Il y a dans le magasin de la bibliothèque de Tarentaize quelque 7 km de tablettes sur lesquelles sont rangées 200 000 unités documentaires. Dans une petite réserve climatisée où la température oscille entre 16 et 20° C, avec des conditions d'hygrométrie particulières, se trouvent les documents les plus précieux, les plus anciens. Thierry Veyron nous montre ce qu'il estime être la plus belle pièce de la collection. Une collection qui reste de toute façon sans comparaison avec celle de Grenoble, siège d'un Parlement sous l'ancien Régime, ou de la capitale des Gaules.
C'est un livre d'heures, un ouvrage liturgique, du diocèse de Bourges. L'ouvrage débute par un calendrier liturgique et s'achève par quelques pages où l'on pouvait coucher ses impressions personnelles ou les grands moments de sa vie. Si la reliure actuelle, assez austère, date du XVIe siècle, le manuscrit sur parchemin est antérieur. Le texte, écrit en lettres gothiques, est parsemé de nombreuses lettrines enluminées. Sur chaque page, il est encadré d'enluminures magnifiques (marginalia) à la goutte d'or et colorées qui dessinent un abondant décor floral et fruitier. On y découvre encore, toujours enluminées, des scènes figurées qui illustrent la vie de la Vierge ou introduisent les extraits des Evangiles. Il porte sur sa page de garde un ex-libris qui renseigne sur l'un de ses propriétaires: Robertine de Seveyrac. On y lit encore, écrite peut-être par cette dame, la mention de l'année 1529.
Le livre de Robertine, qui est aussi une oeuvre d'art, faisait partie du legs Ogier, au début du XXe siècle. Il s'est retrouvé dans les collections de la Bibliothèque Municipale après avoir été conservé dans celles du Musée. Une histoire finalement assez courante. Ce qui n'est pas le cas de cet autre ouvrage dont il n'existe que de rares exemplaires en France. Il s'agit du Roman des sept sages de Rome. Thierry Veyron nous informe que des chercheurs allemands l'ont consulté récemment pour lui donner une attribution. Vraisemblablement du début du XVe siècle, c'est la version anonyme, en ancien français, d'un conte oriental. " Le livre a pris l'eau et des coups de cutter", nous fait-il remarquer en nous montrant l'espace très bien rafistolé d'une enluminure découpée. L'ouvrage comporte aussi, tout à la fin, quelques pages reliées à l'envers ayant trait à la construction du château de Riom en Auvergne.Â

" L'an dernier, à l'occasion des journées du patrimoine, le directeur de la médiathèque et moi même nous sommes dits qu'il serait intéressant de proposer des conférences. J'ai opté pour Massenet et les catastrophes minières du XIXe et lui a choisi d'évoquer les pièces les plus remarquables de la bibliothèque. Il a cherché dans les inventaires ce document et ne l'a pas trouvé. Il est pourtant connu internationalement le Roman des sept sages de Rome de Saint-Etienne ! On a épluché les publications savantes... Toujours rien. Et puis on a songé à la première version de La Revue forézienne, publiée pendant le Second Empire, juste avant la fondation de La Diana. Et j'ai trouvé le fin mot de l'histoire. Rocambolesque. Un épicier de Montbrison dont on ne sait pas le nom achète un lot de vieux papiers pour envelopper sa marchandise. Il achète un tonneau de vieux papiers, journaux et autres. Et il y avait ça ! Imaginons notre homme. Il aurait très bien pu... craaac... et envelopper des clous avec. Il est allé le porter au premier secrétaire de La Diana, alors archiviste de la Ville de Montbrison qui l'a conservé soigneusement. Quand Testenoire-Lafayette est devenu président de La Diana, en 1872 si j'ai bonne mémoire, je pense qu'il l'a fait venir à Saint-Etienne et c'est la raison pour laquelle nous avons ce document inscrit à l'inventaire des bibliothèques de France."

Le responsable des fonds patrimoniaux nous fait part d'une autre anecdote. Il fut un temps où la Ville possédait un obituaire, c'est à dire un registre d'église avec les noms des défunts et les offices religieux qui devaient être célébrés à la date anniversaire de leur trépas. Il venait de Chartres, Dieu seul sait comment, mais sans doute suite aux confiscations révolutionnaires. "Cet obituaire a été réclamé par la Ville de Chartres à Saint-Etienne. Les élus ont beaucoup tergiversé - ce sont des pièces précieuses - et ils ont demandé que soit procédé à un échange. Saint-Etienne a réceptionné un missel médiéval en provenance d'un collège parisien mais propriété de la Ville de Chartres." Ce missel a ainsi échappé aux bombardements de la Seconde Guerre Mondiale visant Chartres. L'obituaire ?

