Monsieur le Maire,
Nous le savons tous,
Saint-Etienne souffre de son image de ville industrielle, de ville
noire et triste. Et si certains cœurs s’accordent à lui trouver une âme
c’est justement cette image de ville industrielle, noire et triste qui
la lui confère. N’est ce pas là une lointaine résonance des belles
paroles bibliques du Cantique des cantiques: "Nigra sum sed formosa! Je suis noire mais je suis belle" !?
Nous le savons et vous le savez bien Monsieur le Maire, il y a des
compassions qui sont aussi des discours d’exclusion ! En rabâchant
l’image d’une ville prolétaire aussi géniale soit elle, on la range
définitivement dans le tiroir des villes sombres. Au contraire des
villes d’histoire, lumineuses, les Bordeaux, Sochaux, Toulouse, Lens,
Rennes, Le-Creusot ou Decazeville… C’est injuste car Saint-Etienne si
elle n’a pas vu naître en son sein Nicolas Poussin, Clémenceau ou
Evelyne Thomas n’en a pas moins vu défiler dans ses murs une sacrée
belle brochette de psychopathes et bandits en tout genre. Permettez moi
de réciter la litanie non-exhaustive de ces noms qui ont honoré celui
de notre cité:
-Mandrin le Savoyard aurait eu l’heureuse idée de passer chez nous. "Roi des
contrebandiers" il ouvre le bal, ses légendaires "cavaliers de la
tempête" à sa suite. Ensemble, ils laissent une empreinte éternelle. Certains prétendent que notre homme n'est point venu.
- Javogues, le sanglant.
L’ange exterminateur de Robespierre. Fiancé à la guillotine, il a rougi
de sang assurément impur les pavés de nos rues. Avant d’épouser pour de
bon sa chère Louison. Oui certes, nous savons bien que c'est faux et que la machine n'a jamais tranché une seule (vraie) tête à
Saint-Etienne. Mais faisons comme si, vous voulez bien ?
- Ravachol,
un pur produit de la révolution industrielle. Grâce à lui le renom de
Saint-Etienne a traversé les frontières et la fabrication des bombes a
pris valeur d’art culinaire, bien avant Gagnaire.
-Paul Bernard, ami du précédant. Mêmes inclinations, chef de cuisine.
-Bonnot de la " Bande à Bonnot
", avant de suivre son destin et croiser les " brigades du tigre " a
travaillé quelques temps dans une usine automobile stéphanoise.
Didier Chamizo "Le keuf"
Chamizo, grand artiste stéphanois et ex " bandit révolutionnaire "
-Emile Nouguier, l’apache
n’est pas resté dans les mémoires. Il est vrai qu’il n’a fait que
défoncer le crâne d’une vieille à Lyon. Arrêté à Sainté. En attendant
le supplice il nous a légué une sorte d’autobiographie très touchante
où un petit oiseau lui sert de narrateur. Considérons donc qu'il n'a
pas démérité.
-Le docteur Martin, fondateur
de la "Cagoule", clandestin professionnel, contre-révolutionnaire de
vocation. L’homme mystérieux qui a participé à tous les complots contre
la République nous a honoré trois fois de sa visite, pas une de moins
Monsieur le maire !
-Roberto Succo, " l’Italien
fou " n’est pas resté longtemps. Juste le temps de faucher une voiture.
C'est quand même pas si mal !
- C'est un fait connu que
Khaled Kelkal a été recruté lors d’un meeting de la " Fraternité
algérienne en France " (FAF ?) dans notre bonne ville. Robert Richard,
" l’Emir aux yeux bleus " a suivi ses traces. A celui-là, les offices
de tourisme de Chambles à Sury en passant par Saint-Just-Saint-Rambert
lui doivent beaucoup. C'est à considérer, ne croyez-vous pas ?
-Enfin, vous n’êtes pas sans
savoir que le Forézien Pierre Chanal a disparu il y a peu emmenant avec
lui le secret des disparus de Mourmelon.
Aussi, Monsieur le Maire, il ne
serait que justice de rendre hommage à ces hommes qui ont tant fait
pour la réputation de notre ville. Ce que nous proposons c’est la
réalisation d’une fresque en couleur sur un de ses murs. Nous pensons
que graffés avec talent (en mettant l’accent sur les couleurs et les
symboles, fleur de lys sur drapeau noir, versets coraniques et
guillotine dégoulinante…) les visages de ces figures historiques
apporteront un atout supplémentaire à l’embellissement de notre chère
Saint-Etienne et sans doute un avantage touristique.
Après tout Prague n’a t-elle pas sa fresque murale dédiée à John Lennon ?!
Nous espérons monsieur, que
cette pétition qui ne veut que le bien de notre ville natale trouvera
auprès de vous une attention toute particulière.
Veuillez recevoir Monsieur le Maire, l’expression de nos sentiments distingués.
Le Comité pour un mur de gloire à Saint-Etienne.
Je soutiens l’initiative du Comité:
Signature:
...
Notes
Les images de grafs ont été prises à Saint-Etienne.
La
guillotine oeuvra à Feurs surtout et vint six fois à Montbrison. Par
ailleurs, les exécutions se faisaient le plus souvent par fusillade.
Quant à Javogues il fut fusillé à Paris et non guillotiné. Voir notre article dans l'Encyclo.
Le
docteur Martin dit « le Bib », chef du service de renseignements du
Comité Secret d’Action Révolutionnaire plus connu sous le nom de «
Cagoule ». Organisation nationaliste fondée par le polytechnicien
Eugène Deloncle qui s’était promis de renverser le gouvernement Blum et
si possible la République. Responsable de plusieurs attentats et
meurtres. Pierre Péan dans son livre Le mystérieux Docteur Martin (1993)
relate quelques venues du « Bib » à Saint-Etienne. La première date de
la seconde guerre mondiale qui divise la Cagoule. Certains partent avec
De Gaulle, d’autres collaborent sans vergogne et Martin combat De
Gaulle, les Allemands, les Anglais, les Communistes et Pierre Laval !
