Ces articles ont été publiés en 1928 dans un journal appelé Le Fouet, se présentant comme "la tribune libre de tous les hommes libres". On sait peu de choses à propos de cet hebdomadaire illustré, satirique et humoristique de Firminy et sa région, sinon qu'il paraissait chaque samedi et que son directeur était un Monsieur de Compigny. S'agit-il de cet A. de Compigny des Bordes dont on lit parfois la signature dans La Région Illustrée dans les années 30 ? On lit aussi sur sa première page la mention "Gazette internationale" en raison des petites rubriques qu'il proposait, écrites en italien, espagnol et polonais.
En parcourant quelques exemplaires de l'année 1928 - il ne semble pas que le journal ait duré bien longtemps - on s'arrête en particulier sur des articles attaquant sans ménagement l'usine Verdié, qualifiée tantôt de "lèpre", tantôt de "bagne". Le journal, explique-t-il en introduction, entendait attaquer "tous les poux de la République". " Vous avez une Chambre où deux cents députés ne savent pas encore quelle opinion ils choisiront. Poincaré toutefois aura sa majorité. Les requins se trémoussent et la noblesse républicaine, issue de gardeurs de cochons, est dans une allégresse sans nom. C'est le populo barbaro qui va trinquer ! "
Et plus loin, pour donner le ton: " Il est pitoyable de le dire mais c'est ainsi: le principal propagateur du communisme à Firminy est l'usine Verdié. L'usine Verdié est un enfer..." Et d'un M. Saint-Clivier : " Il passe hautain, ne parlant même pas aux chefs de service. Les ouvriers le voient et crachent ! C'est un geste qui symbolise toute la lutte des classes !"
Concernant la prostitution, il publia en mars 1928 un premier texte, signé docteur Lefranc, puis deux lettres, signées C. et J., dans l'édition du 17 juin. Le médecin déplorait dans la ville d'environ 23000 âmes à l'époque, administrée par le maire socialiste unifié Brioude, "un troupeau de femmes célibataires ou mariées, promenant partout leurs maladies vénériennes", faisant "chaque jour de nombreux clients aux morticoles". Au maire, il reprochait, non sans esprit, une "manie fâcheuse": celle de "croire que Vénus a remplacé dans le Ciel la douce et pure sainte Marie".
" A grands pas, poursuit-il, nous retournons au Paganisme et à ses honteuses misères. La pudeur s'abolit. L'instinct sexuel n'a plus de frein. Des fillettes de quatorze ans, témoins de toutes les vilenies de la rue vont au "rancart" et possèdent un vocabulaire à faire rougir un singe... On lit le Frou-Frou (un journal humoristique, ndlr) comme on lisait autrefois les contes de Perrault. Dans tout cela, il y a quelque chose de désaxé."
Notre toubib mentionne ensuite, comme cause de dépravation, l'arrivée dans l'après-guerre de nombreuses populations étrangères - il ne cite que les Marocains. "Il fallait pour ces étrangers dangereusement mêlés à notre vie, les filles perdues des maisons closes." Ce que ne voulait pas le maire. Pas de filles enfermées. Ce qui, pour Lefranc, "part d'un excellent naturel" mais n'est pas suffisant pour être "hygiénique" puisque les filles ayant la liberté "elles se disent que c'est un peu pour elles que nos ancêtres ont pris la Bastille". Le médecin dénonce clairement cette volonté politique et place le maire dont il fait un adepte de l'amour libre "sur les chemins fleuris de l'illusion".
Les deux lettres furent publiées sous les titres "un scandale" et "belle de nuit". La première mentionnait en particulier la place du Breuil comme nouveau lieu de rendez-vous des hétaïres. La seconde visait une fille L... tenant ses "assises" place du marché et qui faisait le trottoir de la rue de la Paix à celle de l'Hôpital. " Pour la seconde [partie du programme], celle qui comporte les exercices de souplesse dorsale, la gente équilibriste emploie les lieux moins fréquentés mais tout proches: la venelle qui relie la place du marché à la rue Traversière et celle reliant la rue de l'Hôpital à la rue Laprat." Et de poursuivre: " Les habitants se demandent ce que fait Dame Police. Verront-ils comme l'an passé, le honteux marchandage qui se tenait en haut de la rue Martin-Bernard ? Verront-ils, jusqu'à des heures indues, les messieurs à rouflaquettes devisant près des vespasiennes adossées à la Bourse du Travail, pendant que leurs dames faisaient de la culture physique ?..."

"Dis donc, maman, si le vieux arrive, cogne au plafond que Gégène ait le temps de se barrer."
