Connaissez-vous Jean Cardot ? Enfin je veux dire : avez-vous au moins entendu parler de Jean Cardot ? Non ?  Et bien bravo, on ne vous félicite pas ! Parce que, quand même, le Cardot, c’est pas n’importe qui ! Bon, pour être franc, je ne connaissais pas non plus ce grand sculpteur. C’est au cours d’une rencontre avec le cinéaste André Picon, qui lui a consacré un film, que j’appris son existence. Histoire de faire mon intéressant, je lui avais dit que j’avais écrit un article à propos des nombreuses statues de Saint-Étienne. 

"Et je parie que vous n’avez pas parlé de Jean Cardot
- Euh... Non, qui est-ce ?
- Ah ben Jean Cardot hé, c’est un grand artiste ! Il a fait le De Gaulle et le Churchill.
- Où ça ? A Saint-Étienne ? !
- Mais non, à Paris ! Mais dans la région on en a aussi: le taureau à Saint-Étienne et puis la Semeuse de la Caisse d’épargne… La petite Madone à Bouthéon..."


Pour un type comme moi qui ose se prétendre un tantinet connaisseur de l’histoire de sa région et de son patrimoine, ce n'est pas très glorieux. Car enfin, un Stéphanois qui est membre de l’Institut, Commandeur des Arts et Lettres, Chevalier de la Légion d’Honneur – j’abrège – et dont une de ses statues a été inaugurée par Jacques Chirac et la Reine Elizabeth II d’Angleterre, ça ne passe quand même pas inaperçu ! Un peu penaud, je me consolais en me disant que de toute façon, j’en ai encore beaucoup à apprendre et que j’allais me faire un plaisir, grâce aux photos gracieusement prêtées par Mr Picon et à son film, d’écrire un article sur Mr Jean Cardot, " un pays à nous ".

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Avec Jacques Plaine

L’artiste est né à Saint-Étienne le 20 juillet 1930 dans une famille modeste qui cultivait l’amour de la sculpture. Un grand-père mineur (dès l’âge de 8 ans ) et un père cheminot passionnés par le travail du bois lui inoculent la passion de l’art. Enfant, dans les basques de son père, il côtoie le sculpteur Tourneyre à qui nous devons le monument à la mémoire d’Antoine Durafour, place Badouillère. Après une scolarité au lycée Claude Fauriel, il rejoint l’école des Beaux-Arts puis monte à Paris dans les ateliers de Gaumont et Janniot. En 1956, le second Grand Prix de Rome lui est décerné et il part séjourner à la prestigieuse Casa Velazquez de Madrid pendant deux années.


Au pays de la corrida, il se découvre un véritable attrait pour les taureaux: "J’ai admiré ces bêtes pour leur côté mythique, pour la force et le volume, leur bravoure." Il dédia à cet animal puissant de nombreuses sculptures, petites le plus souvent mais aussi une beaucoup plus grande qui " impose " à Saint-Étienne tout le talent de l’artiste. On retrouve cet attrait jusque sur son épée d’académicien dont la silhouette de l’animal cornu forme la garde. C’est ainsi qu’on a pu dire à certaine époque : Cardot c’est les taureaux !


Le taureau mourant, 1967, Saint-Étienne, collège Les Champs à la Terrasse. Cardot: "Réalisé en terre cuite, je l’ai monté comme une poterie, mais à cause du climat stéphanois, tous les ans il fallait l’entretenir." Jusqu’au jour où, mal-aimée d’un directeur d’école, la sculpture s’est fendue. Elle fut refaite en fonte.

L’année 1961 marque un tournant dans sa carrière. Il reçoit coup sur coup le 1er Prix Brantôme de sculpture et le Prix Bourdelle. Le jury qui lui décerne le Bourdelle est composé de Giacometti, Zadkine, Arp, Coste, Couturier et Henry Moore, excusez du peu ! "Ce prix m’a donné confiance devait dire l'artiste, c’est un encouragement qui m’a beaucoup aidé (…) Je continue chaque fois que j’ai un nouveau travail à tout remettre en cause…"

Cette même année, alors qu’il n’a que trente et un ans, il devient chef d’atelier à l’école des Beaux-Arts de Lyon, poste qu’il occupe jusqu’en 1964. Il reçoit de nombreuses commandes, notamment de la part de son Forez natal. Il signe ainsi, outre le Taureau mourant déjà évoqué, la Sculpture fontaine en granit de la Faculté des Sciences et Techniques de Saint-Étienne (La Métare, 1969)
.

