" Dame-Blanche, forme imprécise, qui chaque soir glisse au milieu de tant de ruines et d'abandons, redis-moi l'histoire des possesseurs de Goutelas, depuis Jean Papon, maître des requêtes de la reine Catherine de Médicis, lieutenant général au bailliage de Forez, jusqu'à la famille de Campredon.

Laisse-moi, à ta suite, pénétrer dans la grande salle pour y voir, au clair de lune, Louis Papon, commendataire du prieuré de Marcilly, écrire son hymne à l'illustre Marguerite de Valois, prisonnière au château d'Usson-en-Velay.

Est-ce toi ou le vent qui murmurez les premières lignes de la dédicace:
Je vous offre ces vers que de mes faibles mains
Tels qu'ils sont j'ai pour vous faits, écrits et dépeints.

Oui, tout n'est que poussière et plâtras, chambres abandonnées, cheminées sans foyer, fenêtres sans vitres. Les jardins sont des parterres de ronces et d'orties, la chapelle une écurie, et les cours de malodorants dépotoirs.

L'élégante maison de campagne des Papon, toute embellie par les trésors de la Renaissance, où l'élite de la société forézienne trouvait jadis la plus délicieuse hospitalité, n'est hélas, aujourd'hui, qu'une triste ferme, parée de nobles vestiges. Quelques temps encore et rien ne rappellera l'éclat passé.

Légendaire Dame-Blanche quitte les fossés envasés, les tours ébréchées et redis chaque soir , pour que tous les Foréziens entendent ta plainte: "Il faut sauver Goutelas... Il faut sauver Goutelas... Il faut sauver Goutelas..."

Le texte, anonyme, date de 1937. Il en dit long sur l'état de délabrement du château, situé sur la commune de Marcoux, près de Boën en plein coeur de l'Arcadie forézienne. 

La chapelle dont l'entrée porte gravés les mots "Non Sic Impii".


Au XVIe siècle, l'ancienne maison forte de la famille d'Ecotay, entre autres, avait été rachetée par Jehan Papon qui la transforma en une demeure Renaissance. Jean Papon, natif de Montbrison (où il repose), proche de la famille d'Urfé, surnommé "le Grand juge de Forez", "homme de grande vertu, révéré de toute la noblesse et arbitre de tous les différends" (abbé Souchay), inspira à l'auteur de L'Astrée son personnage d'Adamas.

Mais le " prince des Druides de ceste contree, à qui nul des secrets de nature, ny des vertus des herbes, ne peut estre caché" doit peut-être plus encore à son fils Loys, homme d'église, chanoine de Montbrison et abbé de Marcilly. C'est là affaire de spécialiste. Maxime Gaume par exemple, dans Les inspirations et les sources de l'oeuvre d'Honoré d'Urfé (Centre d'Etudes foréziennes, 1977), considère qu'Adamas est beaucoup plus Jean Papon que Loys.

Dans le roman, Céladon, qui se fait passer pour Alexis, la fille d'Adamas, visite le domaine de son hôte (le nom de Goutelas n'est pas mentionné) en compagnie de Léonide, la nièce du druide. " L'assiette du lieu estoit tres belle et agreable, ayant la veuë de la montagne et de la plaine, et mesme de la delectable riviere de Lignon, depuis Boën jusques à Feurs. Cela avoit esté cause, que Pelion, pere d'Adamas y avoit fait bastir : Et depuis Adamas y fit eslever le somptueux tombeau de son frere Belizar, au sortir de la maison, et tout aupres d'un petit boccage qui touchoit presque la maison du costé de la montagne. En ce lieu Alexis et Leonide se venoient bien souvent promener à cause de la beauté des allees, et de la veuë : et par ce qu'il falloit un peu monter, Alexis prenoit quelquefois Leonide sous les bras..."

Et plus loin: "  Elles parvindrent avec ces propos au boccage, qui estant plus relevé que la maison descouvroit encores mieux toute la plaine, de sorte qu'il n'y avoit reply ny destour de Lignon, depuis Boën d'où il commençoit de sortir de la montagne, jusques à Feurs, où il entroit en Loire, qu'elles ne descouvrissent aisément. Ceste representation fut si sensible à la feinte Alexis, qu'elle ne peut s'empescher de dire tout haut : - Ha ! mes tristes yeux comment souffrez-vous sans mort la veuë de ces rives heureuses, où vous laissastes par mon ?départ tout vostre contentement..."

