Jules Janin: Soir à Saint-Etienne PDF Imprimer Envoyer
Écrit par FI   
Une des descriptions de Saint-Etienne au XIXe siècle par Jules Janin, accompagnée d'une notice biographique.

Romancier et critique, Jules-Gabriel Janin est né à Saint-Étienne le 16 février 1804 dans une maison  située au 2 rue des Ursules (place du Peuple) et au sein d'une famille modeste. Son lieu de naissance  est aujourd'hui bien connu mais il n'en a pas toujours été ainsi. Des biographies du XIXe l'ont fait naître tantôt dans le Rhône, tantôt dans d'autres lieux de la Loire. Il se trouve que sa mère était originaire de Condrieu où l'enfant passait ses vacances. La date de sa naissance a parfois été confondue avec celle de son baptême: le 22 février. Ses études, débutées au collège de Saint-Etienne, se sont poursuivies au Lycée Louis le Grand à Paris jusqu'en 1823. Bachelier, il ne retourne pas dans sa ville natale et vivote dans la capitale, donnant des leçons aux enfants de bonne famille et passant une licence de Droit.

Féru de théâtre, il fait ses premières armes de critique à La Lorgnette et au Courrier des théâtres. En 1827, il entre au petit Figaro et, deux ans plus tard, se fait connaître avec un premier roman: L’Âne mort et la femme guillotinée. Deux années plus tard, il entre au Journal des Débats pour lequel il devait écrire durant 44 ans. Son dernier feuilleton est daté du 8 décembre 1874, quelques mois avant sa mort. Surnommé " le prince des critiques " , il participe aussi à la Revue des deux mondes et figure parmi les fondateurs de la Revue de Paris et du Journal des Enfants.


Il fut un des premiers à comprendre l'importance de la presse au XIXe siècle. Dans la préface des Contes nouveaux (1833) il écrit: "Le journal est le souverain maître de ce monde, c'est le despote inflexible des temps modernes; c'est la seule souveraineté inviolable; c'est mieux qu'un pouvoir de droit, c'est un pouvoir de fait. Toutes les grandeurs du monde viennent se briser sur cet écueil."

Au n° 16 de la rue Saint-Dominique  d'Enfer, les éditeurs se pressent chez l'auteur de La Confession (1830) et surtout de Barnave (1831) pour apporter des ouvrages et quémander des articles. Non sans risques ! " Un alinéa de Janin sauve une pièce à moitié perdue ou perd une pièce à moitié sauvée", disait-on alors. Son influence est telle qu'une de ses bonnes critiques pouvait doper considérablement les recettes d'un théâtre. Ses bons mots sont fameux. En voici un: "Glouton, coureur, méchant, lâche et galeux; en somme, feu mon chien était presqu’un homme."

Il fut aussi le premier à reconnaître le génie de Rachel. La grande actrice (1821-1858)  a d'ailleurs vécu à Saint-Etienne. Elle se nommait alors Elisa Félix et habitait rue Neuve (José Frappa aujourd'hui). Son père était un colporteur juif. Une plaque sur l’ancien " Hôtel du Nord " de la rue de la République à Saint-Etienne rappelle aussi que "le coeur de Racine", comme la surnommait Janin, est revenue à Saint-Etienne donner une représentation. Le romancier, en juin 1841, avait écrit à son ami Arsène Houssaye, administrateur de la Comédie Française: " Vous entendrez demain à l'examen du Conservatoire une jeune personne intitulée Rachel qui meurt d'envie d'être un jour une grande comédienne. Elle est jolie et timide, elle a peur. Il faut l'écouter doucement, avec bienveillance, et l'encourager de bonnes paroles. Alors vous verrez ce qu'elle peut faire. Je vous la recommande très énergiquement."