Le reportage signé Madeleine Lescure est daté du 10 octobre. On ne sait rien à propos de son auteur. A-t-il vraiment été écrit par une femme ? S'agit-il d'un pseudo ? Nul besoin de rappeler qui est sainte Madeleine dans les Ecritures. On retrouve aussi des termes (hétaïre, paganisme) employés par le Dr Lefranc.
Elle indique en introduction avoir quitté... Paris avec les avertissements d'un confrère : " Vous allez voir à Firminy ce qu'est une ville où la prostitution n'est pas réglementée. Gomorrhe était chaste à côté de la cité des Appelous ! Le maire ne veut pas de maison close. Résultat: il y a plus de prostitués à Firminy que dans n'importe quelle ville de France."
Pour mieux comprendre, il faut savoir que ce point de vue était, du XIXe siècle jusqu'à la loi du 13 avril 1946 (loi Marthe Richard interdisant les maisons de tolérance), le leitmotiv des partisans de la prostitution réglementée. La prostitution étant vue comme un "mal nécessaire", pour sauvegarder la morale publique et parer aux risques sanitaires, il s'agissait d'autoriser les maisons closes et soumettre les filles "en cartes" à des contrôles de police. Une loi de 1802 avait imposé la visite médicale.
Louis Fiaux écrivait dès 1892 dans son ouvrage manifeste Les maisons closes, leur fermeture: " Les fanatiques de la réglementation ont célébré les avantages de la maison de tolérance sur tous les modes: elle était une garantie pour l'ordre, la morale publique, la santé publique,..." Farouchement opposé, il faisait valoir que les maisons closes, lieux d'ivrognerie, "repaires de tribadisme, de pédérastie et de bestialité", n'ont été au contraire " qu'une enseigne et un enseignement de mauvaises moeurs, une vraie peste pour la santé populaire".
De son côté, le docteur Lefranc cité plus haut, mettait Justin Godart en compagnie du maire de Firminy. A l'ancien ministre du Travail, de l'Hygiène, de l'Assistance et de la Prévoyance Sociale, et futur ministre de la Santé, il reprochait de vouloir "supprimer la barbarie des geôles vénusiennes".
" Quel ministre admirable ! s'exclamait-il. Aucun tribunal administratif désormais n'exigera la moindre visite médicale des vendeuses d'amour... Les égratignés de l'Amour seront un peu plus nombreux..."
On peut lire sur internet (lien en bas de page) à ce sujet, en forme d'écho, l'extrait d'un discours du ministre Godart, prononcé quelque 40 ans après la publication de Fiaux, et trois ans après Lefranc: " Il est un fait qui semble certain, c’est que le régime actuel de la Réglementation de la prostitution a fait faillite ; il avait pour but de préserver la race de la contagion des maladies vénériennes ; or, on a pu annoncer, sans être contredit, que chaque année, on peut compter en France environ cent cinquante mille décès par suite de maladies syphilitiques."
Voici maintenant le reportage de Madeleine Lescure :
" Je veux dire tout de suite que mon informateur, parlant par ouï-dire, commettait la plus profonde des erreurs. Je suis venue à Firminy pour faire une enquête que j'ai menée avec impartialité. Il en résulte que le dévergondage n'existe pas plus, sur les bords de l'Ondaine, qu'à Thiers, autre ville ouvrière; Montbrison, ville agricole et judiciaire; Annonay, cité proche, où une bande de fils à papa commet des excès qu'il serait bon de signaler. Nous voyons, à Firminy, ce qui se passe partout en ces temps de retour au paganisme. Des femmes mariées, désireuses d'avoir quelque argent et de goûter de la vie licencieuse, se donnent pour des sommes relativement minimes.
On m'en a cité une, de la meilleure bourgeoisie, qui accepte de passer une nuit à l'hôtel, à Saint-Etienne, moyennant un billet de cent francs. Il est vrai que préalablement, pour s'émoustiller, il lui faut un dîner aux crevettes, beaucoup de champagne, des liqueurs fortes, des cigarettes, et une heure ou deux d'un dancing fréquenté par des grues et des invertis. Après quoi, vers deux heures du matin, elle est aussi hétaïre qu'on peut l'être...
Si nous descendons d'un ou deux étages, nous trouvons d'autres femmes mariées qui spéculent de leurs charmes, au su, généralement, du mari. Le tarif de ces dames varie de 5 francs à 20 francs.

L'Excuse - " Que voulez-vous... un homme comme mon mari, qui gagne à peine dix mille francs par an, ne pourrait prétendre à avoir une femme à lui tout seul."
