Le 30 octobre 1938, Orson Welles et ses comédiens relataient sur les ondes de radio CBS l'arrivée de Martiens rien moins que sympathiques. Un reporter commentait en direct le débarquement. Il s'agissait en fait de la mise en scène, à grand renfort de bruitages, du fameux livre de H.G. Wells "La guerre des mondes". En début d'émission, les auditeurs étaient avertis (plus ou moins, tout dépend de ce que l'on veut bien entendre) qu'il s'agissait d'une oeuvre de fiction. S'ensuivit une belle panique, quoique, sans doute, elle fut beaucoup exagérée par la presse. Un autre canular de cet acabit, bien moins célèbre, eut lieu en France en 1946. L'écho nous en parvient encore de temps à autre. Ainsi en septembre 2003, l'émission "La fabrique de l'Histoire", sur France Culture, lui avait consacré un numéro. S'il intéresse notre région, c'est essentiellement parce que son auteur est une figure historique de notre département. Voici l'histoire de Plate-Forme 70 ou l'Age atomique.
L'EMISSION
" Il se peut qu'un jour la guerre des mondes devienne une réalité. On se bombardera à coups de satellites et de météores.Des escadres s'affronteront dans des espaces interplanétaires." Paul Décorvet, 5 novembre 1938, Gazette de Lausanne, à propos de l'émission de Welles.
Un indicatif sonore introduisit l'émission, devant évoquer " l'arrivée soudaine d'un évènement inconnu", "l'invitation au voyage, à la découverte d'un mystère".
Un speaker annonçait ensuite une importante communication de la part d'un éminent spécialiste de l'Institut Mondial de Recherche Atomiques (IMRA). Avec le recul, le nom que s'était donné Nocher fait sourire: Professeur Hélium. Autour de lui, une dizaine d'autres personnes jouaient d'autres personnages. Nocher/Hélium débuta son allocution par un rappel des faits survenus quelques mois plus tôt au Japon. Le colonel Tibbett a lancé au dessus d'Hiroshima "un petit engin de 1 kilo 320 grammes appelé bombe atomique" et qui, en 2 secondes 4 cinquièmes, a effacé de la surface de la terre une ville de 315 000 habitants. Notons au passage que l'engin, bien que baptisée "Little boy" ne ressemblait pas une bombinette mais qu'elle dépassait les 4000 kilos. Le professeur Hélium poursuit: " Des colonnes de flammes et de fumée s'élevèrent jusqu'aux altitudes stratosphériques, tandis qu'au sol, toutes choses, toutes vies se volatilisaient. D'après mon distingué confrère J.-R. Oppenheimer, de l'Université de Californie, l'engin développait 10 puissance 15 ergs par centimètre carré et élevait la température ambiante à un peu plus de 100.000 dégrés."
Le professeur revient ensuite assez longuement sur ce qui avait précédé cette expérience in vivo, c'est à dire les dernières phases du projet Manhattan destiné à réaliser la bombe. Il évoque "Trinity", c'est à dire le premier essai atomique, le 16 juillet à Alamogordo (au Nouveau Mexique), et les préparatifs à l'usine d'Oak Ridge (Tennessee), au milieu d'une zone isolée et interdite de 24 km carrés où travaillèrent durant deux ans 75.000 ingénieurs et techniciens.
Il s'attarde sur les effets de l'explosion du 16 juillet : " les témoins oculaires (...) rapportèrent que [l'explosion] coucha tous les hommes et les animaux qui n'avaient pas pris soin de s'enterrer au préalable dans un rayon de 20 km." Il rappelle les travaux menés en Europe, en France notamment, par divers chercheurs dont Joliot-Curie, "arrêtés dans leurs expériences par les effroyables dangers d'une désintégration en chaîne qui, de proche en proche, aurait fini par faire éclater la terre".
Après ce petit exposé dans lequel il cite Robert Oppenheimer, le père de la bombe, mais aussi Kenneth Bainbridge, un des responsables de Los Alamos, qui supervisa l'essai du 16 juillet, le ton se fait plus grave. " Toute matière, en effet, constitue un réservoir d'énergie démesurée dont les atomes n'attendent qu'une occasion pour faire explosion, comme autant de grains de dynamite. Notre nature, si calme en apparence, avec ses pierres inertes, ses prés et ses bois, est une colossale poudrière qu'un geste imprudent de mes éminents confrères de l'Université de Colombia ou du Massachussetts Institute of Technology peut d'un moment à l'autre faire sauter dans l'espace."
