C'était chez nous il y a... ah ben tiens, 100 ans !  
En mai-juin 1910, ce devait être la fin du monde. En 1910 hein, pas 1940. A Saint-Etienne le 26 mai, très précisément entre 8h45 et 9h15. Ben rien ! Pas de ragnarök, puisque Louis-Joseph Gras n'en a pas dit un mot. Tout au plus, à l'ouest de Saint-Etienne, aurait-on aperçu la vague trainée lumineuse de la comète de Halley. Mais il y eut bien des dérèglements cette année-là. Alors pénitence, pénitence quand même ! En mai, la foudre frappa plusieurs fois et l'eau envahit plusieurs quartiers de Saint-Etienne. Rien de comparable avec Paris, redevenu un temps le Lutèce des Nautes.  Mais les récoltes ont trinqué. Comme si ça ne suffisait pas, le phytophtora pourrit les tubercules et le mildiou s'attaqua aux vignes, imité par la cochylis. " On dit que l'axe de rotation de la Terre s'est déplacé et a déplacé en même temps les saisons. Tout sera bientôt sens dessus dessous ! " écrivait Gras à la fin de l'année. Et la neige n'était toujours pas tombée le 13 décembre, déplorait-il.

Clichés Maillon


Le 19 février, rue de la Bourse à Saint-Etienne, c'est une lucarne qui tomba sur une passante, Mme veuve Fayard. La pauvre dame fut tuée et sa fille blessée. L'ouragan fut d'une violence inouie. Un gros arbre de la place Marengo fut déraciné. Ses racines se soulevèrent et arrachèrent les grilles en fer. A la Croix-de-l'Orme, entre Saint-Etienne et La Ricamarie, une voiture de tramway fut renversée avec ses voyageurs. Le 13 novembre, à Saint-Chamond, c'est encore le vent qui tua un ouvrier en l'entrainant sur la voie du tram.  En 1910 toujours, les ouvriers du Chambon pétèrent un plomb et firent un grand feu de joie avec la mairie. Heureusement, la situation de l'industrie du ruban était moins critique, avec ses 15 000 métiers inoccupés, sur 30 000. Mais nous devenons cyniques. Deux globe-trotters ont traversé Saint-Etienne le 23 août en poussant leur tonneau. Ils ont entrepris ainsi un tour du monde. Et Mauricia de Thiers, qui n'était pas encore Mme Coquiot, a exécuté sous chapiteau son célèbre numéro du "bilboquet humain". 

A Mizérieux, Mme Antoinette Demarre a donné naissance à son 18e enfant. C'était une fille, prénommée Françoise. A Saint-Hilaire-Cusson-la-Valmitte, on a vu un autre cas extraordinaire de fécondité. Le 15 novembre, une vache a mis bas cinq veaux, parfaitement bien constitués, d'un poids moyen de 15 kilos (ill. CP détail).

Sauf !

L'année 1910 faillit bien coûter aussi à la Loire un de ses joyaux. Un hurluberlu parisien, antiquaire de son état, avait racheté le couvent des Cordeliers de Saint-Nizier-sous-Charlieu. Il fut fondé au XIIIe siècle, après moult péripéties, par les Franciscains, détruit puis reconstruit de 1370 à 1410, pour être fermé en 1792. Le propriétaire entreprit de démonter pierre par pierre le cloître et son élégante colonnade  afin de le vendre à un milliardaire. " L'affaire s'ébruita par bonheur assez à temps  pour que l'administration des Beaux-Arts, avec le concours du Conseil général (voir notes) et de quelques particuliers, pût racheter le cloître et arrêter les travaux", se félicitait la revue le Bulletin de l'Art ancien et moderne (1912). " N'était-ce pas assez d'avoir laissé dépouiller le château de la Bâtie par un milliardaire cosmopolite ?" s'indignait à l'époque Louis-Joseph Gras. Sous la pression publique, avec l'aide de politiques dont le sénateur Jean-Honoré Audiffred et le député-maire Jean-Baptiste Morel, par ailleurs ministre des colonies dans le second ministère Briand, le cloître fut classé Monument historique en novembre 1910 et la démolition arrêtée.  Audiffred lança aussi une souscription en faveur des monuments de Charlieu.

