Saturday, October 24, 2020

C'est une affaire qui ne concerne pas directement la Loire. Elle se passe au nord, vers les corons. Mais pour évoquer l'histoire des "neufs brisés de la fosse 7", la télévision a utilisé ce 21 janvier 2008 au soir, des images de chez nous. Parce que la grande grève des mineurs de 1948 (4 octobre - 29 novembre) fut dans la région stéphanoise, comme en Lorraine et dans le Nord d'ailleurs, particulièrement suivie et violente, avec mort d'hommes.

En 1948, le mineur, considéré l'avant-veille comme le premier ouvrier de France, le héros qui a remporté la bataille de la production, permettant le relèvement d'un pays que quatre années d'occupation et de privations ont rendu exsangue, le mineur donc, tombe de haut.  Alors que les prix augmentent et qu'un profond mécontentement s'est manifesté dans les puits et les services durant toute l'année 1947, le ministre Robert Lacoste met le feu aux poudres en publiant en septembre 48 plusieurs décrets qui remettent en cause leur statut. Un d'entre eux stipule que la gestion du risque Accidents du Travail et Maladies Professionnelles soit remis aux Houillères, alors que deux ans plus tôt elle avait été placée, une vieille revendication syndicale enfin exsaucée, entre les mains des Sociétés de Secours Minières, créant ainsi la Sécurité Sociale Minière. 

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S'ensuivirent huit semaines de grève. La CFTC et CGT-FO avaient appelé à  48h de grève.  La CGT appelle à  la grève générale et illimitée, une "arme dangereuse" pour la CFTC. Une grève massive et très durement réprimée. Des milliers de mineurs furent licenciés et emprisonnés. Dix-sept familles des corons du Nord, dont les neuf mineurs survivants, réclament aujourd'hui justice, soixante ans après.  « Longtemps, je fus catalogué “mauvais Français”. Je n’ai pu intégrer l’administration qu’en 1959, onze ans après ma condamnation à  quinze jours de détention pour avoir pris part à  la grève de 48 alors que nous avions le droit de cesser le travail : c’était dans la Constitution. », explique au journal France soir Norbert Gilmez, ancien délégué syndical, aujourd'hui âgé de 86 ans.


Photo Léon Leponce
"Dans la dureté des affrontements, les mineurs retrouvent des réactions anarcho-syndicalistes" , écrivent les auteurs de "150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois"

Les anciens mineurs et leurs familles ont attendu 1981 pour qu'une loi d'amnistie couvre les faits, puis la loi de finances 2005 a prévu une indemnisation pour les prestations de chauffage et de logement, mais pas pour les salaires non versés suite aux licenciements. Seule la moitié environ des 17 requérants ont depuis reçu des indemnités, s'élevant à  20.000 euros en moyenne, selon leurs avocats. Les anciens mineurs ont alors saisi la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (Halde), mais celle-ci n'est pas parvenue à  trouver une médiation avec les Charbonnages de France, auxquels s'est substituée depuis le 1er janvier 2008 l’Agence nationale pour la garantie des droits des mineurs (ANGDM), un différend persistant toujours sur le montant du préjudice à  allouer. Les requérants demandent 60.000 euros chacun de dommages et intérêts en réparation du préjudice matériel et moral qu'ils ont subi.

Le 21 janvier 2008, la tentative de conciliation a échoué. Une nouvelle audience devait avoir lieu  en novembre 2008.

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Gabriel Maritan est sorti de prison en 1949
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Petite chronologie des évènements, notamment dans la Loire:

Le 4 octobre 1948, la grève est totale dans les houillères. 340 000 mineurs en grève ! Le 7 octobre, premier mort; en Moselle, le mineur Jansek est fauché par une rafale de la police. Le 13, six femmes de grévistes sont blessées par les CRS à  Forbach. Les premières condamnations sont prononcées. Dans la Loire, les choses s'enveniment à  compter du 18 quand les forces de police occupent les puits. A La Béraudière, les mineurs mettent en fuite les CRS et réoccupent leurs puits. Le lendemain, à  Saint-Etienne, Carmaux et Decazeville, les grévistes empêchent les forces de police d'occuper leurs puits. Le 20 octobre, bataille rangée et harcèlement des forces de l'ordre durant plusieurs heures à  Firminy et La Ricamarie. Le puits de La Béraudière est inondé. Le 21, la police ouvre le feu. Antonin Barbier est tué. Un autre mineur est grièvement blessé. Il devait décéder plus tard des suites de ses blessures. A Montceau les Mines, une centaine de CRS sont faits prisonniers !

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Bourse du Travail de Saint-Etienne
octobre 2008

Le Conseil des Ministres autorise aux forces de police de faire usage de leurs armes, après sommations d'usage -  on a vu qu'elles ne s'étaient pas privées - et les travailleurs étrangers sont menacés d'expulsion. Les réservistes sont rappelés.  François Mitterrand autorise les pouvoirs publics à  sanctionner les journaux incitant à  la grève. Le 23 octobre, une quinzaine de journalistes et photographes signent à  Firminy une lettre dans laquelle ils déclarent que dans l'affaire Barbier, les forces de police ont tiré sans sommation.

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Le 25 octobre, 30 000 personnes assistent aux obsèques d'Antonin (ou Antoine) Barbier à  Firminy. Le lendemain, grève générale à  Saint-Etienne: la ville est privée de transports. La CFTC et CGT-FO appellent à  la reprise du travail. Celle-ci débute  dans la Loire fin octobre malgré le syndicat CFTC de La Ricamarie qui parle de "trahison" et la CGT qui poursuivra encore le mouvement plusieurs semaines. Le 28 octobre, le maire communiste de Firminy, Marcel Combes, est révoqué. Au 3 novembre, on compte près de 800 arrestations au cours des opérations de dégagement des puits, tous bassins confondus. 4 novembre: L'Humanité publie "L'Eclatante victoire des CRS" d'Aragon. Le 5 novembre, des mineurs stéphanois sont condamnés à  des peines allant de un mois à  quatre mois ferme et des amendes de 2000 à  10 000 francs. Le 8 novembre, 50 000 personnes défilent dans le Nord/Pas-de-Calais. Le 12 novembre, bataille rangée à  Gardanne. 27 mineurs sont arrêtés. 20 novembre: graves incidents au puits de La Béraudière (Loire): les gendarmes ouvrent le feu, plusieurs grévistes sont blessés. 26 novembre: la souscription en faveur des mineurs en grève atteint 300 millions. Mais le mouvement perd de son ampleur.  Durant le mois de novembre des milliers de licenciements, des centaines d'emprisonnements, de condamnations et d'expulsions sont prononcés. 29 novembre: reprise du travail.

Selon Jules Moch, alors Ministre de l'Intérieur, 4000 soldats furent déployés à  Saint-Etienne. 35 000 dans tout le Nord Pas-de-Calais, 50 000 dans toute la France.

Selon Joseph Sanguedolce, dans son ouvrage "Parti pris pour la vie", 460 mineurs ont été arrêtés. 368 ont été condamnés. 20 délégués-mineurs ont été révoqués, ainsi que deux administrateurs, pour le seul département de la Loire.

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Sources (chronologie):  Cahier n°15 de l'Institut d'Histoire Sociale Minière, septembre 98
"150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois", d'Héritier, Bonnevialle, Ion et Saint-Sernin

A noter aussi sur le site internet de la Bibliothèque municipale de Saint-Etienne, les albums de Léon Leponce, dont celui, consultable en ligne, des évènements de 48 et qui rend bien compte du véritable climat insurrectionnel qui régnait.