La tension monte encore. On songe au président des Etats-Unis dans quelque film de catastrophe, s'adressant à la nation avant le cataclysme. "Mesdames, Messieurs, si j'étais philosophe, je vous dirais que l'homme vient de découvrir le moyen de défaire l'oeuvre du Créateur: il suffit désormais d'appuyer sur un petit bouton pour la renvoyer au néant, avec tout son univers. Mais je ne suis pas venu à ce micro pour philosopher: je suis là pour vous demander de garder tout votre sang-froid."
Et d'annoncer qu'"on vient de relever certains troubles graves affectant non seulement les organismes humains mais aussi le mécanisme terrestre, et dûs aux rayons alfa (alpha, ndlr) que l'uranium 235 et le plutonium émettent à la vitesse formidable de 20.000 kilomètres/seconde".
Les troubles, explique-t-il, ont été constatés à 6 h 35, notamment à Tunguska, en Sibérie, à Gunport dans l'Ontario (USA) et dans un hameau heureusement isolé de la Sologne. Le professeur Hélium conjure à nouveau les auditeurs de ne pas céder à la panique même s'ils constatent des évènements étranges: pannes de lumière, lueurs dans le ciel, arrêts de moteurs, tremblements du sol...
Gunport n'existe pas, semble-t-il, mais Tunguska (Toungouska), contrairement à ce que précise bizarrement une note en marge du texte, n'est pas sorti de l'imagination. Et Nocher, certainement, connaissait l'évènement mystérieux survenu en 1908 dans ces régions reculées de ce qui était alors l'empire du Tzar. Evènement de nature catastrophique qui continue de faire gloser la communauté scientifique; l'hypothèse la plus raisonnable étant celle de l'impact d'un objet céleste (astéroïde). Mais d'autres ont évoqué le crash d'un appareil extraterrestre quand ce n'est pas un essai du "rayon de la mort" sorti du cerveau génial du méconnu Nikola Tesla.
En tout cas, les victimes sont peu nombreuses, tente de rassurer Nocher/Hélium. Bien évidemment, le Présidium de l'IMRA s'est immédiatement réuni et s'est mis en liaison avec tous les spécialistes possibles et imaginables. " Ils sauront, espère fermement Hélium, écarter le danger qui menace notre terre et notre civilisation, avant qu'il n'ait pu prendre des proportions catastrophiques."
Après que le speaker n°1 eut encore appelé au calme, après une interruption et quelques mesures de musique, un 2e speaker, puis encore un autre, entrent en scène pour tenter en direct de joindre de toute urgence, en anglais aussi, un scientifique nommé Professeur Pickford, d'un certain "Clark Institute". Mais le Professeur Pickford reste désespérément silencieux. Bruit de morse d'un navire, est-il précisé dans le livre: Ta - ta - ta, Ta - ta - ta, Ta - ta -ta... Un SOS évidemment même si la retranscription qui en est faite à l'écrit est imprécise. Un nouvel appel au calme lancé à l'attention des auditeurs embarqués sur le Titanic : " Que chacun demeure à son poste et soit digne de la grandeur du moment. "
Enfin une nouvelle "rassurante", annoncée par un speaker: les "troubles de désintégration" s'étendent en ce moment non plus sur la terre mais sur les océans, en particulier l'Atlantique qui se soulève en un gigantesque raz-de-marée sur les côtes US. Cette fois, la mention S.O.S est clairement énoncée sur les ondes. Suit immédiatement un message d'alerte destiné à tous les commandants de ports et d'aérodromes: interdiction formelle de vol, interdiction de lever l'ancre, interdiction de se porter au secours des navires en perdition.
Et à nouveau le professeur Hélium intervient pour un communication. Le professeur Pickford, du Clark Institute, qui s'était fait porter en char spécialement blindé vers un des centres particulièrement menacé, a été volatilisé en même temps qu'une assez grande étendue de territoire. Et avec lui sans doute quelques dizaines de milliers d'autres gens mais c'est à porter au crédit de la communauté scientifique que le professeur Pickford, certainement responsable en partie de la tragédie en cours, soit une des premières "grandes victimes du devoir".
