Saturday, August 15, 2020

Depuis dix ans, le Cinéma Le France développe une démarche de production audiovisuelle originale, en lien avec le tissu socio-culturel stéphanois. Ce dispositif, baptisé "Images et Mémoires d'immigration", s'adresse aux adolescents qui signent eux-mêmes les films, avec l'aide ou non d'un réalisateur professionnel. Le point de départ de ces productions, qu'il s'agisse d'un documentaire ou d'une fiction, est un questionnement sur les représentations des situations d'immigration. "Escale ou Terminus" (sorti en 2001), à  partir des images d'archives de la Cinémathèque, amorça cette démarche.   Une vingtaine de films ont suivi (9h de film montées) dont "Saint-Etienne/Timezrit, allers-retours", sorti en 2008.

Dahmane Bouaziz, intervenant réalisateur au Cinéma Le France :

" Nous avons participé en juin 2005 aux 3emes Rencontres Cinématographiques de Bejaia, en Algérie, où nous avons pu présenter les films réalisés entre 2000 et 2004. Des repérages ont abouti en 2007 à  un projet de co-réalisation documentaire, porté par des lycéens des deux pays, sur les liens historiques entre Timezrit et le bassin houiller de la région stéphanoise... Nous nous sommes rendus compte en effet que de très nombreux habitants de Timezrit, en petite Kabylie, à  40 km de Bejaia, avaient immigré à  Saint-Etienne..."

Lilias Benramdane, co-réalisatrice:

" Antoine Ravat, du France, et Fabienne Rouby, notre professeur d'histoire-géographie, nous ont proposé de faire ce film, sur un passé qui nous tenait à  coeur, en recueillant les témoignages des mineurs  de Timezrit et montrer les liens qui unissent les deux régions. Une dizaine de filles de différentes origines, espagnole, marocaine, algérienne, polonaise..., ont participé au projet. Nous étions scolarisées au Lycée Technique Benoît Charvet, l'année du bac. On a eu les résultats en Algérie, en 2008. Dahmane, Tristan et Anais Castella nous ont initiées au montage et le Parc de Montaud a prêté ses locaux*. L'idée du film était de poser des questions aux anciens mineurs: quelle était leur vie là -bas; pourquoi ils sont venus ici; comment ils vivaient à  Saint-Etienne; pourquoi ils sont restés ou sont repartis...  On a recueilli 72 heures de témoignages des deux côtés de la Méditerranée. "

Dahmane Bouaziz:

" C'était important là -bas, en Algérie, parce qu'on s'est aperçu que cette histoire n'était pas connue, pas transmise. Que ces anciens mineurs n'avaient pas raconté cette histoire. Pourtant la mine de Timezrit a joué un grand rôle. Elle a permis à  un monde rural de se moderniser en même temps qu'un brassage de populations. Des ingénieurs de diverses nationalités sont allés y travailler. Il y a eu l'émigration vers la France. Tout ça fait qu'on a affaire à  Timezrit à  un peuple très ouvert, très accueillant..."

Festival Planète couleurs 2010, une partie de l'équipe autour de Fabienne Rouby, Mouloud Kinzi et Dahmane Bouaziz. Le film a été réalisé par Lilias Benramdane, Sonia Boukadida, Aurélie Crochet, Fatima El Mesbahi, Emilie et Perrine Mohand, Laurianne Paurraz, Cathy Siauve, Caroline Soulier et Fatoume Zemmit. 

Mouloud Kinzi, dans le film est le guide et l'interprète. Il est natif de Timezrit:

" C'est une commune de 35 000 habitants qui comporte douze villages perchés sur la montagne au dessus de la vallée de la Soumam. Une région paysanne où les hommes travaillaient aux champs et à  la mine de fer. Un travail harassant, pour 7 francs par jour. Ils sont donc venus travailler en France, dans les mines de charbon où le salaire était plus élevé. Les hommes seuls d'abord. La première famille est arrivée en 1950. Le frère de mon grand-père fut le premier à  arriver à  Saint-Etienne en 1908. Le plus fort de cette immigration a duré de 1930 à  1962.  "

Lilias Benramdane:

" Ce sont plutôt les femmes qui évoquent les conditions de vie en France. Certaines disent avoir été très bien accueillies. Elles parlent de leurs voisins grâce auxquels elles ont appris la langue. Mais d'autres femmes ne sortaient pas. Elles étaient mises à  l'écart, d'où un apprentissage de la langue beaucoup plus difficile... Chez les hommes, l'intégration s'est faite beaucoup plus facilement. En 1930, une association s'était créée pour subvenir au besoins des nouveaux arrivants ou de ceux qui repartaient. Elle existe toujours: Timzrit solidarité..."

Mouloud Kinzi:

" Il y a toujours eu des allers-retours entre Saint-Etienne et l'Algérie. Des messagers apportaient les nouvelles aux uns et autres. Après l'Indépendance, certains sont restés en France; d'autres à  Timezrit. Pour des raisons familiales souvent. Dans le film, un stéphanois dit qu'il ne voulait pas retrouver la misère. Un autre est resté en Algérie parce que c'était une question d'honneur. "

La mine de Timezrit en 1962 (photo/Le France). Le film est dédié au maire Fatah Chibane, assassiné le 5 novembre 2008.

Dahmane Bouaziz:

" Ce travail de passerelle se poursuit toujours en lien avec Ciné +, une association de Timezrit rencontrée à  Béjaia en 2005. Créée par des enseignants algériens, elle intervient auprès des jeunes, propose une éducation à  l'image et des projections... Nous avons monté ensemble des ateliers d'initation, de formation. En ce moment, ils ont par exemple un désir de se former au cinéma d'animation. Un rêve partagé serait  de créer un Musée de la Mine de Timezrit. J'ai travaillé aussi personnellement sur un autre projet, un documentaire qui est vraiment l'histoire complète de la mine de Timezrit, tourné cette fois pour les Algériens... "

(*) En parallèle du voyage à  Bejaia, une autre réalisation documentaire a vu le jour en partenariat avec le Parc de Montaud. "Mémoire des mineurs, trajectoires d'immigrés sur le quartier de Chavassieux Grand Clos" a été réalisé par des petites-filles de mineurs âgées de 15 à  17 ans, accompagnées de Tristan Castella et Fatima Aà¯t M'Bark. Un extrait peut être visionné sur internet (format quiktime): memoire-imaginaire-creation