| "De lilas et d'Amarante", rencontre avec Serge Granjon |
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| Écrit par FI |
Du haut de son éternité, Mlle Marvingt a le mal des hauteurs, les armées apaches s'affrontent plaine Achille, le Sacré-Coeur consume le monde d'un feu ardent et c'est la place Badouillère qui prend des reflets de la place des Vosges. Cavalcade stéphanoise...Serge Granjon est un passionné. En sa compagnie, pour peu que l’on soit sensible aux charmes de Clio, le temps s’égrène à vitesse V. Sa muse, qui n’est pas de celle qu’on va chercher au bout du monde est certainement à l’image de sa « cousine » bohémienne de l’avenue de la Libération : fragile. Fragile comme la mémoire mais Serge Granjon est un passeur. Il sait mener sa barque aux couleurs du passé sur le fleuve de l’histoire locale et transporter ses lecteurs d’une rive du souvenir à l’autre, depuis l’amarante jusqu’au lilas lointain. Mr Granjon, auriez-vous l’amabilité de vous présenter brièvement ?
- J’étais enseignant, prof. d’histoire-géo pour être précis, en particulier au collège du Portail rouge. Je suis entré à l’école normale d’instituteurs à l’âge de 15 ans et je suis aujourd’hui à la retraite. Depuis treize ans je collabore au journal La Tribune-Le Progrès en tant que chroniqueur - on peut dire ça comme ça – chroniqueur en histoire locale.
Et à partir de vos articles parus dans le journal ont été publiés ces deux ouvrages : Saint-Etienne sous le Second Empire et Saint-Etienne sous la IIIème République…
- Il s’agit d’ une compilation des articles dans deux ouvrages de grand format et illustrés. Quant au petit : De Lilas et d’Amarante, Cent ans en pays stéphanois et forézien c’est un peu la même démarche mais il ne s’agissait pas d’articles hebdomadaires, plutôt des articles à marche forcée si je peux dire. Je devais écrire un article chaque jour durant les 100 derniers jours de 1999 et je devais résumer quotidiennement une année de l’histoire locale, de 1900 à 1999. Le livre commence donc avec l’émeute de 1900 place Marengo et s’achève en 1999 avec la liesse des supporters place de l’Hôtel de Ville.
Votre premier livre, c’est le Grognard de Pélussin que je n’ai pas lu, de quoi s’agit-il ?
- Contrairement aux autres, il s’agit d’un petit roman publié en 92. Un roman imaginaire qui raconte par le biais de deux personnages, un aspect de la fin du Second Empire, à savoir l’opposition entre Bonapartistes et Royalistes. Le tout sur fond d’histoire d’amour. C’est une histoire inventée qui part d’une anecdote vraie, une altercation entre mariniers bonapartistes de Condrieu et prêtres royalistes.
Le dernier ouvrage de Serge Granjon, Les pionniers du ciel forézien, sur la couverture Garros, Reymond et Marvingt. L'étoffe des héros...
- Et concernant le Sacré-Cœur stéphanois, comment avez-vous collecté les documents pour sa rédaction ?
Le Sacré-Cœur et aujourd’hui les « fous volants » dans le Forez de la belle époque, comment choisissez-vous vos sujets ?
- Oui, vraiment étonnante. Mlle Marvingt était auvergnate mais elle a passé la plus grande partie de sa vie à Nancy. Elle a tout fait, elle était championne dans de nombreux domaines sportifs, elle pratiquait entre autres l’alpinisme, l’escrime, le tir, la natation, le water-polo. Elle pilotait un avion, sa fameuse Antoinette avec lequel elle s’est écrasée à Saint-Etienne en 1910. Pour l’époque c’est presque incroyable. C’est elle aussi qui a inventé l’avion-ambulance…
Et ce fameux terrain d’aviation de Champirol qui vit s’envoler Roland Garros et tous les autres, où était-il situé exactement ?
- Le casino lyrique, rue Rondet dont le squelette abrite aujourd’hui la librairie forum, un lieu magique dont l’histoire m’envoûtait. C’était le tourbillon du Second Empire qui y vibrait. C’était un peu le palais des mille et une nuits stéphanoises. Brasserie, café, salle de music-hall… tout à la fois, ce devait être fantastique.
Pour vos plongées dans le passé, quels sont les journaux d’époque qui vous sont les plus utiles ?
- En ce qui concerne l’histoire religieuse, c’est le Mémorial de la Loire, longtemps nommé Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire. Il a « sauté » en 1944 car il s’était compromis dans la Collaboration. Deux autres journaux ont d’ailleurs subi le même sort : la Loire Républicaine et la Tribune Républicaine. Pour ce qui est des faits-divers, c’est la Loire Républicaine qui l’emporte. Elle passait tous les meurtres au crible.
Une dernière question : sans votre retraite, arriveriez-vous à vivre de votre plume ?