Mais "devant le danger, toutes les querelles se sont apaisées, toutes les haines se sont éteintes et l'on comprend enfin la vanité fratricide de nos luttes d'antan." Bref l'Union sacrée au bord des abîmes. Et voici que le président de l'O.N.U, avec un accent mi-belge, mi-anglais, prend la parole. " Je lance un pathétique appel au sang-froid de tous les peuples du monde. Qu'en cette occasion, même si la civilisation devait disparaître et s'engloutir dans l'océan de son propre génie, que du moins la dignité humaine soit sauve: nous finirons en beauté, ou nous recommencerons notre bonheur ! " (Applaudissement à l'antenne).
Le speaker annonce des incidents techniques sur la station mais se félicite que partout règne le calme dans la capitale même si des attroupements spontanés se sont formés aux carrefours comme le prouve ces bruits de foule. Un reporter est sur place, sur les grands boulevards. Il s'approche d'un orateur au milieu de la foule et tend le micro. " Que chacun fasse son mea culpa, clame l'homme du peuple. Le monde entier a mal vécu. (...) Il a utilisé le progrès pour le mal et non pour le bien, pour la mort et non pour la vie. (...) Maintenant que vous êtes sur le point de mourir, vous vous apercevez quelle vie prodigieuse aurait été la vôtre si vous aviez su utiliser la science pour le meilleur et non pour le pire, et si vous aviez su mettre au pouvoir des hommes qui auraient fait marcher votre justice du même pas que votre science !..." Des applaudissements se font entendre.
Le reporter se dirige vers une femme qui porte un bébé: "Que pensez-vous de tout cela Madame ? - Dites donc, si vous croyez que c'est le moment de penser !" " Quand je pense que j'ai travaillé toute ma vie pour ça et que j'étais arrivé à me faire une petite rente !" se désespère un autre. Mais une rumeur se fait entendre; une voix mentionne un tremblement de terre boulevard de la Chapelle. "Coupez, nom de..."
Un silence puis des cris de peur en provenance de la rue. Appel au calme et tentative en direct de joindre une autre invraisemblable sommité: le professeur Kourotchkine. Pas de réponse. Un air de jazz se fait entendre, devant symboliser la folie d'un monde qui se meurt. L'émission touche à sa fin. Un reporter est en direct de Notre-Dame où de nombreux fidèles se sont rassemblés. Les auditeurs entendaient alors un bruit d'orgue puis la foule qui entonnait "Plus près de toi mon Dieu". C'est un hymne protestant qu'on imagine mal résonner dans une cathédrale. Les farceurs se sont sans doute inspirés du naufrage du Titanic sur lequel, dit-on, cet air, célèbre au demeurant, fut le dernier joué par l'orchestre du bord. Retour au studio (si on peut dire) où les choses vont mal. Bruit d'explosion lointain qui se rapproche. Les speakers restent fidèles au poste comme l'avaient été les opérateurs radio du Titanic.
"- Tiens le coup mon, vieux ! Il faut tenir le coup...
- Je ne peux plus... Je ne peux plus... Mes chers auditeurs..., ici la Radio..."
Bruits d'explosion...
Le canular prend fin à ce moment mais pas l'émission. Le professeur Hélium revient à l'antenne:
- Allons, réveille-toi mon petit... C'était une blague.
Speaker n° 2 (à propos du speaker n°1). - Il s'est tellement laissé prendre à son propre jeu qu'il en est tombé dans les pommes.
Speaker n°1. - Ah! ça mes enfants, je dois vous avouer que j'y ai cru, à me sentir transformé en plutonium !
Nocher explique ensuite aux auditeurs: " Aujourd'hui, nous vous avons donné un avant-goût du suicide. La semaine prochaine, nous tenterons de vous lancer dans l'autre vie et de vous faire connaître les nouveaux bonheurs." Et d'évoquer une ère nouvelle de l'humanité, un âge où des fusées géantes relieront Paris à New-York, où un désintégrateur gros comme une cabine téléphonique remplacera la force de millions de bras humains; où la terre sera débarrassée de cet esclavage qui s'appelle le travail servile et où des villes de lumière, de verdure et d'eau remplaceront les cités sordides...
"Cela non plus n'est pas un rêve, pas plus que la fin du monde n'était un cauchemar: votre vie ou votre mort sont à portée de main. Prépare-vous donc à vous éteindre ou à renaître, et chaque semaine, suivez-nous dans ce beau voyage à travers l'avenir, cet avenir si proche, qui vient si vite, et que vous connaîtrez. En 1970, votre sort sera fixé: c'est cette date que nous avons choisie pour vous faire nos révélations. A la semaine prochaine le grand voyage atomique... Si vous n'avez pas peur de ce qui vous attend, vous vous laisserez poser sur cette plate-forme, et..."
