Beauverie, Millet, Lhermitte et les peintres de la campagne

Jusqu'en octobre à l'Ecomusée des Monts du Forez - Usson en Forez

Dans la seconde moitié du 19e siècle, avec la dépression agricole et la mécanisation du travail, le mythe du «paysan éternel» commence à s’effriter. «Le paysan sera toujours le paysan !», l’affirmation proclamée par Fourchon, un des personnages principaux des «Paysans» de Balzac n’est plus vraiment une certitude.



Paradoxe ou nostalgie, cette disparition annoncée de l’homme à la bêche, à la gestuelle intangible depuis l’aube des Temps va permettre aux campagnes françaises et au monde paysan de sortir de l’obscurité. Les folkloristes, mais aussi les écrivains et les artistes, explorent ces «néo-territoires» du quotidien. Les peintres des «paysanneries» reprennent ainsi une tradition médiévale : la représentation «des travaux et des jours», celle des «livres d’heures». Leurs toiles prolongent également le travail des artistes flamands attachés aux scènes de la vie rurale.

Ainsi, au 19e siècle, « le paysan entre en Histoire* ». L’oeil du peintre compose maintenant une image individuelle du paysan. Le travailleur des champs est saisi dans son activité laborieuse, au centre d’une vie quotidienne rude et simple.

Cette image de l’homme au travail est liée à la fonction nourricière du paysan, très loin des représentations bucoliques des bergers des pastorales (françaises ou italiennes) du siècle précédent. Les artistes nous proposent alors des peintures de reportage, traitant avec beaucoup de réalisme une grande diversité de travaux ruraux. Ils privilégient les activités essentielles : les semailles, la fenaison, la moisson. La représentation du travail en est toujours le sujet principal, avec en filigrane la discipline, l’ordre, le patriotisme ; valeurs «refuge» qui tentent de s’opposer à la montée des idées ouvrières et urbaines. Le travail de la terre a un effet civilisateur ! Millet, Courbet, Pissaro et Van Gogh en sont les grands maîtres («Millet, la voix du blé» écrit Vincent Van Gogh»).

 

Charles Beauverie (1839-1923), La gardeuse d’oies, Ca 1890/1900, Huile sur toile, collection : mairie, Poncins

En littérature, Zola, Bosco, Guillaumin, Dauzat... Pourrat, et plus tardivement Robin ou Bonnefoy sont également les hérauts des champs de la terre. Plus modestement, le musée d’Usson-en-Forez propose une lecture régionaliste de ce puissant mouvement pictural. Autour de Charles Beauverie, l’exposition met en scène une vie rurale enracinée dans une géographie proche, celle des provinces de la France centrale. «Le paysan éternel» explore toute l’épaisseur du champ culturel : les travaux, l’interprétation du paysage, les scènes domestiques, la proximité avec les animaux et la petite économie des ouvrages féminins.

Enfin, des objets tirés de la collection du musée viennent ponctuer le parcours muséographique. Ce sont les ultimes traces d’une culture paysanne éternelle, définitivement nostalgique !

Henri Pailler, Conservateur des Musées foréziens


*) Chantal Georgel

Les travaux et les jours

Ou le paysan à la tâche, dans l'effort ou au repos. L’expression picturale oscille en effet toujours entre «le paysan écrasé par le labeur» et la «vision souriante d’une vie rustique baignée de douceur qui, toujours, se réfèrent à un idéal de vie disparu» (Monica Juneja, Peindre le paysan, 1998).  L’oeuvre de Charles Beauverie «Le bêcheur» exprime parfaitement l’image du travail et le rôle historique du paysan : travailler durement la terre pour qu’elle soit féconde et, ainsi, nourrir l’humanité ! Au cours de longues journées uniquement rythmées par la besogne, les scènes de repos ne sont que de brefs moments pour reprendre haleine. L’homme ou la femme au repos «ne sont jamais éloignés des charrettes et des faucilles».

Parmi la quinzaine d' oeuvres (eaux fortes, gouache, huiles sur toile ou sur carton...) qui illustrent ce thème, huit d'entre elles sont signées Charles Beauverie. Formé à l'Ecole Impériale des Beaux-Arts de Lyon, sa ville natale, il vécut longtemps en région parisienne, à Auvers-sur-Oise surtout où il se lia avec Daubigny dont il partageait l'amour de la nature et qui fut son maître dans l'art du paysage. Charles Beauverie a multiplié les études et les tableaux sur le thème de la récolte notamment, privilégié également par de nombreux peintres de la campagne («Les glaneuses» de Millet par exemple). L'exposition présente en particulier sa  Cueillette des pois à Auvers et Moisson à Auvers.