Firminy attire une foule de jeunes filles de la campagne. La plupart débutent comme bonnes de café. Il arrive qu'elles sont sans place et ne veulent ni retourner aux champs ni turbiner à l'usine. Ce sont très vite des recrues pour la prostitution. Elles ont sous les yeux le spectacle de la rue. Ce spectacle, je le répète, est moins nocif que celui de Deauville ou Vichy, mais aussi dangereux que celui de Béziers ou de Châlons. C'est une résultante de l'amoralité de notre temps. Presque toutes les ouvrières, jeunes et jolies, font, avant de rentrer chez elles, le soir, une promenade assez prolongée sur le trottoir. Leurs conversations sont d'un réalisme à faire rougir Restif de la Bretonne.
Des rodomonts parlent de scènes orgiaques, place du Marché. Il faut croire qu'un soir d'esbaudissement, ils y ont rencontré Messaline ! Quand on a soixante-dix ans, la bouche édentée et le chef branlant, rencontrer dans les rues sombres une unique raccrocheuse, c'est évidemment la corruption incarnée !
Non, à Firminy, la rue des flirts, la rue des jeux de l'amour, c'est la rue Nationale. J'y suis passé vingt fois, ces jours, entre sept heures et dix heures du soir, pour y assister aux minauderies des petites ouvrières du labeur. Ordinairement, elles y ont "rancart" - lisez rendez-vous. C'est rue Nationale que chaque soir l'homme trouve sa proie. Tous les hôtels, tous les cafés ont la consigne sévère de refuser les couples suspects. Ils s'y astreignent, bien que le commissaire de police ne dispose que d'une police municipale embryonnaire, composée de quatre ou cinq agents. Mais près de l'Ecole Pratique, il y a des terrains vagues, des chemins obscurs, des parcelles de prairie. C'est le rendez-vous, les nuits sans lune, des filles qu'on attend à la maison; des jeunes gens qui comptent fleurette, puis veulent cueillir la rose, et des respectables personnages de la ville. Eugène, collaborateur amusant de journal, vous dira un de ces jours, ce qu'il a vu et entendu, vers onze heures de la vesprée, dans un tout petit pré transformé en claquedent...
Ainsi, à Firminy, comme à Roanne ou à Givors, il y a des ouvrières, de nombreuses ouvrières, généralement jeunes et assez jolies qui, pour se payer, soit le cinéma, soit le dancing, soit des fanfreluches ou des friandises, effritent petit à petit, chaque soir, le capital que la nature leur donna.
Au-dessous, les professionnelles. Elles sont en cartes mais se fichent autant des visites sanitaires intimes que le roi Dagobert de son premier pantalon. Quand le juge Bessy les condamne à la prison - toutes sont en récidive -elles vont, résignées, à Bellevue. Une amende de deux francs égale cent francs de débours. Mais à Firminy, en vingt-quatre heures, une fille soumise gagne largement cent francs. Ce ne sont ni les Albanais, ni les Polonais mais les "sidis" qui sont leurs meilleurs clients. La basse prostitution locale vit beaucoup des Marocains.
Le docteur Lefranc, très bien placé pour le savoir, dira bientôt aux lecteurs du Fouet quelles sont les conséquences au point de vue de la propagation des maladies vénériennes, de la liberté de la prostitution.
Mais, pour me résumer, je ne vois, quant à moi, aucune différence dans la moralité d'une ville ayant des lupanars et d'une ville n'en ayant pas. Rien n'empêchera la prostitution clandestine. Elle découle, obligatoirement, des salaires trop bas payés aux ouvriers et des tendances de l'époque, jouisseuse avec frénésie, sans éducation sexuelle, sans frein dans le domaine moral..."
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A propos de la seconde illustration (l'excuse):
" Notre dessin d'aujourd'hui montre une des faces de la prostitution à Firminy. Car il est bien entendu que si la maison close n'existe pas chez nous, la prostitution clandestine s'affirme de plus en plus. A une époque où c'est l'argent qui permet de tout se procurer, on comprend qu'un certain nombre de jeunes filles et de femmes -certaines plus très jeunes - appartenant à des milieux sociaux divers, cherchent dans une prostitution d'un genre plus relevé que celle de la malheureuse qui attend, au coin de la rue, un client problématique, de quoi subvenir à un luxe que leurs parents ou leurs maris ne peuvent leur fournir.
Il faut toutefois se garder des exagérations. Il n'est pas rare à ce sujet d'entendre dire que Firminy est un vaste lupanar. Ce n'est pas vrai, en ce sens qu'il y a à Firminy comme ailleurs, des femmes honnêtes, des épouses modèles, des mères irréprochables. Mais dans tout blé il y a de l'ivraie. Et l'argent corrupteur est la cause de tout le mal: l'argent nécessaire à la satisfaction de tant de besoins inutiles créés par une civilisation corrompue..."
Madeleine Lescure, le 7 octobre 1928
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