Cols bleus et mineurs, Matafs et Gueules noires. Je ne suis certainement pas le premier à établir quelques analogies entre ces deux corps de métier prestigieux, certaines sont évidentes. J’ai simplement envie de pousser un peu plus loin, comme ça pour m’amuser. Ce soir, j'ai l’imaginaire qui me démange; les Verts ont noyé les Marseillais et notre Forez sous son manteau blanc n’a pas mauvaise mine. Après tout, Claude Cros a bien baptisé son ouvrage sur Sainté Le Beau Navire ! Alors moi aussi j'embarque. Sur ma chaloupe j' navigue, j' navigue jusque vers Honfleur et son musée de la marine, quai Saint-Etienne. Comme le braillaient les corsaires de Saint Malo avant l'abordage des vaisseaux anglais: Lâchez les chiens ! (1)
Augmenté régulièrement, notamment le dernier jour de l'an de Grâce 2005,

"Le mineur aime sa fosse comme le marin aime son navire." Ce n’est pas moi qui l'écrit mais un certain Lebret, de la Compagnie d’Anzin en 1848. Et c’est Jean-Paul Burdy dans Le Soleil Noir qui le cite, le Soleil étant un des quartiers populaires de Sainté, l’un des plus sombres de la ville d’antan. Le mineur aime sa fosse comme le marin aime son navire, des paroles ambiguës en vérité. Le mataf peut aimer son navire et le détester tout à la fois. Il est sa fierté. Grâce à lui, le marin appartient à un métier de légende, qu’il soit de la Royale ou de la Marchande, qu’il serve sur un petit chalutier ou sur le paquebot France. Mais il peut être aussi l’instrument de son supplice et de sa mort. C’était surtout vrai à l'époque de la marine à voile mais les temps de guerre ne sont pas si anciens et les coups de Trafalgar endeuillent encore trop souvent de nos jours les ports de pêche bretons ou normands.

Mise à l'eau d'une baleinière, carte postale publicitaire stéphanoise en 1912 (recto)
Le mineur ressentait-il la même chose pour sa fosse, son tombeau éventuel, son entrepont de sous-terre ? Il est un fait que rares sont les anciens mineurs qui n’ont pas gardé de leur appartenance au métier un sentiment de fierté. L’aventure du charbon fut aussi belle et épique. Elle aussi a eu sa guerre, la " bataille du charbon " et si la mine ne tue plus aujourd’hui en France, elle partage néammoins avec la marine un véritable martyrologue. A Saint-Etienne par exemple : puits Jabin 1872 (75 morts), puits Jabin 1876 (216 morts), puits Verpilleux 1889 (210 morts), puits de la Manufacture 1891 (59 morts), puits des Flaches 1911 (27 morts)... Une litanie de catastrophes, d’accidents divers, d’inondations des galeries, la faute à pas de pot... Se noyer sous-terre...
La terre dévoreuse d'hommes, la terre jalouse qui, comme la mer, ne rend pas toujours les corps. J’en veux pour preuve ce rapport macabre d’un ingénieur des mines de Saint-Etienne au préfet en 1903 : "Découverte du squelette d’une victime inconnue de la catastrophe du 3 juillet 1885. La victime était prise sous une benne, jusqu’à mi-corps, la tête en dehors et recouverte par du charbon menu(…) L’identification de ces restes humains n’a pu être établie. Six cadavres ont été retrouvés en 1891 ; en 1896, on avait rencontré trois squelettes dans le niveau Saint-Louis, et les 31 mars, 14 avril, 9 mai 1898 et 7 août 1899, quatre nouveaux squelettes (…). Leur identité n’a pu être établie (…). Depuis lors, six nouvelles victimes ont été découvertes, de sorte que le nombre de cadavres à retrouver encore doit être fixé à vingt."


Une des mutineries les plus célèbres eut lieu en 1919 sur certains navires de la flotte française qui mouillait dans la Mer Noire. Ecoutons René Lochu qui raconte son commencement dans Libertaires, mes compagnons de Brest et d'ailleurs : " En signe de protestation de nombreux mécaniciens refusent de travailler et montent sur le pont. Cependant que certains, cédant aux menaces redescendent dans les machines, les irréductibles sont arrêtés et mis en cellule. Parmi eux : Couette, Delarue, Leroux et Virgile Vuilemin, un matelot mécanicien originaire de Besançon, qui deviendra par la suite la tête de la mutinerie. Loin de se calmer, la colère grandit quand l'équipage sut que la corvée de charbon est décidée pour le 20 avril, dimanche de Pâques. Or, pour ceux qui ont fait l'escadre à cette époque, la corvée de charbon n'était pas une partie de plaisir, aussi le mécontentement était-il grand parmi les matelots. Aussitôt circule à bord le mot d'ordre : Pas de corvée de charbon. Ce soir, après le branle-bas, rassemblement sur la plage avant. C'était le soir du 19 avril. Ils sont là environ 600 hommes discutant ferme. Le bidel (capitaine d'armes) tenta d'intervenir pour ramener le calme, mais il est accueilli par des cris hostiles et des coups de sifflets."
Ainsi la Marine française, traditionnellement de droite, catholique et conservatrice jusqu'à nos jours, eut ses libertaires, ses révoltés au drapeau noir comme la mine eut ses syndicalistes célèbres. Aujourd'hui l'expression " corvée de charbon " existe toujours dans le vocabulaire de la Royale. Il désigne tout autre chose: les relations sexuelles avec les prostituées africaines lors des escales sur le continent noir.