Janin lança encore le mime Debureau et l'acteur Frédérick Lemaitre. Il fut  l'ami d'Antonin Moine, stéphanois comme lui, portraitiste à la mode sous la Monarchie de Juillet et auquel il commanda le portait de sa femme (Adèle Huet épousée en 1841). Rappelons que Moine s'est donné la mort le 18 mars 1849 et que Victor Hugo prit la parole à l'Assemblée nationale pour réclamer des mesures urgentes en faveur des artistes acculés à la pauvreté.  Hugo exilé, Janin, qui n'avait pas toujours été tendre avec lui,  lui fait parvenir le tome III de son Histoire de la littérature dramatique dans lequel l'auteur des Misérables figure en très bonne place. Victor Hugo, ému du geste, l'en remercia dans un de ses poèmes des Contemplations.  Parmi ses amis, citons encore Alexandre Dumas, George Sand, Charles Nodier... Ses relations semblent par contre avoir été plus tendues avec Balzac qui aurait donné au journaliste Lousteau de La Muse du département certains traits de Janin.

Victor de Laprade, Montbrisonnais, l'appelait dans ses lettres "cher pays et ami", Octave Feuillet, Théodore Barrière, Jules Claretie et bien d'autres le désignaient comme un "maître". Théophile Gautier: " ... Comme la plupart des auteurs, à cette époque précoce de maturité prompte (1830) , il eut son talent tout de suite, ses premiers coups furent des coups de maître. On ne peut s'imaginer quel effet produisit ce style si neuf, si jeune, si pimpant d'une harmonie charmante, d'une fraîcheur de ton incomparable, ayant sur la joue un velouté de pastel avisé d'une petite mouche, avec son essaim de phrases légères, ailées, voltigeant ça et là et comme au hasard, sous leur draperie de gaze, mais se retrouvant toujours, en rapportant des fleurs qui se rassemblaient d'elles-mêmes en un bouquet éblouissant, diamanté de rosée et répandant des parfums des plus suaves... Mais voici, en vagabondant, au détour d'un petit chemin, il a rencontré l'idée qui se promenait. Il la trouve belle, et noble, et chaste. En tomber amoureux est l'affaire d'un instant; il se montre, il s'échauffe, il se passionne, le voilà devenu sérieux, éloquent, convaincu; il défend avec une lyrique indignation d'honnêteté le beau, le bien, le vrai... C'est un juge, un philosophe, un prédicateur ".

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La bibliothèque de Janin
Illustration de Lalauze (188...)

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Son chalet de Passy

Dans La vie parisienne sous Louis-Philippe, Henri d'Almeiras écrit qu'il était riche et considéré dans les salons, les loges d'actrices et sur le boulevard. Sa livrée était marron et or, mais lui-même avait une tenue plutôt négligée. Chevalier de la Légion d'honneur à 37 ans, mais "pantouflard", il peine à entrer à l'Académie, malgré ses 180 ouvrages ou préfaces et ses 2 184 feuilletons. En 1863 d’abord, puis en 1864, onze tours de scrutin ne peuvent donner un résultat et l'élection est renvoyée à l'année suivante. En 1865, il est battu par un autre postulant. Bien que soutenu par Mme de Rothschild, Jules Janin ne pouvait obtenir une majorité à l'Académie qui le trouvait trop voltairien. Il publie alors son Discours de réception sur les marches du pont des Arts, en déclarant qu'il ne se présenterait plus aux suffrages de l'Académie. Finalement, et sans qu'il renouvelât ses visites, l’Académie l'élit en avril 1870, le même jour qu’Émile Ollivier, en remplacement de Sainte-Beuve. Il est reçu le 9 novembre 1871, devenant ainsi le premier " Immortel " stéphanois. Malade, il ne peut lire son discours en entier.

Il meurt à Passy le 19 juin 1874. Il est enterré le 23 et repose à Evreux dans le caveau de sa belle-famille.