L'émission s'achevait avec une montée d'orchestre tandis qu'Hélium comptait de 46 à 70, et les mots de fin du speaker: "Mesdames et Messieurs, vous venez d'entendre Plate-Forme 70, une émission de Jean Nocher, avec le concours de..." (suivaient les noms des participants, au nombre 5 seulement pour cet épisode).
Ainsi il y eut d'autres émissions, tronquées comme on l'a écrit. Dans la seconde, intitulée "Les paradis retrouvés", apparaissaient de nouveaux personnages dont un monsieur Jules Anodin que Nocher avait fait naître dans la Loire. Ce qui montre encore l'attachement de l'auteur à son département. Le personnage résume son état civil (page 39 du livre Plate-forme 70). Il est né à Saint-Julien-Molin-Molette (le nom du hameau sans doute plut à l'auteur pour sa sonorité chantante). C'est un combattant de toutes les guerres et, comme Nocher, un Résistant - "Résistant comme toujours, comme tout le monde", dit Mr Anodin/Nocher, sarcastique.

L'AFFAIRE
C'était inévitable, un certain nombre de personnes ont cru arriver leur dernière heure. Mais de vent de panique généralisé et de cas d'hystérie collective, il n'y en aurait eu guère d'après Bourdet. Dans le cas contraire, on s'étonnerait qu'aujourd'hui que cette histoire soit si peu connue. Il écrit dans sa préface que 22% au maximum des auditeurs de radio étaient ce soir-là à l'écoute du Poste parisien dont la diffusion est, souligne-t-il, limitée. S'il relativise l'audience, il écrit aussi que 73% du public a entendu parler de l'émission. Pour lui, cette différence tient au rôle joué dans cette affaire par la Presse française. De nombreux exemples de titres sont publiés en fac-similé dans Plate-Forme 70, le livre. Bourdet vilipende la Presse qui, d'une production de 24 minutes, a "fait un évènement international et une affaire d'Etat". Voici, faute de mieux, ce qu'écrit le directeur limogé.
Bourdet. - Rappelons les faits, tels qu'ils furent présentés au public français à cette époque. Au matin du 5 février, tous les journaux du monde apprirent que "Paris et la France avaient vécu une nuit de terreur (sic). " Une émission " trop réaliste" avait semé la panique " dans la plupart des quartiers de Paris " et " dans de nombreuses villes de Province "; l'émulation aidant, on pouvait lire en manchette des journaux de la capitale "que les immeubles de la Radio avaient été pris d'assaut et devaient être gardés par la police, que de nombreux Parisiens étaient morts de peur, que d'autres avaient succombé à des doses massives d'alcool absorbées en quelques instants de désespoir, que de nombreuses femmes avaient accouché prématurément, que des cas de folie étaient signalés partout, que les polices, les ambulances et les pompiers étaient sur les dents, qu'il y avait des émeutes dans les faubourgs, que l'auteur de Plate-Forme 70 était arrêté, qu'il était en fuite, etc..., etc...
Et de citer en particulier, parmi les journaux qui "se signalèrent de façon souvent inattendue dans l'importance des titres, l'énormité des nouvelles et la violence des commentaires", Combat, France-Soir, le Figaro, Ce Soir et Un Patriote de province qui imprima gravement: "M. Jean Nocher est interné à Charenton". Bourdet évoque aussi une agence de presse qui tira de l'évènement une information sensationnelle "sur la brusque désintégration d'un savant".
Bourdet. - Mais chez nous les moments de folie ne durent guère: les journaux qui avaient semé la panique ne tardèrent pas à recevoir une avalanche de lettres de lecteurs dont nous possédons de très nombreux doubles. Ils disent en substance "qu'il ne fallait pas tout de même pas prendre le peuple français pour plus bête qu'il ne l'était, et que dans les quartiers de Paris et les villes de Province, tous les auditeurs n'avaient pas éprouvé le besoin de descendre en chemise dans la rue avec un soulier sur la tête..." Très courageusement, l'Etoile du Soir, Soir-Express, publiaient des mises au point: il y était dit notamment que si l'émission atomique avait en effet provoqué ici et là de l'émotion, la faute n'en incombait ni au Directeur de la Radio, ni à l'Auteur, puisque c'était en raison d'un incident technique qu'on avait omis de diffuser le "chapeau" par lequel le public était averti du caractère fictif de l'émission.