La mine, " un travail pour les rats ", témoigne une femme de mineur dans Le Soleil Noir. La femme de mineur qui attend chaque soir le retour de son homme descendu au fond. Et au loin la femme de marin qui "assise sur une bite d’amarrage pleure son homme qui la quitte" , chantait Renaud. Jean-Paul Burdy toujours: "Ancrée dans une mémoire entretenue des grandes catastrophes, paroxysme du danger quotidien, l’anxiété est constituée du rapport au fond." Du rapport au pont, à l’entrepont pour les marins.

Cartes normandes et lensoises:
départ du mineur de fond, attente du travailleur de la mer
Aurélie Filipetti: "Les fils de marin peuvent se planter sur la grève et regarder la mer en attendant le retour du bateau. Pour les enfants des mineurs, le père est là-dessous, quelque part, peut-être sous leurs pieds, à huit cents mètres environ. Où qu'on regarde, il y a la terre, et sous la terre, le cheminement des galeries. La mine comme horizon magique."


Au fait, les Bretons ont un dicton : "Il y a au monde trois catégories de gens : les vivants, les morts et les marins." C’est joli mais dans quelle catégorie nos amis d’Armorique rangent-ils les mineurs de fond ?
Queneau: "Le marin tout au loin lugubre se désole de naviguer si près du bout de l'infini, car il ne connaît pas le mineur endurci qui fonce aveuglément dans la fosse des nuits."

Ci-dessous: scaphandrier à La Rochelle et au Puits Lachaux, à Firminy. Un puits souvent inondé. On trouve aussi, sur certaines photographies anciennes, une drôle de tenue que portaient parfois des mineurs: vêtements de toile cirée et larges chapeaux comme ceux des marins. Ces représentations rares s'expliquent par le fait que certaines galeries souterraines dans des zones humides étaient soumises à une pluie continuelle venant de la surface ou, plus grave, de véritables inondations avec leur lot de noyés. Il existe encore dans le vocabulaire de la mine un mot pour désigner une sorte de boue épaisse faite de mauvais charbon et de débris de pierres mouillées: le " marin ".




" ENCORE UN RHUM, ET PUIS UN RHUM
POUR S'METTRE LA TETE CAP SUR BABYLONE
PATRON SERRE MOI UN RHUM
TOI L'MOME ECRASE UN PEU
ME GUEULAIT TOUJOURS MON VIEUX
LUI Y'A QU'EN MER QU'I BUVAIT PAS
UN PIED A TERRE RATTRAPAIT CA
GONFLANT UN PEU MON N'VEU
PAS COOL.SI TU COMPRENDS MIEUX
POURTANT PARFOIS J'SAIS PAS POURQUOI
QUAND CA L'PRENAIT I'M RACONTAIT
A 14 ANS LA MINE, 18 ANS ENCORE LA MINE
COLLE UNE TETE AU CONTREMAITRE
PAS TROP SON TRUC LE GENRE TROUDUC'
VOYAIT PAS BIEN L'AVENIR
PAS CLEAN SI CA T'FAIT PLAISIR
DANS LA MARINE ON VOIT AUT' CHOSE
Y'A DES FRANGINES PAS D''SILICOSE (4)
ENCORE UN RHUM, ET PUIS UN RHUM
POUR S'METTRE LA TETE
CAP SUR BABYLONE
PATRON SERRE MOI UN RHUM
LES GLANDES I'S'FAIT LA MARCHANDE
TOUS LES BORDELS QUI L'ATTENDENT
VAS-Y QU'J'M'ASSOMME QUE J'FUME L'OPIUM
J'PRENDS DES BITURES DE TOUTES NATURES
IL AIMAIT CA LE VIEUX
C'ETAIT SON TRIP SI T'AIMES MIEUX
I'S'PRENAIT DIEU ENTRE QUAT'Z'YEUX
POUR QU'IL ASSURE EN CAS D'COUP DUR
ENCORE UN RHUM
ET PUIS UN RHUM
POUR S'METTRE LA TETE
CAP SUR BABYLONE
PATRON SERRE MOI UN RHUM
SI TU M'ENTENDS LA HAUT
FALLAIT BIEN QU'TU SACHES MAT'LOT
QUE J'T'AI DANS LE COEUR MILLE FOIS PAR HEURE
ET QU'CA REND TRISTE
TON GRAND CON D'FILS
ENCORE UN RHUM

Immeuble " Le grand large " à Brest, port de commerce. Fresque de Paul Bloaz.
Des soutes des anciens cuirassés Jean Bart et autres Richelieu, armés de canons fondus ou montés à Saint-Chamond ou Firminy, aux puits Jabin et Saint-Louis de Saint-Etienne, ce n'est pas le soleil qui donne la même couleur de peau, c'est le charbon.

"Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages

(1) Vous savez, avant l'Hermine. Ni Français, ni Breton, CAVE CANEM....
(2) Passage de ligne: dans le vocabulaire maritime, passer l'Equateur
(3) Le géomètre mineur, comme l'officier de marine, employait une boussole montée sur cadran pour s'orienter sous terre. Sa lampe était en cuivre pour ne pas fausser la boussole.
(4) Silicose: maladie des poumons caractéristique des mineurs
(5) Nom donné aux galeries principales creusées à travers les bancs de rochers pour permettre d'atteindre le gisement de charbon. Dans le vocabulaire maritime, un banc prend des formes variés: banc de poissons, banc de brume, banc de sable.
> Lire aussi: les anciens cols bleus de Saint-Etienne: "Adieu la Loire !"
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