à Gonon qui garda la statue. Après tout, personne ne l'a volé, cette Vénus. Francesco Cremonèse ne gagna pas la célébrité espérée, il continua à sculpter mais fut exposé peu souvent, malgré son talent incontestable (et pour cause !), la dernière fois à Saint-Etienne en 1999. Il s’est éteint le 5 Décembre 2002 à Saint-Etienne à l’âge de 95 ans, peu de temps après que le journal La Gazette eut consacré un très long article sur cette affaire en forme d'hommage au talent de l'artiste.

Et la Vénus ? La Gazette, dans son article, nous apprend qu’il existe encore, outre de nombreux documents photographiques, au moins un moulage de la statue. En effet, à l’époque, un staffeur stéphanois, Jean-Baptiste Gaillard, à la demande de Gonon avait réalisé plusieurs moulages en plâtre à destination de la Diana, du Musée de Feurs et de la Mairie de Saint-Just. Quant à la statue, le Musée du Vieux Saint-Etienne nous a indiqué qu' il semblerait que l'original de la Vénus (toujours classée Monument historique puisque le décret du président n'aurait pas été cassé !) soit toujours quelque part dans le Forez. Mais chez quel pygmalion...

Pour en savoir +, vous pouvez consulter notamment le bulletin du Vieux Saint-Etienne n° 196 L'Oeuvre brisée de Francesco Crémonèse - Gloire et misère de la Vénus de Brizet (1937-1999), de Jean Tibi, 1999 pp. 5-90 ; ill. (disponible à la boutique du musée).

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