La Société médicale de France y serait même allée de son communiqué pour démentir une protestation des hôpitaux, comme le Préfet de Police et un certain Professeur Roussy pour déclarer qu'on n'avait enregistré aucun cas de folie, aucun cas d'accouchement prématuré, aucune mort subite...
Bourdet. - Quelques journaux rectifièrent avec une parfaite honnêteté; d'autres furent autorisés, ou même discrètement invités à maintenir leurs lecteurs dans l'erreur, un des collaborateurs immédiats de M. Gaston Defferre ayant tenu ce curieux propos: " Le Ministre de l'Information ne tient pas à ce que les mises au point soient publiées ". Mais la vérité se fit jour tout à fait lorsque Paris-Presse, Soir-Express et de nombreux journaux étrangers publièrent le texte même de l'émission atomique: ce fut à Paris un immense éclat de rire, et le public comprit qu'il avait été "mystifié" au moins autant par les journaux que par Jean Nocher.
Sur les "cas" de panique caractérisés, Nocher en livre quelques-uns dans sa dédicace. La voici:
" A la brave femme qui courait dans la rue en criant "Sauve qui peut, v'là les atomes qu'arrivent !..."
... au petit rentier converti qui descendit à la cave en caleçon défrafé;
... à la famille de durs qui liquida toute sa ration de pinard du mois avant de se faire désintégrer;
... à l'épouse irréprochable qui avoua à son mari qu'elle le trompait depuis sept ans avec le croque-mort du dessus;
... à la paire d'amoureux qui se fiancèrent in-extremis devant le haut-parleur;
... à un monde éperdu, éploré, paniquard, pitoyable et crédule qui est au seuil du bonheur, ou du néant - à son choix...
Je dédie ce S.O.S qui n'était pas un jeu ...
en vous souhaitant bonne chance, mes fils !..."
Bourdet parle aussi d'un général qui s'écriait dans les Champs-Elysées qu'il voulait revoir son régiment avant de mourir; d'une belle-mère qui se réconcilia avec sa bru après dix ans de brouille; d'immeubles où l'on liquida les dernières provisions; d'un monsieur qui leur téléphona pour les remercier du remboursement d'une dette de 17000 frs qu'il n'espérait plus récupérer, d'une maman dont l'accouchement fut facilité et qui demanda à la radio d'être la marraine du bébé...
Rien de très méchant en somme d'après Bourdet. Quoi qu'il en soit, Nocher fut immédiatement suspendu trois mois. Et le directeur limogé.
Là, tout devient rocambolesque.
" La Radio, écrit Bourdet, était (elle l'est encore, hélas) la proie de nombreux "gangs" tant politiques qu'administratifs, qui, tout en se haissant les uns les autres, sont néanmoins d'accord pour penser qu'elle a pour objectif premier de les faire vivre..."
Il ajoute aussi ailleurs: " Beaucoup de gens plus avertis des affaires politiques, cherchèrent aussi les raisons de l'énorme galéjade montée autour de l'incident, somme toute bénin, de l'émission atomique, et se demandèrent si cette galéjade ne cachait pas une adroite opération de... gangstérisme marseillais."
Gaston Defferre, alors à la SFIO (futur PS) successeur fin janvier 46 d'André Malraux au Ministère de l'Information (dans le gouvernement Félix Gouin) a fait sa carrière à Marseille. Il en fut le maire de 1944 à 1945 et de 1953 à 1986. On se souvient des mots fameux de Le Luron lorsque l'avocat devint Ministre de l'Intérieur dans le gouvernement Mauroy, sous Mitterrand: « Pour s'occuper du grand banditisme, il valait mieux un spécialiste »... Gaston Defferre, le 2 février, aurait demandé sa démission à Bourdet. " Mes tolérances coupables pour le "gaullisme" n'étaient pas compensées, mais aggravées par la tolérance également coupable dont je faisais preuve vis à vis de certains communistes ou communisants", écrit Bourdet qui ajoute: " (...) la Radio, à quatre mois des élections devait être S.F.I.O..."