En 1879, il découvrait le Forez. Ami de Félix Thiollier, il illustra son Forez pittoresque et monumental, publié dix ans plus tard. Il résida les trente dernières années de sa vie dans la plaine, à Poncins. Les autres artistes exposés sont Henri Prost (La batteuse); Henri Bidault (1839-1898) avec La moissonneuse, sortie des collections du Musée d’art moderne de Saint-Etienne Métropole; Théodore Lévigne (Les foins); Fred Couavoux (Fauchage, 1917 ?); Jean-François Millet (1814-1875) ; Fernand Maillaud (1862-1948);  Henry Lerolle (1848-1929).

Au tournant du chemin, la maison paysanne

"La pente tout de suite plonge vers la grande vallée. Sur toute la largeur descendent cinq vagues de prés, de fourrés, de futaies, mêlées de sombre et de pâle. Avec ses crêtes de feuillaisons noires ou ses clairières rases, cela ondoie de bout en bout comme les festons d'une immense fête rustique..."
(Henri Pourrat, L'homme à la bêche- Histoire du Paysan, 1942)

L’image du paysan s’accompagne de perspectives paisibles, réalistes, intemporelles. L’expression picturale des paysages est toujours un élément majeur dans l’interprétation du travail de la terre. Le paysan qui, par son travail, rend la terre fertile et féconde est aussi celui qui l’humanise et la magnifie. La palette des peintres traduit fidèlement ce constat : les couleurs épousent les teintes infinies de la nature, les ciels, augure des semailles et des récoltes, sont rendus avec réalisme et subtilité, la forêt profonde est adoucie de rassurantes clartés découpant d’honnêtes contre-jours ... Toutes ces oeuvres témoignent de l’harmonie entre l’homme et une nature préservée. Elles traduisent la nostalgie d’une campagne totalement vierge de transformations modernes.


Emile Noirot (1853-1924), A la Berardière, 1913, huile sur toile Collection particulière

Influencé par l’Ecole de Barbizon, Emile Noirot (fils de Louis Noirot, imprimeur à Roanne et professeur de dessin) peint en plein air, sur le motif, des sujets puisés dans la campagne. Il peint ici un de ses sujets de prédilection : le sous-bois. Les frondaisons laissent pénétrer la lumière. De part et d’autre de la composition, la vue est barrée par quelques arbres sans feuillage. Deux personnages minuscules semblent ramasser le bois mort. C’est l’image d’une forêt pourvoyeuse de ressources que propose l’artiste. Ce tableau évoque admirablement les compositions romantiques de Corot. Emile Noirot s'intéressa beaucoup à la région stéphanoise et à ses sites industriels. Il représenta la France à l'Exposition universelle de Chicago, avec Le saut du Perron (1892).


Charles Beauverie (1839-1923), Au bord du Lignon vers Poncins, Ca 1890/1900, Huile sur carton toilé, Collection particulière

Beauverie est aussi un artiste sensible à la poésie des eaux vives et des étangs. Une palette claire, une ligne d’horizon médiane, un ciel lumineux balisé par la verticalité délicate d’un rideau d’arbres... ici, le peintre propose une vue de la plaine forézienne d’une grande sérénité. Au centre de la composition, une discrète présence humaine (un homme près d’un tombereau attelé) accentue l’amplitude du cadrage choisi par le peintre.

Au 19e siècle, pour certains, «la vie de famille était la force même de la nation et le respect des parents n’était pas seulement le devoir de l’enfant, mais un précepte moral, sans lequel il n’y a pas de civilisation possible».* Dans ce contexte, la famille paysanne, affirmant une continuité et une solidarité générationnelles, constitue souvent un modèle pour les peintres (images nettement moins «belles» en littérature - Cf «La terre» de Zola, par exemple). Les représentations de l'intérieur paysan témoignent également d’un onirisme de refuge, d’un univers clos et rassurant, d’une vision pérenne des mondes domestiques.

*) Marcel Charlot dans «Les peintres et le paysan au 19e siècle», SKIRA éditions.