C'est en lisant le Bulletin de l'Art ancien et moderne que nous en apprenons plus:  " Dans son numéro du 30 septembre dernier, le  Bulletin appelait l'attention de ses lecteurs sur  la souscription ouverte, grâce à l'initiative de  M. Audiffred, sénateur de la Loire, pour la sauvegarde des monuments de Charlieu. A s'en tenir  aux termes de l'information publiée alors, les  réparations urgentes devaient nécessiter une  dépense de 3.000 francs environ, et il était de  toute évidence que cette somme ne tarderait  pas à être réunie. C'est chose faite aujourd'hui ; on va donc pouvoir parer au plus pressé, et il n'y aurait pas à revenir sur ce sujet, si l'oeuvre entreprise à  Charlieu devait se borner à ces quelques travaux  et si elle n'avait une tout autre importance que  ne le laisserait croire l'exposé beaucoup trop  sommaire, précédemment publié ici (...).

Photo CG42


Aujourd'hui, M. Audiffred voudrait assurer  l'avenir de tous les monuments de Charlieu, et,  pour qui connaît cet admirable ensemble, le  devis proposé ne laissera pas de paraître d'une  extrême modération. Au surplus, voici les chiffres; La plus grosse dépense est celle que nécessitent  les achats des immeubles qui se trouvent soit  construits sur l'emplacement de l'église détruite  en 1910, soit accolés à l'abbaye : on estime cette  dépense à 52.000 francs. « En y ajoutant, dit  M. Audiffred, 3.000 francs pour la réparation  d'une vieille chapelle, 1.000 francs pour le rétablissement de huit fenêtres à meneaux à la maison du prieur, 7 à 8.000 francs pour des fouilles et la création d'un jardin public entouré d'une grille,6.000 francs pour imprévus, on arriverait  à une dépense totale maxima de 70.000 francs... Cette dépense une fois faite n'en entraînera aucune autre...

La contribution de l'État est assurée; celle du département de la Loire et celle de la ville de  Charlieu ne sauraient faire défaut; le Touring-Club de France voudra aussi s'associer à ce beau mouvement ; enfin, une souscription est ouverte — celle-là même que nous annoncions au mois de septembre dernier — et elle s'élève à l'heure  actuelle à près de 7.000 francs ; il n'est pas jusqu'au Conseil municipal de Paris lui-même  qui n'ait eu le geste — et quel geste ! — en votant une somme de cinquante francs « à titre d'appui moral  pour la conservation de l'abbaye de  Charlieu.

L'affaire semble donc en bonne voie, et si tous  ceux qui tiennent à ne pas laisser amoindrir le  patrimoine de la France adressent leur obole au  trésorier du comité, il ne se passera pas grand  temps avant qu'on puisse commencer les travaux."


Trouvailles

En 1910 furent découverts dans l'église de Chalain d'Uzore les tombeaux de Gabriel de Lévis-Lavieu, seigneur de Couzan, et de son épouse Anne de Joyeuse (photo des gisants). Et à Montbrison en octobre, la tombe de Moisson-Desroches, promoteur des chemins de fer.


En goguette


Le 29 juin, la Chambre de Commerce de Saint-Etienne a transporté à bord de 30 voitures une délégation ottomane pour lui faire visiter les établissements industriels. Hüseyin Hilmi Pacha, grand vizir de l'Empire ottoman en 1909, visita les Aciéries de la Marine. Le grand duc Serge Mikhaïlovitch de Russie, général de l'artillerie de la Russie impériale, fit de même en avril.  A signaler encore la visite du général Réyès, de l'Armée mexicaine.

Les artistes

La pièce Ponce-Pilate, du poète roannais Louis Mercier, fut jouée à Lyon, salle Bellecour. 

A l'Eden-Théâtre de Saint-Etienne, la revue Vous y viendrez ! d'Alfred Weil, un collaborateur de la revue Forez, Auvergne, Vivarais, fit un triomphe. Pas moins de 80 représentations. Ses personnages gagas: Fil-de-Fer (joué par Albens qui parle le patois comme un vrai "miladzeu" de Polignais), Toussaint (interprêté par Préher), la Clapeuse (Mlle Belval) et la Benoîte (Mme Wal d'Or)... ont battu le record détenu par V'la Daphné de Jean Barbier et Alfred Weil (72 représentations).

