Et vous les filles de l’arrière,
on vous a vu jambes en l’air
pour des planqués permissionaires.
Gentilles dames !
C’est un peu la morale qui flanche
mais la guerre a ses exigences,
comme une femme…
Où sont donc les lendemains
qui chantent, où sont les beaux refrains ?
Bon Dieu qu’il est long le chemin,
chemin des Dames…
Mais l’histoire prend la clé des champs
et s’égare en vagabondant.
Chemin des Dames…"

Atelier d'une boulonnerie de Firminy (Sté Anonyme de Boulonnerie de la Loire) 1923
J'suis d'la Manu... J'suis Armurier
La Manu c'est la Manufacture d'Armes, pas Manufrance (ex manufacture des armes et cycles). L'auteur de cette chanson célèbre et narquoise est le maire Benjamin Ledin. Elle date d'avant 1927.
" Quoi ! Vous parlez d'apprentissage
Pour tenir pror'ment l'outil,
Etr'd'un métier, forge ou tissage,
Construire un mur, faire un fusil.
Ce ne sont là que turlutaines;
Moi, d'un bond j'franchis les débuts;
Sans l'avoir appris, par centaines,
J'fabriqu' les canons, les obus
Avez-vous cent sous à parier ?
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier.
En m'embauchant, le contremaître
Comm' tourneur, m'demanda l'essai,
Le pauvre, il ignorait peut-être
Que j'avais "tourné chez Mazet"
Tourner, tourneur, mots à la mode,
Le tour ça fait bien pour s'cacher;
Tourner en rond, c'est fort commode,
Et ça vous évit' de marcher !
Partir au feu ! je m'fais prier...
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier.
Des états que je fis naguère,
Je me perdrais dans le total,
Mais celui que je tiens d'la guerre
M'rapporte, c'est le point capital.
Travaillant peu, j'm'enrichis vite,
J'fais des cent, des mill' comme on dit;
Pour vous l'prouver, je vous invite
A boire une chopine à crédit.
L'an dernier, j'étais teinturier,
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier.
Quand ceint d'la basanne à bavette,
J'tissais le ruban soyeux,
Entre les peign's et la navette,
J'ne passais que des jours joyeux.
J'avais beau bien soigner les coupes,
Il manquait toujours du battant,
J'étais le chevalier à trois soupes,
Ventre vide et coeur mécontent.
Sur la basan', j'ai mis le tablier,
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier.
Ma fille aimait un commis d'barre,
Qui l'aurait prise pour la dot,
Hélas ! l'sort nous fut barbare,
Et j'attends encor le gros lot.
J'dis à ma p'tit': ça me chagrine,
Mais faudra qu't'en prenn' ton parti,
Tu coifferas sainte catherine;
Faut' d'argent, l'époux est parti !
Maint'nant, j'vais pouvoir la marier,
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier.
Armuriers, mon propriétaire,
Mon marchand d' vins, mon épicier,
Mon chef d'orchestre et mon notaire,
Mon bandagiste et mon huissier.
Jamais, paraît-il, l'armur'rie
N'avait eu semblable succès,
Aussi, qu'un d'ces jours la patrie
Réclam' l'appui d'tous les Français.
On les entendra tous crier:
J'suis d'la "Manu", j'suis armurier."
On doit encore La Chanson de la navette à Benjamin Ledin (avant 1927)
" On n'entend plus ta chansonnette,
Dans le ramage du métier,
Dormirais-tu, douce navette,
Quand chôme le passementier ?
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra.
Aux temps fortunés de la "presse"
Du jacquard, de l'envers-satin.
Contemplant ta vive caresse,
Il fredonnait dès le matin:
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra.
Si le batant, en claquant, brame,
Sa plainte de souffre-douleurs,
Alerte, tu sèmes ta trame,
Dans la chaîne aux vives couleurs.
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra.
La mode, hélas ! est bien volage,
Nous n'avons plus de "chargement".
Pour les fuseaux et l'enfilage,
Rien à faire en ce dur moment !
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra.
Peut-être qu'un jour l'Amérique
Voudra de nos brochés en vrac;
Alors, de nouveaux, la fabrique
Retentira de son tic-tac.
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra.
Espérons, ma frêle navette,
Confidente des travailleurs,
Que reviendra ta chansonnette
Avec l'aube des jours meilleurs !
Va ! va ! ma petite navette,
Va ! va ! le bon temps reviendra."

Maisons de Montaud
Le soir à Montaud, un pème d'Antoine Roule (vers 1900)
"Coutumes des petites villes,
Où tout le monde se connaît,
Jours bien occupés, nuits tranquilles,
Maisons calmes, verts jardinets,
Coins de cités, coins de villages,
Plaine ici, là flanc de coteau,
Riche et pauvre y font bon ménage:
Voilà le pays de Montaud.
Quand toutes les taches sont faites
Au magasin, à la Manu,
Quand jacquards et tambours arrêtent
Leurs battements, le soir venu,
Sur le trottoir les gens apportent
A la main leur bichon fumant
Et, s'asseyant devant les portes,
Mangent la soupe en bavardant.
Les nouvelles de la journée
Vont de bouche en oreille alors:
Chez Pierre, une fillette est née,
Chez jacques, le grand père est mort;
Jeanne a mis une robe neuve,
Jenny fait voilette... hein, quel saut !
Et Pauline, la jeune veuve,
Quitte le deuil deux mois trop tôt.
Gaîtés, douleurs, amours, disputes,
Tout ce qui pleure ou rit chez l'un
Se sait chez l'autre, s'y discute,
Et chaque coeur bat pour chacun.
Tout à son écho dans la rue:
C'est pourquoi, rien n'étant caché,
Toute détresse est secourue
Et tout bonheur est partagé.
A-t-on vu le nouveau vicaire ?
Et patati et patata,
Et c'est la grèv, et c'est la guerre,
C'est le ruban qui reprendra.
Et c'est parfois, grave ou cocasse,
Un récit cent fois répété
Que fait, avec l'accent d'Alsace,
Un vieil armurier retraité.
La soirée est suave et claire,
On jaserait toute la nuit,
Mais les bambins assis par terre,
Baillent de sommeil et d'ennui.
Chacun regagne sa demeure:
Demain,il faut se lever tôt;
Justement, voilà que dix heures
Sonnent au clocher de Montaud..."