L'artiste et sa sculpture fontaine à la Métare

Son œuvre la plus gigantesque est le Monument à la Résistance et à la Déportation, commandée après concours par la ville de Créteil. Surnommée L’Oeuf éclaté, c’est une sculpture de neuf mètres de diamètres, inaugurée le 8 mai 1974, qui a nécessité une année de travail en collaboration avec toute une équipe de jeunes fondeurs et l’utilisation de près de 55 tonnes d’aluminium. Jean Cardot (qui  dans le film se souvient d'un sinistre hôtel à Chateaucreux, siège de la Gestapo, enfer des résistants et antichambre des camps) symbolise ici la vie qui force la matière, la volonté qui fait éclater la masse. C’est une allégorie de l’espérance, un hommage à la Résistance et un appel au devoir de Mémoire. Si la masse imposante et sombre frappe au premier abord, les " trous " dans l’œuvre laissent poindre le ciel bleu. Un passage souterrain pour les passants, sous la sculpture oppressante, se termine par des escaliers qui mènent vers l’air et l’espace. C’est encore dans cette démarche que s’inscrivent les citations d’Aragon, d’Eluard ou de Desnos qui meublent le métal. L’esprit plus fort que la matière.

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Les deux monuments de Jean Cardot à Créteil, à droite le Monument à la Résistance et à la Déportation, à gauche le Mur de la Liberté. "La mort des fusillés a été plus efficace que des triomphes plus éclatants" , disait A. Maydieu, homme d'église dont la citation orne la fonte du Monument de Cardot.

L’ Homme passe muraille, on le retrouve encore à Créteil, sur le Monument à la Liberté, mur de briques rouges que franchit et lézarde le corps d’un homme en mouvement. Jean Cardot a réalisé aussi des œuvres plus intimistes, une série de torses, de femmes surtout pour " repartir du centre de la vie qui est le ventre de la femme ", sculptures parfois volontairement inachevées, en mouvement. Citons La Danseuse (1965) ou Seraine (1969). Ces créations sont tantôt en marbre, en métal, en cire ou en plâtre, en bois…

Jean Cardot: "La sculpture est une re-création de ce que l'on voit."

Entre 1974 et 1995, l’artiste rejoint la prestigieuse École Nationale des Beaux-Arts de Paris où il forme toute une génération de jeunes sculpteurs. A partir de 1983, il poursuit cette mission en qualité d’Inspecteur général des Ateliers Beaux-Arts de la Ville de Paris. Cette même année, il est élu à l’Académie des Beaux-Arts au fauteuil de Paul Belmondo, artiste dont Saint-Étienne possède deux œuvres : l’Apollon et Vénus de la place Jean Jaurès. Dans les années qui suivent, il réalise des épées pour ses collègues de la vénérable institution.

La Semeuse de la Caisse d' Épargne de Saint-Étienne  (Palais des Congrès)

Ce petit article, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, ne peut cependant passer sous silence deux sculptures parisiennes inaugurées en grande pompe. La statue de Churchill, devant le Petit Palais qui value à notre compatriote de recevoir les félicitations de la Reine d’Angleterre, et celle du général De Gaulle, sur les Champs-Élysées. Haute de 3 mètres 70, cette dernière fut fondue en collaboration avec les compagnons de la fonderie Coubertin.


A Saint-Bonnet le Château,
"il y a des sculptures qui apportent des réponses et d'autres qui posent des questions", dit Laurent Petitgirard, à propos de l'oeuvre de son ami Jean Cardot...

Œuvres de Jean Cardot dans le Forez :

- Médaille La Semeuse, Caisse d’Épargne, Saint-Étienne
-Sculpture, marbre de Carrare (2 x 2,2 m), CES La Talaudière, Saint-Étienne
- Sculpture bas-relief, cuivre martelé soudé (4 m), Caisse d’Épargne, Saint-Étienne
-Sculpture fontaine, granit sur bassin (largeur : 15 m), École des Sciences, Saint-Étienne
- Sculpture, bronze (1,80 m), Le Taureau mourant, lycée Les Champs La Terrasse, Saint-Étienne
-Volume, granit (4,3 x 7 m), groupe scolaire, Beaulieu, Saint-Étienne
-Sculpture pour une fontaine, terre cuite émaillée (1,4 m), groupe scolaire, La Ricamarie
-Figure, bronze sur plan d’eau (1,80 m), groupe scolaire du Grand Pont, Rive-de-Gier
- Béton coulé, groupe scolaire de Vernes, Rive-de-Gier
- Terre cuite, bas-relief (6 x 7 m), groupe scolaire, Saint-Bonnet-le-Château
- Mur de béton coulé, bas-relief, collège, Firminy
- La petite Madone, Bouthéon (ci-dessous)

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Liens :

Pour connaître la liste des œuvres les plus marquantes de l’artiste, nous vous recommandons cette page très complète : Académie

"Jean Cardot, sculpteur" : un film d’André Picon dans la série " Mémoire d’Hommes "
Avec la participation de Laurent Petitgirard, compositeur de musique symphonique ; Jacques Plaine. Musique de Maurice André.
Les films du Hibou, pour le Service culture de la Ville de Saint-Étienne, 2004

Les images publiées ici sont l’entière propriété du cinéaste.

Post-scriptum :
Le mardi 4 juillet 2006 à Paris a été inaugurée à Paris une autre oeuvre du sculpteur: Thomas Jefferson

> "Le Jefferson de Cardot"

>> Et aussi: "la flamme de la Liberté" (2008)

>>> Qu'est devenu le Christ de Jean Cardot ?

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