Il est de coutume de citer Jules Janin quand il est question de Saint-Etienne au XIXème siècle. Sa courte description est célèbre mais elle est rarement donnée en intégralité. La voici. Outre son intérêt historique, elle nous offre une jolie petite leçon de langue française.
Romancier et critique né à Saint-Étienne, le 4 décembre 1804 (Place du Peuple), décédé le 19 juin 1874 à Paris, Jules Janin participa à la Revue de Paris, à la Revue des deux mondes, au Figaro, publia des romans. Il fut pendant quarante ans le critique du Journal des Débats avec une autorité qui le fit surnommer " le prince des critiques ". Il fut le premier à reconnaître le génie de la grande actrice Rachel (laquelle vint à Sainté comme l’indique une plaque sur l’ancien " Hôtel du Nord " de la rue de la République). Il fut aussi longtemps un candidat malheureux à l'Académie, malgré ses 180 ouvrages ou préfaces, en 1863 d’abord puis en 1864, onze tours de scrutin ne purent donner un résultat et l'élection fut renvoyée à l'année suivante; en 1865, il fut battu par un autre postulant. Bien qu'il fût soutenu par Mme de Rothschild, Jules Janin ne pouvait obtenir une majorité à l'Académie qui le trouvait trop voltairien; il publia alors son Discours de réception sur les marches du pont des Arts, en déclarant qu'il ne se présenterait plus aux suffrages de l'Académie. Finalement, et sans qu'il renouvelât ses visites, l’Académie l'élut le 7 avril 1870, le même jour qu’Émile Ollivier, en remplacement de Sainte-Beuve; il fut reçu enfin le 9 novembre 1871. Il devint ainsi le premier " Immortel " stéphanois.
Parmi ses écrits citons: L’Ane mort et la femme guillotinée (1829, parodie du dernier jour d’un condamné de Victor Hugo) et La Confession (1830). Ses bons mots furent nombreux, en voici un: "Glouton, coureur, méchant, lâche et galeux; en somme, feu mon chien était presqu’un homme."
" Le soir à Saint-Etienne
Il faut arriver à Saint-Etienne le soir aux rayons couchants du soleil, quand il jette son dernier éclat sur le dôme d’épaisse fumée qui protège la ville. Saint-Etienne est englouti dans une vallée profonde et triste. Saint-Etienne est aussi la ville aux sept collines, jetée dans le fond de montagnes sans verdure et sans ombrage, et s’étendant ça et là au hasard, s’inquiétant peu de symétrie et de bien-être, pourvu qu’il y ait fortune. Il existe telle entrée de la ville en venant de Lyon (et c'est celle-là que je vous engage à choisir, comme on choisit de préférence un précipice pour entrer dans la Suisse), longue, étroite, bruyante, encombrée d’un peuple en guenilles, au visage noir et aux dents blanches. Entrez par cette rue, à sept heures du soir, et vous aurez perdu en dix minutes tout ce que le souvenir de nos villes de France peut avoir pour vous d’élégance et de goût. Un voyageur qui a passé à Nevers, il y a deux jours, à huit heures du matin, qui a traversé ces rues si propres, ces jolies maisons en terre cuite, qui s’est arrêté sous ses fenêtres vertes et qui a prêté l’oreille au bruit de la jalousie entr’ouverte et découvrant à la fois un pot de fleurs à demi écloses et quelque tête souriante et curieuse de jeune femme en négligé ; pour celui-là, c’est un désagréable contraste que d’entrer à Saint-Etienne le soir, par la rue de Lyon.
A cette heure, cent forges bruyantes sont en mouvement, non pas une forge parisienne avec son petit feu de cuisine, son soufflet de salon et son enclume portative comme vous avez pu en voir une rue des Bons-Enfants, en allant acheter un elvézir, chez Sylvestre, mais un immense fourneau, un brasier brûlant ; comme pour les armes d’Achille, un soufflet qui fatigue un homme, une enclume d’un siècle, et pour chaque enclume trois grands forgerons sales et hideux, autant de femmes échevelées, la lime à la main et travaillant le fer comme une simple dentelle ; des enfants au milieu de tout cet ensemble abrités par le toit de chaume qui s’avance dans la rue, l’éclat rouge de la flamme, l’âcre odeur du soufre, le bruit du fer, l’étincelle qui vole, la scie qui crie, les chars qui se heurtent, l’aboiement des chines, les chansons des hommes, les jurements des femmes. Vous marchez une heure au milieu de fracas terrible.