Nous poursuivons notre visite avec Jean-Antoine de La Tour Varan. Celui-là collectait et recopiait inlassablement - travail de bénédictin - des textes pour en faire des volumes de recueil concernant les confréries, les couvents de Saint-Etienne... Le nom ne nous est pas inconnu. La Région Illustrée, dans les années 30, a publié une photo de sa pierre tombale, à Firminy ou Saint-Etienne. Existe-t-elle encore ?
Pause, bien méritée, pour évoquer une acquisition récente, celle du manuscrit du Jongleur de Notre-Dame, de la main de Massenet, qui sera réceptionnée à Saint-Etienne début juillet. Un manuscrit acheté 38 400 euros, tous frais compris. "Une excellente opération", estime notre guide. " Toutes les fois qu'on le peut, on essaie d'acheter du Jules Janin, du Claude Fauriel ou du Massenet, nous dit-il. Bon an, mal an nous avons environ 15 000 euros de budget en propre. Nous pouvons être aidés par l'APIN (Acquisition patrimoniale d'intérêt national, ndlr) qui nous subventionne en règle générale à 50% et on peut, d'autre part, nous faire subventionner en commission du Fond Régional d'Acquisition des Bibliothèques, Etat/Région, dont je suis moi-même conseiller."
Il existe deux fonds Massenet (dont la côte explose semble-t-il), principaux en France, hormis les fonds privés: la bibliothèque de l’Opéra Garnier, succursale en quelque sorte de la BnF, et notre bonne ville de Saint-Etienne. Thierry Veyron: " Ils voulaient le jongleur mais on s'est arrangé avec eux en leur disant que pour nous c'était une pièce qui avait beaucoup d'importance, que la pièce avait été jouée sur le parvis de Saint-Charles en 42... et ils ont accepté de ne pas enchérir dessus...".
" Par contre, regrette-t-il, j'aurais bien voulu avoir Bacchus, qui passait dans la même vente. Parce qu'en 2003 j'avais acheté Ariane, et Bacchus c'est la suite d'Ariane. Mais là ils ont dit non. Ils ont dit qu'ils avaient un autre manuscrit d'Ariane et comme ils sont beaucoup plus riches que nous, c'était pas la peine d'insister...".

Après cet interlude, nous passons à livre de droit. Un ais, une planchette de bois recouverte de cuir frappé, sert de couverture. Les vers ont fait du boulot. C'est un incunable, un des premiers ouvrages imprimés, du temps de l'imprimerie "dans le berceau". La bibliothèque conserve seize incunables. C'est du papier et non plus de la peau d'animal (parchemin). Où a-t-il été imprimé ? Thierry Veyron cherche le colophon en fin d'ouvrage. En vain... C'est un ouvrage en deux tomes. Le conservateur retire d'un rayon le 2e volume. Non plus...

Du fonds ancien général on passe au fonds ancien forézien avec ce tome quatrième de L'Astrée, édition de 1646, dédiée par Honoré à Marie de Médicis. Il y a aussi de nombreux documents, on ne s'en étonnera guère, sur le chemin de fer. Un des plus célèbre, sans doute, est cette lithographie en quatre parties de Engelman Père et Fils des environs de 1840. Plus rarement reproduit est ce numéro du "Messager boîteux", un almanach de Neuchatel (Suisse) paru en l'an de grâce 1834. On y découvre une vue du tunnel de Terrenoire; on y lit surtout le sentiment de l'auteur qui embarque à bord du train pour une odyssée dans le paysage: " De chaque côté de la route, vous voyez glisser de vieux arbres sur la cîme des rocs; tantôt vous avez à droite et à gauche un précipice de soixante pieds; tantôt vous entrez dans une voûte obscure et sans fin; car le chemin de fer va tout droit devant lui sans reculer jamais. Il marche, il comble les vallées, il brise les montagnes; aussi il marche, il marche à vous donner le frisson et le vertige...".Â

Estampes, cartes et plans sont au nombre d'un millier. Les collections doivent beaucoup à des legs d'érudits locaux, Louis Chaleyer, Auguste Bernard ou encore Joseph Delaroa dont les estampes sont numérisées sur le site de la médiathèque. La bibliothèque conserve également un grand fonds d'ouvrages jansénistes et des milliers d'autres en provenance de l'Ecole des Mines, dont de nombreux restent à cataloguer, gardés pour la majeure partie dans le magasin et dans cette réserve pour les exemplaires antérieurs à 1810. Certains portent l'ex-libris de l'Ecole des Mines de Moutier. L'école stéphanoise a sa fondation ayant hérité de sa bibliothèque.Â

Plusieurs fonds modernes, postérieurs à 1810 (général, industriel...) composent le magasin. Le fonds forézien est riche de 30 000 titres. "Lorsqu'on achète un document récent, on l'achète toujours en double exemplaire, nous explique Thierry Veyron. Un pour le prêt, éventuellement, et un autre pour la consultation sur place. Si l'on juge le document extrêmement important, on l'achètera en trois exemplaires; le troisième étant non communicable et destiné à pallier à la perte d'un document." Les ouvrages de ce fonds ont tous un lien avec notre région, même s'il peut sembler ténu au premier abord: l'action d'un roman qui s'y déroulerait, la personnalité de l'auteur, son origine,... Comme les Archives départementales, la bibliothèque conserve aussi les titres de la presse régionale qu'elle microfilme et propose à la consultation en salle Patrimoine. Le continuum de presse va du Mercure Ségusien (1825) jusqu'à l'actuelle PQR et les hebdomadaires comme La Gazette, conservée elle sous forme papier, en passant par Le Mémorial, La Loire Républicaine,... Le fonds général de conservation est composé lui notamment de revues dont La Revue des Deux Mondes, conservée depuis 1829 et à laquelle la bibliothèque est toujours abonnée. Des monographies aussi, de la littérature ou ayant trait aux sciences sociales, la philosophie et l'épistémologie. "C'est la partie intello de la bibliothèque", conclut Thierry Veyron.