.
En 1941, Martin,
Groussard (ex cagoulard de l’armée), Rouyat (idem) et Dungler (ex
cagoulard et grand chef de tous les réseaux de résistance d’Alsace)
craignant leur prochaine arrestation par les hommes de Laval partent à
vélo se planquer à Saint-Etienne chez Boudet, ancien chef de la Cagoule
de la Loire. Emprisonné, Martin s’évade et prend le parti de Giraud
contre De Gaulle « le planqué ». Il participe alors à la « mission
Pumpkin » avec l’aide de l’OSS (ancêtre de la CIA) qui monte un réseau
de renseignement dans la Loire et la Haute-Loire dirigé par « Roy ».
.
En 1958, on retrouve Martin cette fois dans le bourbier algérien. Il
organise « le grand O » qui doit faciliter la prise de pouvoir des
militaires. Le docteur Martin, Joly (un Belge spécialisé notamment dans
l’action psychologique, il a écrit « Contre révolution, stratégie et
tactique » et le général Chassin décident de créer un maquis en France
contre De Gaulle qui serait dirigé par Chassin. Ces deux derniers
foncent sur Saint-Etienne chez Thérese Obertaud- ( «Gladys» dans la
résistance- une amie commune de Martin et du Général.) Elle a
l’habitude de voir débarquer sans prévenir le docteur ou des gens se
réclamant de lui. Elle ne pose pas de questions et accueille
chaleureusement les nouveaux venus qui sont toujours -par définition-
des amis.
Aujourd’hui encore, elle se souvient de cette époque avec un plaisir
nostalgique et raconte combien ses six enfants étaient heureux de ces
moments de vive agitation. La photo du général Chassin figure toujours
dans son salon…* Saint-Etienne est soudain le théâtre d’une
intense activité contre-révolutionnaire. Quand Joly est quelque part,
l’agitation est garantie. Dans la nuit du 16 au au 17 Mai 1958, la
police déclenche une vaste opération dans la rue (de la)Montat. 32
personnes sont interpellées, des armes, mitraillettes et poignards sont
saisies dans des voitures. Trois jours plus tard un important dépôt
d’armes est découvert aux confins de la Loire et du Puy- de Dôme. Dans
une voiture arrêtée par la Gendarmerie, celle ci met la main sur un
important stock de chaussures de marche qui devaient équiper les
nouveaux maquisards. Le 19 Mai, un Jodel 210 en provenance de la Loire
atterrit à Genève, à son bord Joly….
.
A la même époque un avion largue des tracts nationalistes dans la Loire
et un instituteur du Chambon-Feugerolles est arrété, Mr Péalat de
l’école publique de Pontchana.
Il faudra qu’un jour un historien écrive La Loire pendant la guerre d’Algérie
(c'est déjà fait ? Nous sommes bien mal informés !) pour évoquer le
journaliste Georges Ras, né à Saint-Etienne en 1929, un proche des
milieux activistes militaires. Directeur adjoint de l’Information lors
du putsch des généraux, rouage de la branche propagande de L’OAS.
Arrêté à Alger le 23 mai 1962.
Ou
bien encore Georges Bidault, prof. d’histoire, journaliste, résistant,
successeur de Jean Moulin à la tête du CNR, chef du Gvt provisoire en
1946. Député de la Loire, président du CNR-OAS. En fuite aux quatre
coins du monde avant de revenir en France et y mourir en 1983.
Mais
aussi le passage de Jacques Roseau le pied-noir, OAS, à Saint Chamond
qui un soir fait le mur avec trois copains qu’il a embrigadé pour aller
trouver Antoine Pinay, ministre et maire de St Chamond qui les reçoit.
Roseau fut assassiné en 1983 par trois anciens "collègues" OAS qui
l'accusaient de trahison. Sans doute le dernier mort de la guerre
d’Algérie. Encore que, nous savons bien qu'en France les guerres ont
tendance à s'éterniser...
Sans
oublier ce drôle de Stéphanois anglais, Alfred Fox, membre des services
secrets britanniques assassiné par l’OAS en Algérie.
Et
dans l’autre bord, Marcel Gonin, ancien ouvrier de la Manufacture
d’armes de Saint-Etienne, chargé de mettre en relation les
syndicalistes anti-OAS et les officiers gaullistes.
Et
encore les manifestations du FLN à Saint-Etienne et, dans une autre
guerre, l’histoire des trois Stéphanois (dont un épicier marocain qui a
tenu longtemps son commerce à Tarentaize), responsables des attentats
de 1953 au Maroc, entre autres ceux du train Casablanca-Alger et du
Marché central (19 morts). Le premier fut guillotiné, les deux autres
condamnés, le premier au bagne à perpétuité et le second à 20 ans de
travaux forcés.
...
Certains des faits et noms rapportés ici sont également extraits de L Histoire secrète de l’OAS
de Georges Fleury. Nous les relayons mais en prenant soin de préciser
que nous sommes bien incapables de préjuger de leur exactitude ou non.
De même que celle contenues dans le livre de Péan à propos du docteur
Martin. Lequel livre conte la vie clandestine d’un personnage trouble
durant un demi-siècle marqué par une intense activité politique
souterraine.
Ces deux ouvrages sont disponibles à la bibliothèque de Tréfilerie; pour ceux qui seraient intéressés.
Concernant l'affaire des activistes marocains, nous n'avons pas retrouvé la source.
Et comme de coutume merci de votre attention. Contre le mal de tête, nous vous conseillons les excellentes aspirines du Rhône.