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Dans le temple du savoir-faire stéphanois Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

mofmsc.jpgMOF, trois lettres pour une distinction prestigieuse: " Meilleur Ouvrier de France". Nous sommes allés rue Itard admirer les chefs-d'oeuvre de ces artisans d'élite.

 
La rue Jean Itard se trouve à Bergson au niveau de la cafétéria Casino. Il faut prendre la petite rue Barra de l’autre côté de la Grand’rue pour dégotter une ancienne école, encore marquée du blason de la ville, qui fait l’angle avec la rue Itard. Cette école abrite désormais le Conservatoire des Meilleurs Ouvriers de France.

Mais avant de visiter (un peu) ce temple du savoir-faire stéphanois, rendons hommage à la mémoire de Lucien Klotz (1876-1946) qui fut le véritable promoteur de " l’idée MOF ". Critique d’art et journaliste, défenseur de la création sous toutes ses formes, celle-ci devant assurer à son auteur un droit certain sur ses découvertes ou sur ses œuvres, cet homme enthousiaste et généreux mena au début du siècle, dans toute la presse et à travers une série de conférences, plusieurs campagnes qui aboutirent avec l’appui des organisations compétentes, au vote de plusieurs lois. Elles sont toujours en vigueur, parmi lesquelles la loi sur les Droits d’auteurs aux artistes, la loi sur la propriété scientifique, la loi sur la protection des modèles de couture, etc. Sensible à la crise de l’apprentissage qui s’annonçait grave pour l’artisanat, l’industrie et les métiers d’art, Lucien Klotz élabora, dès 1913, l’idée d’une grande Exposition nationale du travail " à laquelle pourraient prendre part - sous réserve d’admission par un jury dûment désigné - tous les travailleurs désireux d’affronter le jugement des compétences et celui du grand public ".

Fort de la sensibilisation qu’il avait créée par ses campagnes de presse, Lucien Klotz organisa une conférence qui aboutit à la formation d’un premier Comité qui rechercha l’appui du gouvernement pour l’établissement d’une exposition périodique et la mise en œuvre d’une action de grande envergure en faveur du travail manuel et de l’apprentissage. Limmense mérite de Lucien Klotz est d’avoir contribué à maintenir, ou plus exactement à recréer, au sein de la société moderne, un certain nombre de valeurs concrètes et morales. Dans le contexte de l’époque, la forte compétition entre les Etats industrialisés, la France se devait, selon lui, de garder sa renommée et son identité par le biais d’un travail artisanal de qualité supérieure. Sans relâche, il propagea ses idées dans les milieux patronaux et ouvriers pour convaincre chacun de la nécessité de créer une grande Exposition du travail où serait désigné chaque année " Le Meilleur Ouvrier de France ".

Faisan de Bruyeron, 800 heures de travail,
" Il n’y a pas de chefs-d’œuvre paresseux "

En 1922, le Ministre du Commerce annonçait : " J’ai décidé de créer une " exposition annuelle de l’apprentissage " au cours de laquelle sera proclamé dans chaque profession, le " Premier Ouvrier de France... ". La première exposition nationale du travail se tint en octobre 1924 à l’Hôtel de Ville de Paris. Elle fut inaugurée par le Président de la République Gaston Doumergue. Deux cents chefs-d’œuvre, venus de la France entière, y étaient exposés. La distribution solennelle des récompenses eut lieu le 31 janvier 1925 dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne où, pour la première fois, le titre de Meilleur Ouvrier de France fut attribué à 144 lauréats.. Depuis 1924, vingt Expositions nationales du Travail ont été organisées : 1924, 1927, 1933, 1936, 1939, 1949, 1952, 1955, 1958, 1961, 1965, 1968, 1972, 1976, 1979, 1982, 1986, 1991, 1994, 1997. Depuis 1961, l’Exposition s’est installée soit à la Porte de Versailles, soit au Parc Floral de Paris, puis elle fut délocalisée en Province, pour la première fois à Grenoble en 1991, puis à Angers en 1994 et lors du XXème concours, à Lille, en 1997.

On peut y admirer un véritable florilège de chefs-d’œuvre professionnels et artisanaux. C’est en 1932 que fut créée par le graveur Lagriffoul, la médaille officielle, qui a été dès lors remise à tous les lauréats des Expositions, portant la mention : " l’Enseignement Technique aux Meilleurs Ouvriers de France ". En 1929, fut créée une association réunissant les lauréats des Expositions : la Société des Meilleurs Ouvriers de France, association très active qui, aux côtés du Comité d’organisation, a contribué depuis 1929 à soutenir et à faire connaître les MOF.