Simples villes d’Orient, où êtes-vous, avec vos fraîches fontaines, vos palmiers agités, la natte hospitalière de la nuit, et vos contes sans fin, quand le voyageur enchanté ne peut pas trouver le sommeil ?
Vous arriverez enfin dans une place isolée et noire, bizarrement coupée en deux par un corps de garde sans sentinelle. C’est là que viennent mourir les lueurs de la flamme et le bruit de l’enclume.
A Saint-Etienne il n’y a pas de professions de hasard, comme à Paris ; pas de ces vagabonds officieux, toujours prêts à vous servir de conducteurs. A sept heures du soir, c’est à peine si vous trouvez quelqu’un sur la place pour vous indiquer une auberge, toute semblable aux hôtelleries de la Cité, du temps de la Ligue.
A cette heure fatale, consacrée encore dans telle ville d’Allemagne aux apparitions et aux fantômes, vous entendez tout à coup un bruit de chars. On se croirait aux environs de l’Opéra, après une première représentation de Rossini ou de Meyerbeer. Voilà l’heure où Saint-Etienne jette ses produits dans le monde ; les ballots sont préparés, les fourgons sont chargés, la nuit est épaisse, tout s’ébranle.
On adresse à Paris les brillantes soieries, les petits couteaux et les socs de charrues à l’Amérique ; l’Angleterre réclame l’acier travaillé, qu’elle nous envoie avec son poinçon ; l’Allemagne achète des fleurets qu’elle nous revendra plus tard.
Une ville surprise par l’assaut n’a pas plus de mouvement et d’activité ; seulement, personne dans les rues que les charretiers ; aux fenêtres, personne. Tout est mystère dans les envois ; c’est à qui cachera le mieux le nombre de ses commissions, l’adresse de ses commettants, l’importance de ses marchandises. "
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Janin a écrit aussi ces mots sur sa ville natale et son chemin de fer (sa grande affaire alors) dans la Revue de Paris en 1829 :
" Le chemin de fer est une merveille du monde. Le pont sur la Tamise serait même achevé que le chemin de fer de Saint-Etienne resterait encore une merveille. Il ne s'agit seulement que de deux bandes de fer placées à quelques pieds l'une de l'autre, et se prolongeant sur une chaussée pratiquée pour les recevoir; mais ces deux lignes de fer parcourent avec la rapidité de l'éclair quarante lieues de poste, elles traversent trois montagnes, elles uniront le Rhône et la Loire, les plus beaux des chemins qui marchent; elles feront de Saint-Etienne un entrepôt universel. Dans ces deux lignes de fer est contenue toute la fortune d'une ville: grâce à elles, la France n'a rien à envier à l'Angleterre: nous lui sommes supérieurs par la simplicité des moyens. "
Illustration du texte: affiche d'Auguste Berthon pour l' Exposition de Saint-Etienne du 9 août 1891, phototypie de Chéri-Rousseau. Auguste Berthon est aussi l’auteur de la grande fresque méconnue, dissimulée, abandonnée et salopée de la grande salle de la Bourse du travail, à l’étage.

Une exposition à Saint-Etienne au début du XXème siècle
Il a fier allure notre gaga de ces " Métallurges " rêvé par Auguste Callet. Un poème signé L.F. accompagne notre ami forgeron :
" - Depuis qu’à son berceau, notre Cité vaillante
Sentit battre son cœur au rythme des marteaux.
Elle a bien fait sa tâche, et jamais défaillante,
Elle a doré son nom au reflets des métaux.
- Sa main, qui s’alourdit pour maîtriser la flamme
Que va ravir au sol son effort périlleux
Sait aussi se plier à des douceurs de femme
Pour avancer la soie aux tissus merveilleux.
- Le Travail (1) aujourd’hui nous convie à ses fêtes,
Dans des palais fleuris, parmi les gazons verts(2)
Et, vengeur patient de cruelles défaites,
Nous montre, triomphant, tous ses trésors ouverts…
- Cependant qu’aux brasiers sommeille l’aube ardente
Où se rassembleront toutes les volontés(3),
Et que, prêts à l’essor, sous la forge grondante(4)
Se lèvent, frémissants, nos Espoirs indomptés. "
1) Avec une majuscule SVP,
2) Ah ! vous voyez, depuis le temps qu’on vous le dit, déjà en 1891, alors vous pensez le smog aujourd’hui… 3) Bien dit ! Espérance !
4) Oups…