Il refuse de démissionner et tient une conférence de presse le 4 février, quelques heures avant la fameuse émission. Et le soir c'est la "panique". Une femme est morte de saisissement au 27 de la rue du Helder; l'immeuble de la direction de la Radio est assailli par une foule en colère; le cabinet de M. Defferre est alerté; le corps médical proteste, etc. Rien de vrai dans tout cela, proteste Bourdet qui souligne que ces renseignements alarmistes ne provenaient évidemment pas du standard, qui aurait dû être le premier assailli de coups de téléphone, mais d'autres immeubles de la Radio. Il y en avait 39 dans Paris, précise-t-il !
" Qui précisément fut à l'origine de l'opération ? Fut-elle préparée à l'avance ? Ou les "gangs" de la Radio eurent-ils l'idée sur le champ, prévenus par quelques-uns de leurs acolytes, d'exploiter toute l'affaire d'une manière vraiment "atomique" ? Ce qui est certain, c'est que le ministère de l'Information sut en faire un opaque paravent pour son opération politique !"
Sur le rôle joué par la Presse, Bourdet glisse aussi une allusion quant à la rancune supposée des patrons de presse après un "manque d'empressement à mettre la radio au service des dirigeants pendant la grève des rotativistes".
Concernant Nocher, à la nouvelle de la sanction prise à son encontre, des milliers d'auditeurs auraient écrit pour protester à la Radio, aux journaux ou à l'intéressé lui-même. Des pétitions circulèrent... Bourdet cite par exemple les propos de la mère d'un jeune patriote mort en déportation: " Veut-on nous faire croire que la France s'est davantage émue de quelques paroles prononcées un soir à la Radio, que de quatre ans d'horreur, de honte et de massacres ? Peut-être, en effet, certains égoistes ont-ils moins bien supporté l'émission atomique que l'occupation allemande: alors, bravo s'ils sont morts de peur !"
Wladimir Porché fut nommé directeur général de la RDF en mars 1946. Claude Bourdet, journaliste et polémiste, Compagnon de la Libération, s'est éteint en 1996. Il participa à la fondation de L'Observateur en 1950, Nouvel Observateur aujourd'hui, et du Parti Socialiste Unifié dix ans plus tard. Pour faire bref.

LA BARQUE DU NOCHER
Nocher débuta sa carrière politique avec la création du RPF en 1947. D'après la biographie du site internet de l'Assemblée nationale, il fut candidat gaulliste dans la Loire aux Législatives de juin 1951, il est élu en même temps que la communiste Denise Bastide (oui, oui une femme), Antoine Pinay et Eugène Claudius-Petit, pour ne citer que les figures les plus célèbres. Très logiquement, Jean Nocher choisit de siéger au sein de la Commission de la presse ; il est aussi nommé membre de la Commission des boissons. Il n'est l'auteur que d'un texte, une proposition de résolution, déposée le 25 février 1954, dans laquelle il invite le gouvernement à "distribuer gratuitement aux vieux, aux économiquement faibles et à diverses catégories de consommateurs, une partie des stocks excédentaires de charbon qui sont en perdition sur le carreau de nos mines". Au cours de la législature, Jean Nocher s'éloigne du mouvement gaulliste ; il en est exclu en 1953 pour avoir formé une liste dissidente aux élections municipales à Saint-Etienne. Il renoua avec ses activités de journaliste, d'essayiste et surtout de producteur de radio, livrant au début des années 60 une chronique quotidienne très suivie, " En direct avec vous" puis "En direct du futur" qui reprit, sauf erreur, Plate-Forme 70.
L'anticommunisme de combat qu'il professait lui valut parfois d'être surnommé par L'Humanité "le Philippe Henriot de la RTF" !! Joseph Sanguedolce, ancien maire communiste de Saint-Etienne, le range dans un de ses livres au rayon de l'extrême droite. Il écrivit encore d'autres ouvrages dont un "Gloire à ma Loire" (1953) et divers fascicules d'une collection titrée "Le Pamphlet atomique" (1947-1949) illustrés par la future journaliste stéphanoise Colette Canty.
Le premier numéro avait pour pour titre: " Messieurs, les "Grands", un petit vous dit merde !"
Visuel d'intro: Radio Kaos, un album de Roger Waters
Le lecteur qui souhaiterait se procurer ce livre, devrait pouvoir le dénicher dans la fabuleuse bouquinerie de la rue Michelet. Quelques pamphlets atomiques sont en vente dans celle de la rue de la Ville.
Pour finir, un message personnel. Si le fils de Jean Nocher qui nous a contactés il y a plusieurs années, et dont nous avons malheureusement perdu les coordonnées, venait à lire cette page, qu'il veuille bien nous contacter: Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
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