J’ai dit que le Conservatoire stéphanois était un temple du savoir-faire, c’est moins une image qu’il n’y paraît. D’abord parce que la grande salle d’exposition ou règne en maître l’amour du beau travail est cerné sur un côté par les verres peints de Bobichon qui flamboient en pleine lumière. Ensuite parce que c’est un immense visage du Christ, en bois, à l’autre bout de la salle que remarque d’entrée de jeu le visiteur. Enfin parce que l’ancienne école ne renferme pas seulement un simple musée mais aussi des ateliers où se perpétue le savoir-faire et où des gens comme vous et moi peuvent venir suivre des cours dans certains domaines, gravure, bijouterie, marqueterie… des cours donnés par des maîtres-artisans, c’est à dire aussi des artistes qui perpétuent l’esprit du beau travail et transmettent leurs savoirs.

Novatrice, Saint-Étienne a vu surgir des talents dans de nombreux domaines, la forge, le cycle, le ruban etc. Mais c’est dans l’armurerie que le talent stéphanois s’exprima en premier lieu et dans toutes les étapes de la fabrication : forge du métal, émoulage, montage des platines et du bois, gravure et damasquinage… A dire vrai, n’y connaissant pas grand chose dans le domaine des armes et leur ingénieuse mécanique (le terme est-il le bon ?) ce sont surtout les gravures et ciselures des platines de métal, ainsi que l’ornementation des bois qui m’attirent. Avec elles n’importe qui comprend qu’il a devant les yeux la véritable expression d’un travail d’artiste mis au service d’une industrie. Aussi ce n’est pas un hasard si le premier ligérien à avoir reçu le titre de MOF fut Roger Picot en 1936 dans la classe Armurerie, catégorie Graveur-Ciseleur. Après lui un autre ouvrier reçut la distinction dans cette même catégorie, il s’agit de Félix Faure en 1965. Sept autres la reçurent dans la catégorie Graveur-Décorateur en Armurerie, le plus récent étant Pierre Chapuis en 1997. Et si le prix avait été décerné de tout temps, on peut parier qu’une sacrée bonne floppée d’autres Foréziens l’auraient reçu avant eux. Au total dans toute la classe Armurerie (comprenant aussi les catégories Ajusteur, Monteur etc.) ce sont 25 Ligériens qui furent honorés. Enfin tout çà pour dire que l’arme occupe une place de choix dans le conservatoire des MOF de Saint-Etienne. D’abord à travers les 400 œuvres gravées sur plaquettes de métal signées Mourier, Renaud, Jeampierre...


Retraçant cent ans de savoir-faire, elles rappellent le prestige local des disciplines décoratives de l’arme. Syrènes, entrelacs, dauphins, instruments de musique, navires, visages, figures de jeux de carte finements ciselés s’offrent au plaisir des yeux. Sur une d’entre elles nous pouvons lire que " L’Amour du travail est la première des qualités, c’est la vertu dont nous avons besoin tous les jours. L’Ame revivra par le labeur des mains. " Ensuite à travers quelques fusils fabriqués par Mauney, Larue et Luquet. Ce dernier, MOF en 1976 a fabriqué le plus petit fusil du monde. Toutes ces armes ont leurs platines ciselées par de grands noms déjà rencontrés pour certains : Picot, Faure, Gadoud. Après les maîtres, on ne manquera pas de saluer aussi le talent naissant des apprentis Rivollier, 17 ans et Brunon, 16 ans à travers leurs gravures et incrustations sur acier, or, argent et bronze harasé et en relief.

Larue ou comment utiliser une vieille crosse de fusil en bois

 



On s’arrête ensuite devant une extraordinaire porte de puits en acier signée Espérandieu. Surréaliste avant la lettre, en 3 D, elle est égayée de pampres de vignes, d’escargots, d’oiseaux et de lézards. Aucune soudure, tout est ajusté ! Le travail de Jean-Baptiste Guichard, forgeron en pièces mécaniques nous rappèle quant à lui que nous ne sommes pas dans un lieu d’exposition d’art pur mais avant tout dans un conservatoire d’art et métier. Aussi tout n’a pas vocation ici à plaire au visiteur mais plutôt à démontrer l’absolu maîtrise des techniques au profit de l’utile. Ainsi ses pièces mécaniques pourraient sembler anodines au non-initié si la notice ne nous éclairait sur leurs particularités remarquables : " pièces forgées monobloques, c’est à dire qu’elles sont tirées d’un seul bloc d’acier, sans soudures et sans recharges. Ce sujet imposé du concours de 1955 (remporté par Guichard) a du être présenté brut de forgeage et sans ébarbage ". Plus loin le travail de Frantz, mécanicien-outilleur-mouliste (MOF en 1961) nous rappèle les impératifs pratiques inhérents parfois à leurs commandes : " concevoir un outil d’injection et une empreinte s’adaptant sur une presse disponible. L’étude de l’outil doit tenir compte d’être apte à donner un nombre minimum de pièces injectées, être facilement réalisable et avoir un prix de revient compétitif ! " On est loin ici de l’art décoratif comme on l’est encore avec les prothèses dentaires de Christian Marlaud et leurs appareillages maxilaires néammoins soucieux de l’esthétique et du confort.