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Saint-Etienne

Janin n'a jamais oublié Saint-Etienne.
En 1834, il organisa un grand concert pour venir en aide aux victimes d'une crue du Furan. De grands noms de la musique y participèrent, excepté Paganini auquel le critique voua une rancune tenace. En 1843, il apporta son soutien à son frère Noel-Sébastien Janin, fondateur du Mercure Ségusien, pour la fondation d'une bibliothèque publique. Il légua encore vingt mille francs pour fonder une bourse au lycée de Saint-Etienne, en faveur d'un élève né dans cette ville. Il a aussi beaucoup écrit sur sa ville natale, par exemple dans la "Revue de Paris" en 1829 : " Le chemin de fer est une merveille du monde. Le pont sur la Tamise serait même achevé que le chemin de fer de Saint-Etienne resterait encore une merveille. Il ne s'agit seulement que de deux bandes de fer placées à quelques pieds l'une de l'autre, et se prolongeant sur une chaussée pratiquée pour les recevoir; mais ces deux lignes de fer parcourent avec la rapidité de l'éclair quarante lieues de poste, elles traversent trois montagnes, elles uniront le Rhône et la Loire, les plus beaux des chemins qui marchent; elles feront de Saint-Etienne un entrepôt universel. Dans ces deux lignes de fer est contenue toute la fortune d'une ville: grâce à elles, la France n'a rien à envier à l'Angleterre: nous lui sommes supérieurs par la simplicité des moyens. "


Caricature parue dans Le Charivari

Il a laissé aussi un conte intitulé "Les Révolutions au pays des Gagas" où il livre à cinquante ans d'intervalle ses souvenirs d'enfance. Dans "L'Année forézienne" de 1913 (extraits du Mémorial de la Loire), L.-J. Gras juge assez sévèrement ces souvenirs qui relatent des évènements survenus un siècle plus tôt. Mais Janin était un littéraire pas un historien. Et L.-J. Gras est tatillon ! Il recherche en vain  la "place impériale", le café de Madrid, le carrefour d'Iéna, une marchande de gants à grands renforts d'Almanach du commerce et de délibérations du Conseil municipal. "Mais, écrit aussi Gras, il faut savoir gré à Janin de nous avoir conservé, grâce à ce petit feuilleton qui ne justifie guère son titre "Les Révolutions au pays des Gagas", un fragment de mémoires, peu précis il est vrai, mais d'autant plus précieux qu'il n'existe pas de mémoires foréziens et qu'il est impossible, pour ce motif, de reconstituer la vie locale à cent ans de distance, autrement qu'avec des papiers administratifs insuffisants." Et d'en profiter pour exhumer le nom d'un modeste fonctionnaire municipal, le "grand Thévenon", tambour de la ville.

Le soir

" Il faut arriver à Saint-Etienne le soir aux rayons couchants du soleil, quand il jette son dernier éclat sur le dôme d’épaisse fumée qui protège la ville. Saint-Etienne est englouti dans une vallée profonde et triste. Saint-Etienne est aussi la ville aux sept collines, jetée dans le fond de montagnes sans verdure et sans ombrage, et s’étendant ça et là au hasard, s’inquiétant peu de symétrie et de bien-être, pourvu qu’il y ait fortune. Il existe telle entrée de la ville en venant de Lyon (et c'est celle-là que je vous engage à choisir, comme on choisit de préférence un précipice pour entrer dans la Suisse), longue, étroite, bruyante, encombrée d’un peuple en guenilles, au visage noir et aux dents blanches. Entrez par cette rue, à sept heures du soir, et vous aurez perdu en dix minutes tout ce que le souvenir de nos villes de France peut avoir pour vous d’élégance et de goût. Un voyageur qui a passé à Nevers, il y a deux jours, à huit heures du matin, qui a traversé ces rues si propres, ces jolies maisons en terre cuite, qui s’est arrêté sous ses fenêtres vertes et qui a prêté l’oreille au bruit de la jalousie entr’ouverte et découvrant à la fois un pot de fleurs à demi écloses et quelque tête souriante et curieuse de jeune femme en négligé ; pour celui-là, c’est un désagréable contraste que d’entrer à Saint-Etienne le soir, par la rue de Lyon.