Après les Papon, la demeure passa aux mains de plusieurs autres propriétaires dont, au XIXe siècle, un Mr de Campredon, ancien officier supérieur d'Etat Major qui par sa mère se rattachait à la famille des Papon (d'après Guy de la Grye dans sa notice en introduction des Oeuvres du Chanoine Loys Papon, seigneur de Marcilly, poète forézien du XVIe siècle, 1857).  Goutelas fut ensuite racheté par des négociants lyonnais puis dépecé. Un agriculteur s'en porta acquéreur, qui le transmit à son neveu Noël Durand. Plus de 20 vingt ans après l'article cité plus haut, Goutelas n'en finissait plus de s'écrouler.  


L'aventure qui suivit, celle de la restauration du château, a été racontée par Maurice Damon dans Goutelas par lui-même, mémoire intime d'une Renaissance (PUSE 2007).  Elle débuta avec la visite des lieux par Maître Bouchet, un jeune avocat du barreau de Lyon, originaire du Forez. Sa rencontre avec Noël Durand est l'événement fondateur qui conduira à la renaissance de ce lieu symbolique de l'humanisme en Forez. Les années soixante verront s'enchaîner les étapes de déblaiement, de reconstruction, de restauration du château, devenu depuis lors un haut lieu de rencontre et le siège d'un actif centre culturel (l'association fut créée en 1962). La singularité de l'aventure tient à la place considérable du bénévolat - 150 000 heures de travail ! -, et aussi à la diversité des origines sociales et culturelles de ceux qui ont pris part ensemble à la tâche commune : intellectuels, paysans, ouvriers syndicalistes.


Duke Ellington himself y interpella les Foréziens en 1966: " Je vous salue Frères " ! Une histoire à peine croyable. Par l'intermédiaire du peintre Bernard Cattelin l'histoire singulière du château était parvenue aux oreilles du pianiste compositeur et celui-ci décida d'écrire une Symphonie pour un château de France qu'il dédicaça ainsi pour " les hommes qui, à Goutelas en Forez, comme partout dans le monde, travaillent pour un but de justice et de beauté ". Il fît mieux : il se rendit à Goutelas pour juger de l'oeuvre accomplie. " J'ai été souvent présenté et honoré dans le monde entier, devait-il déclarer, mais devenir un frère et un citoyen de Goutelas, c'est ce que j'apprécie le plus, parce que votre travail a été fait par des gens de bien pour une bonne cause. "

La salle des devises. Elles sont écrites en lettres cunéiformes, en hébreu, en chinois, en hiéroglyphes... Elles empruntent au confucianisme, à la Bible, au code d'Hammourabi, à Sophocle, etc:

" Il est bien des merveilles en ce monde; il n'est pas de plus grande que l'homme "; "Je suis homme; rien de ce qui est humain ne m'est étranger"; "Tu aimeras ton prochain comme toi-même"; "Ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, ne le fais pas à autrui. Entre les quatre mers, tous les hommes sont frères";  "J'ai fait chaque homme égal à son prochain",...

" Amour est mort : le pauvre compagnon fut enterré sur les bords du Lignon. Nous n'en avons ici ni vent ni voie ", écrivait La Fontaine dans Les Rémois. Rousseau, pour sa part, dans ses Confessions, écrit : " Je me rappelle seulement encore qu'en approchant de Lyon je fus tenté de prolonger ma route pour aller voir les bords du Lignon; car, parmi les romans que j'avais lus avec mon père, l'Astrée n'avait pas été oubliée, et c'était celui qui me revenait au cœur le plus fréquemment. Je demandai la route du Forez; et tout en causant avec une hôtesse, elle m'apprit que c'était un bon pays de ressource pour les ouvriers, qu'il y avait beaucoup de forges, et qu'on y travaillait fort bien en fer. Cet éloge calma tout à coup ma curiosité romanesque, et je ne jugeai pas à propos d'aller chercher des Dianes et des Sylvandres chez un peuple de forgerons."

Le château reçut la visite de Pierre De Lagarde pour la célèbre émission de télévision "Cinq colonnes à la Une". Il obtint aussi en 1964 le troisième prix du concours des Chefs d'oeuvres en péril. Inscrit à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques, il fut remis par les restaurateurs-propriétaires à un syndicat intercommunal en 1985. Vingt ans plus tard, il devenait propriété de la communauté de communes du Pays d'Astrée.

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"L'épée de Mireille Delmas-Marty à Goutelas en 2011" (article ancien)

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