Détail de la porte de puits d' Espérandieu

Les outils mécaniques de Frantz

 Le viaduc des rabots dans le jardin des outils

Le travail du bois occupe une place importante dans le Conservatoire. Et notamment les œuvres de Jean-Roger Chazalet, originaire de la Ricamarie, MOF de sculpture sur bois en 1982. Et d’abord son immense visage serein et majestueux du Christ. Haut de deux mètres, on pourrait penser de loin qu’il est sculpté en ronde-bosse classique. En réalité, il est constitué d’un assemblage de lamelles de bois. Son cheval de manège est en bois de tilleul, réalisé dans le respect de la tradition avec 22 pièces de bois assemblés. Et ce n’est pas par simple esthétisme que sa crinière est rejetté sur le côté mais pour que les garagnats ne se blessent pas sur un arrêt brusque du manège. Les travaux de charpenterie de Mr Bauer et la maquette au 1/50ème d’un navire de guerre du XVIIIème siècle par Mr Marguenda (alors âgé de 85 ans, une année de travail) côtoient aussi des œuvres plus discrètes comme le coffret de jeux tournant en acajou d’Albert Aboulin, exécuté en 1963. Une mention spéciale au " Temple d’Amour " du jeune Jusselme, âgé de 25 ans. 500 heures de travail.

A noter aussi le Jardin des Outils où sont présentés dans une salle décorées de proverbes du monde (" Avec une faucille d’argent on moissonne des épis d’or " Finlande ; " L’enclume dure plus que le marteau " Italie…) de nombreux outils : rabots pour canons de fusils, vrilles, laminoires, outils de sabotier… et les outils de vitrailliste de Mr Elles.

Les miniatures de Gandon; aucun étau n’étant adapté à ces dimensions liliputiennes, l’artisan a utilisé à cet effet l’ongle incisé de son pouce.

Quant à son canon, il peut tirer un mini obus à 100 mètres.

La baignoire de Filliat



Beaucoup d’autres chefs-d’œuvre vous attendent au Conservatoire, tous plus remarquables les uns que les autres, comme une course effrénée vers la perfection. Le Torse héroique de François Delorme-Duc qui nous ramène vers l’expressionisme ; réalisé en 1985 pour une exposition de sculpture décorative, il est en pur marbre grec blanc de Tassos. Le trumeau de cheminée style Louis XV de Duperron, MOF en plâtrerie-gypserie (2004) et les rubans de Victor Tisseur, le bien nommé. La kitchissime Baignoire de Filliat à 1/3 inspirée par un coquillage, en matériaux composites et qui ne dépareillerait pas dans la salle de bain d’une maitresse de maison vêtue de " la conquète de l’espace ", ce drôle d’habit en satin blanc et soie naturelle de Y. Fayet. Mais aussi le zodiac gravé sur pierre de Maréchal, les Enfants de Bacchus dans les vignes du Seigneur en essences de noyer ou encore la façade en plâtre de Notre-Dame de Paris à l’échelle 1/96ème d’Alfred Thivillier, réalisée seulement à partir d’une gravure de calendrier et dont la profondeur des niches n’a été mesurée que par le calcul des ombres portées ! Sans oublier la peinture à aiguille de Mme Raimonde Faure, élue trois fois MOF.

 
Impossible de citer tous ces artisans d’élite dont les œuvres ici, au Conservatoire stéphanois, impriment éternellement dans la réalité leurs rêves d’artistes.

Infos pratiques :

Conservatoire des Meilleurs Ouvriers de France au 4, rue Jean Itard, 42 000 Saint-Etienne

Téléphone : 04 77 74 57 79 ou 04 77 90 54 34

Ouvert du lundi au vendredi de 9h 00 à 12h 00 et de 14h 00 à 17h 00 (samedi et dimanche sur Rendez-vous)

Ateliers des MOF pour débutants ou confirmés à tous les âges dans les domaines de la Couture, Broderie, Dessin, peinture et aquarelle, Gravure, Sculpture sur bois ou sur pierre, Bijouterie, Marqueterie, Calligraphie, Enluminure, Vitrail, Mosaique et Dinanderie (fabrication d’objets en laiton coulés), Composition décorative. Contactez le Conservatoire pour les tarifs et horaires.

En savoir + sur les MOF : Mof.Asso

Écrit par Hervé