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Maison natale de Jules Janin

A cette heure, cent forges bruyantes sont en mouvement, non pas une forge parisienne avec son petit feu de cuisine, son soufflet de salon et son enclume portative comme vous avez pu en voir une rue des Bons-Enfants, en allant acheter un elvézir, chez Sylvestre, mais un immense fourneau, un brasier brûlant ; comme pour les armes d’Achille, un soufflet qui fatigue un homme, une enclume d’un siècle, et pour chaque enclume trois grands forgerons sales et hideux, autant de femmes échevelées, la lime à la main et travaillant le fer comme une simple dentelle ; des enfants au milieu de tout cet ensemble abrités par le toit de chaume qui s’avance dans la rue, l’éclat rouge de la flamme, l’âcre odeur du soufre, le bruit du fer, l’étincelle qui vole, la scie qui crie, les chars qui se heurtent, l’aboiement des chines, les chansons des hommes, les jurements des femmes. Vous marchez une heure au milieu de fracas terrible.



Simples villes d’Orient, où êtes-vous, avec vos fraîches fontaines, vos palmiers agités, la natte hospitalière de la nuit, et vos contes sans fin, quand le voyageur enchanté ne peut pas trouver le sommeil ? Vous arriverez enfin dans une place isolée et noire, bizarrement coupée en deux par un corps de garde sans sentinelle. C’est là que viennent mourir les lueurs de la flamme et le bruit de l’enclume.
A Saint-Etienne il n’y a pas de professions de hasard, comme à Paris ; pas de ces vagabonds officieux, toujours prêts à vous servir de conducteurs. A sept heures du soir, c’est à peine si vous trouvez quelqu’un sur la place pour vous indiquer une auberge, toute semblable aux hôtelleries de la Cité, du temps de la Ligue.


A cette heure fatale, consacrée encore dans telle ville d’Allemagne aux apparitions et aux fantômes, vous entendez tout à coup un bruit de chars. On se croirait aux environs de l’Opéra, après une première représentation de Rossini ou de Meyerbeer. Voilà l’heure où Saint-Etienne jette ses produits dans le monde ; les ballots sont préparés, les fourgons sont chargés, la nuit est épaisse, tout s’ébranle.

On adresse à Paris les brillantes soieries, les petits couteaux et les socs de charrues à l’Amérique ; l’Angleterre réclame l’acier travaillé, qu’elle nous envoie avec son poinçon ; l’Allemagne achète des fleurets qu’elle nous revendra plus tard.

Une ville surprise par l’assaut n’a pas plus de mouvement et d’activité ; seulement, personne dans les rues que les charretiers ; aux fenêtres, personne. Tout est mystère dans les envois ; c’est à qui cachera le mieux le nombre de ses commissions, l’adresse de ses commettants, l’importance de ses marchandises. "

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Illustration du texte: affiche d'Auguste Berthon pour l' Exposition de Saint-Etienne du 9 août 1891, phototypie de Chéri-Rousseau. Auguste Berthon est aussi l’auteur de la grande fresque méconnue, dissimulée, abandonnée et salopée de la grande salle de la Bourse du travail, à l’étage.

Il a fier allure notre gaga de ces " Métallurges " rêvé par Auguste Callet. Un poème signé L.F. accompagne notre ami forgeron :

" - Depuis qu’à son berceau, notre Cité vaillante
Sentit battre son cœur au rythme des marteaux.
Elle a bien fait sa tâche, et jamais défaillante,
Elle a doré son nom au reflets des métaux.
- Sa main, qui s’alourdit pour maîtriser la flamme
Que va ravir au sol son effort périlleux
Sait aussi se plier à des douceurs de femme
Pour avancer la soie aux tissus merveilleux.
- Le Travail  aujourd’hui nous convie à ses fêtes,
Dans des palais fleuris, parmi les gazons verts
Et, vengeur patient de cruelles défaites,
Nous montre, triomphant, tous ses trésors ouverts…
- Cependant qu’aux brasiers sommeille l’aube ardente
Où se rassembleront toutes les volontés,
Et que, prêts à l’essor, sous la forge grondante
Se lèvent, frémissants, nos Espoirs indomptés. "

 

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