Charles Beauverie (1839-1923), Intérieur forézien,Ca 1890, Huile sur toile Collection : Les Amis du Vieux Pommiers

Beauverie dresse ici un véritable inventaire d’un intérieur forézien rustique. Une paysanne installée dans la pièce commune encombrée d’objets usuels, les mains occupées par l’ouvrage, veille un nouveau-né au berceau. Cette scène platement quotidienne s’enrichit toutefois d’une profusion de détails et d’observations : linge sur l’étendage, poterie culinaire sur la table de cuisine aux lourds plateaux de bois, légumes du jardin posés sur le sol de terre battue, large chapeau négligemment jeté sur les piles de linges pliés... Les lumières sont savamment mêlées : la chaude lueur inondant le crucifix rivalise avec la clarté naturelle qui perce de la fenêtre.


Jean Thivillier, Nature morte au pain, Août 1991, aquarelle, Collection particulière

La maîtrise de l’aquarelliste forézien (originaire de La Fouillouse) explose admirablement dans ces natures mortes. Au-delà de la composition d’une grande rigueur, ces sujets d’étude deviennent tableaux d’une grande beauté : transparence adamantine du verre, finesse des faïences au pochoir, rendu étonnant des poteries vernissées, éclats profonds de la fonte sombre, reflets somptueux sur le plateau de bois ciré, texture fi ne des tissus... Ici, Jean Thivillier rompt définitivement avec les contraintes traditionnelles de l’aquarelle ; Il transcende cette technique pour nous donner des oeuvres fortes, belles... des références dans l’histoire de l’aquarelle.

Le bel ouvrage

Si le thème du travail dans la peinture est courant dans la Hollande du 17e siècle, ce n’est pas le cas en France où l’on a longtemps jugé ce sujet indigne. Certes, au 18e siècle, Boucher et Fragonard ont peint des lavandières, mais ce n’était là que prétexte pour montrer des scènes galantes et des paysages oniriques. Vers 1850, Millet est l’un des premiers à décrire, sans détour, des scènes de labeur paysan. Il ouvre ainsi la voie à l’exploration d’une matière plus délicate, celle des ouvrages féminins, véritable bas de laine d’une petite économie domestique qui complète les revenus de la ferme.


F. Castellan, Madame Montagne, 1960, Huile sur toile, collection de l' écomusée des monts du
Forez, Usson-en-Forez - N° inv Folléas. 970

Ce tableau, issu du fonds constitutif du musée d’Usson-en-Forez (collection Alex Folléas), est une oeuvre parlante pour les vieux ussonnais. Elle présente une dentellière, madame Montagne, figure reconnue de la commune (aujourd’hui, la «maison Montagne» est un des bâtiments de conservation des réserves du musée). La composition est d’une remarquable simplicité. Sur les genoux de la dentellière, le grand carreau vellave est peint avec un beau réalisme : toile cirée latérale, tambour tendu de tissu, fuseaux et dentelle festonnée. Le peintre a finement saisi la chaude couleur du granite de pays.

Animaux et marchés...

Dans les thèmes picturaux des peintres de la campagne, la proximité avec les animaux de la ferme est un sujet récurrent. A l’égal du paysan, l’animal est souvent le personnage principal de la composition, comme dans La gardeuse de chèvres du peintre Ducaruge (décédé à saint-Etienne en 1911) où l'animal concentre sur elle les lignes de construction du tableau (la gardienne est discrètement assise dans la pénombre).

Les scènes de marchés et de foires sont également des images souvent traitées. Ces regroupements périodiques constituent un lieu d’échange, un théâtre où se mêlent la population des bourgs et les gens de la campagne. Ce contact avec la Ville suscite l’adoption de pratiques étrangères et de nouvelles habitudes.


Charles Beauverie (1839-1923), La foire aux cochons à Poncins, Ca 1895, huile sur toile, collection du musée d’Art Roger-Quilliot, Clermont-Ferrand - N° inv. 265

Avec cette oeuvre, Beauverie nous offre une image pittoresque d’un marché forézien : paysans endimanchés ou simplement en sabots et blouse de coton indigo, femme à l’ombrelle portant des vêtements de bonne facture, enfant au jouet attentif à l’entente entre le marchand au chapeau de feutre et le vendeur au chapeau de paille, paysannes en coiffe... A droite, le mur ruiné apporte une touche académique à cette belle composition.

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