< La clapeuse, Fil-de-Fer, Toussaint et la Benoite (Cliché Garotti)

Cette même année, une nouvelle salle de théâtre a vu le jour à Saint-Etienne, l'Etoile-Théâtre, cours Voltaire, près de la place Badouillère: cinématographe, acrobates, chansons pour familles...

Les sculpteurs Lamberton et Picaud ont été distingués au Salon des Artistes Français. Le premier pour son Michel Rondet (La Ricamarie) pour l'heure chez le fondeur, le second pour ses Pauvres gens à Roanne.

Dans un autre genre, Emile Pataud vint deux fois à Saint-Etienne. En avril lors d'une grève des électriciens, et le 14 septembre. Ouvrier électricien, syndicaliste révolutionnaire, Pataud s'était distingué trois ans plus tôt en plongeant Paris dans le noir. Sa seconde venue à Saint-Etienne précéda de peu son exil en Belgique au moment de la grève des Cheminots. C'était à l'occasion de la représentation d'une pièce, La Barricade de Paul Bourget. La représentation était accompagnée d'une conférence du syndicaliste. Gras précise que "la jeunesse syndicaliste" manifesta devant le théâtre pendant que la bonne bourgeoisie allait écouter le "piètre conférencier". C'est un peu obscur.

Quelques décès

Gabriel Néron de Méons, ancien zouave pontifical et combattant de 1870, chevalier de l'ordre de Pie IX, est décédé au château de Magneu-le-Gabion, commune de Saint-Laurent-la-Conche, à l'âge de 70 ans. Un autre ancien soldat, Jean-Baptiste Montagne, combattant d'Afrique, du Mexique et d'Italie, est mort cette année à l'âge de 75 ans.  Il s'est éteint à Saint-Etienne, ville dont il fut conseiller municipal. Morts encore Antoine Poméon et Antoine Vachez. Le premier avait fondé à Saint-Chamond, en 1853, une importante imprimerie. Le second, natif de Riverie (Rhône) a signé de nombreux ouvrages historiques sur notre belle région. Et, sous d'autres cieux, Julien Zorewicz de Polkozic et Noel Pardon de La Pagerie. Julien Zorewicz de Polkozic avait combattu lors de l'insurrection polonaise. A Saint-Etienne, il était attaché au service de la Compagnie du PLM. Il s'est éteint dans sa Pologne natale. Quant à Noel Pardon de La Pagerie, il a rendu l'âme à bord de l'Oxus, courrier de Madagascar. Gouverneur des colonies, il avait été conseiller et secrétaire général de Préfecture à Saint-Etienne, où il fut aussi candidat aux Législatives.

Les belles de la Mi-Carême

Nous avons pensé un moment achever cette bafouille avec le banquet radical socialiste qui clôtura le 20 février le congrès de la 2e circonscription. Nous renvoyons à nouveau le lecteur à Gras pour nous arrêter plutôt sur l'élection, ce même jour, par les ouvrières stéphanoises de leurs reines de la Mi-Carême. Celles-ci ont représenté  leurs corporations lors des fêtes des 5 et 6 mars, organisées par le Comité des fêtes au profit des oeuvres de bienfaisance et des inondés. Mlle Jeanne Villemagne était la reine des reines, représentant le commerce. Marie Bugnand fut la reine de l'Industrie; Mlle Marie Poilfoulot la reine des Halles et Marchés; Antoinette Chauvet celle des Blanchisseuses et Joséphine Mollard, la reine de la Rubanerie.

Joséphine Mollas, Jeanne Villemagne, Antoinette Chauvet (photos Chabert)


Sources: L'Année forézienne 1910 (L.-.J Gras), Forez Auvergne Vivarais n° 76 (mars 1910), Les parlementaires français. II, 1900-1914 : dictionnaire biographique et bibliographique des sénateurs, députés, ministres... / René Samuel et Géo Bonet-Maur (1914), divers

Note: Gabriel Réal, natif de Saint-Etienne, sénateur, présidait alors le Conseil général.

Les grèves du Chambon, Moisson-Desroche, Chalain d'Uzore sont évoqués dans d'autres articles.

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