- Non, je touche un pourcentage sur les ventes mais de là en a vivre, non. Un auteur local peut avoir des retombées financières mais à moins d’écrire Harry Potter il me semble difficile d’en vivre. Et ceux qui y parviennent vivent euh… petitement je dirais. Il faut une activité à côté. En général, les auteurs locaux dans le domaine de la Mémoire régionale appartiennent souvent au milieu journalistique. Il y a aussi des profs qui touchent en général un public plutôt universitaire, spécialisé… Et votre prochain livre ? A quoi allez-vous vous frotter ? - Peut-être à la Commune de Paris, on verra... ![]()
PS
Si depuis la mise en ligne de cet entretien, Serge Granjon ne s'est pas frotter à la Commune, il a abordé, dans Coquineries gagasses, la question des anciennes maisons closes de Saint-Etienne. Il a aussi écrit Le Retour du grognard. Le premier ouvrage a fait l'objet d'un article sur nos pages. Le voici: « Fermer les maisons closes, mais c'est plus qu'un crime, c'est un pléonasme ! » Arletty Après la conquète de l'azur forézien à bord de coucous casse-cous, Serge Granjon nous revient avec un nouvel ouvrage, Coquineries gagasses, certes moins volatile mais bien plus volage. En compagnie de Mikael Petit, il nous invite cette fois à pénétrer dans l’intimité des brasseries à femmes et des maisons de tolérance stéphanoises. Un rapport du maire Jules Ledin au Préfet en 1902 estime à 140 le nombre de filles réparties dans douze maisons closes et à 500 le nombre de débits de boissons où se dissimule la prostitution. En effet, dans ce XIXème siècle cher à l’auteur, la prostitution stéphanoise s’est manifestée essentiellement de deux manières. D’une part les maisons spécialisées, c’est à dire les maisons de tolérance traditionnelles, de luxe parfois, et d’autre part les brasseries diverses où des filles travaillaient à mi-temps. Il y avait des « brasseries à femmes », par exemple au pied du Crêt de Roc, place de l’attache-aux bœufs, et la rue Gérentet avait son « Café oriental »… Mais c’est surtout le cours Victor Hugo entre 1850 et 1914 qui fut un des haut-lieux de la prostitution à Saint-Etienne. Sur ce petit boulevard Saint Michel, à l’ombre de la brasserie Magand, fleurissaient les lieux où les étudiants, les petits bourgeois et les artistes pouvaient venir s’encanailler. Un patron de brasserie y avait même aménagé un dortoir pour les filles. L’ancienne rue Froide (la mal-nommée), la rue de la Ville, la rue Saint Jean étaient connues quant à elles pour leurs maison closes traditionnelles. ![]()
Les documents photographiques concernant les maisons de tolérance stéphanoises sont rares. Pour illustrer l’ouvrage, l’auteur a fait appel à Mikael Petit, un artiste bourguignon qui, en s’inspirant de l’esthétique de Lautrec et de Degas, a reproduit l’esprit rétro des affiches de cabarets de l’époque. Mais en utilisant des techniques et des matériaux qui donnent en même temps à ses dessins une touche personnelle et moderne. Avec l’humour distingué (et habituel) de la plume de Granjon, ils participent à faire de cet ouvrage un petit peu plus qu’un livre. Dommage cependant que la couleur ici présente ne soit pas au rendez-vous des pages..
Serge Granjon : " Les brasseries à femmes se sont développés à partir des années 1860, à Paris d’abord puis en Province. A Paris, on parlait de cafés à serveuses « montantes ». La ville de Saint-Etienne, en pleine expansion, avec ses nombreuses brasseries où l’on consommait de la bière mais aussi où elle était fabriquée (au Rond-point par exemple) était toute désignée pour accueillir ce type de population. Les filles, à la fois serveuses et prostitués, attiraient la clientèle et monnayaient leurs faveurs, dans les arrières-boutiques, chez le client ou chez elles. Ces filles, souvent originaires de la région, parfois d’ailleurs, du Lyonnais ou de Velay, étaient libres dans le sens où elles n’étaient pas liées à un seul établissement, comme les « filles à la carte » des bordels. Elles échappaient aux contrôles sanitaires et aux flics et c’est pourquoi il est difficile de chiffrer leur nombre avec précision. Sans compter qu’il variait bien entendu avec les aléas de la vie économique. Les grandes crises de la fin du XIXème à Saint-Etienne ont favorisé la prostitution. Des lettres écrites par certaines d’entre elles pour défendre leur gagne-pain évoquent les raisons de leur prostitution : enfants à nourrir, vieille mère à charge, pas de compétences professionnelles…" ![]() Cours Victor Hugo
Des arguments qui n’émouvaient certes pas les garçons de Café qui voyaient d'abord dans ces "insoumises" des concurrentes déloyales. Aussi, ils n’ont eu de cesse de partir en croisade pour les faire interdire. Et les Coquineries gagasses de relater en détail, textes des pétitions à l’appui, la complainte savoureuse des Garçons de Café de Saint-Etienne. Des morceaux de bravoure parmi d’autres en 1898 et 1901: "Eu égard à leurs autres « occupations », elles sont rétribuées par les patrons d’une manière dérisoire et privent d’emploi autant de garçons qui seraient rétribués à leur juste valeur… . Il y a le rebus de Lyon et d’ailleurs… Combien de jeunes gens de bonne famille de Saint-Etienne voient leur avenir brisé et leur santé compromise en fréquentant ces établissements louches où la femme reçoit tous ceux qui se présentent avec de l’argent sans subir aucune visite sanitaire ?"
Plus que leurs récriminations faussement moralistes, c’est surtout la boucherie de 14-18 qui devait mettre fin à la belle époque des brasseries à femmes. La prostitution resta ensuite l’apanage des maisons closes jusqu’à la loi Marthe Richard en 1946 qui vit en France la fermeture de 1400 établissements. Aux Editions Osmose |
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