Dans La France "virile" (Payot, 2000) l'historien Fabrice Virgili a livré le résultat de ses recherches sur cet épisode de notre histoire qui, aujourd'hui encore, continue de susciter un malaise. D'après l'auteur, environ 20 000 femmes, de tous âges et de toutes professions, accusées d'avoir collaboré avec l'occupant allemand, ont été tondues en France de 1943 - cette pratique ayant débuté pendant l'Occupation - à 1946, par des résistants, certains de la dernière heure, des voisins ou des hommes investis à la Libération du pouvoir de police et de justice.Leurs cheveux furent rasés à leur domicile ou, dans l'explosion confuse et exutoire de la Libération, sur la place publique devant la foule venue assister au spectacle. D'autres tontes eurent lieu dans des lieux d'internement. Elles étaient accusées, quand le motif peut être cerné, de collaboration politique (appartenance à la Milice, LVF, Parti franciste, PPF...), de dénonciations ou encore de collaboration économique. La moitié des tondues furent châtiées pour avoir eu des "relations" avec le vainqueur de 40 - "collaboration horizontale" comme ce fut appelé par la suite. Des femmes aussi n'avaient rien à se reprocher ou si peu mais firent les frais de vengeances personnelles, de la malfaisance habituelle. Il y en a qui furent non seulement tondues mais dénudées, exhibées à travers rues, avec des inscriptions sur leur corps (croix gammée...), obligées de porter des pancartes ("vendue à l'ennemi", "a fait fusiller son mari"...) ou de faire le salut nazi. Des témoins, des résistants, des libérateurs américains ont écrit leur écoeurement après avoir assisté à certaines scènes, qui "rappellent précisément, s'est indigné un journaliste marseillais, les pires habitudes des ignobles sadiques SA et SS".
Dans L'épuration sauvage, Philippe Bourdrel évoque le cas d'une Mme G., accusée de collaboration horizontale, et, plus grave, de dénonciation de résistants. Arrêtée, elle fut relachée faute de preuve. Elle fut abattue et son corps retrouvé dans un fossé de Planfloy.
On lira dans cet ouvrage de 300 pages le sens à donner à cet événement. Le département de la Loire y occupe une petite place (quelques lignes) mais singulière, pour plusieurs raisons. D'abord, c'est avec les Hautes-Alpes et l'Indre l'un des trois départements entiers (non divisés par la ligne de démarcation comme l'Allier, les Landes, etc.) de la zone sud, pourtant non occupée jusqu'en novembre 1942, "où la part des femmes sanctionnées (par les cours de justice et les chambres civiques instituées en 1944, ndFI) est supérieure à la moyenne nationale". Cette moyenne nationale étant de 26% et devant beaucoup à la zone nord, occupée elle, depuis 1940, et où cette proportion est dépassée dans plus de trente départements. Monique Luirard, dans La Région stéphanoise dans la guerre et dans la paix, indique que 93 femmes furent emprisonnées sur les arrondissements de Saint-Etienne et Montbrison, 29 d'entre elles pour "relations avec les troupes d'occupation", 24 pour des motifs inconnus, les autres pour divers motifs: appartenance à la Milice, achat de biens juifs, marché noir, délation... Mentionnons en passant dans notre département le cas de la maîtresse française du chef adjoint de la Gestapo, condamnée à mort le 12 septembre.
Autre fait marquant, relève Virgili d'après des documents allemands, c'est dans la Loire, à Roanne, que s'est produite une des tontes antérieures à la Libération. Elle eut lieu en octobre 1943. Neuf femmes auraient été tondues par des résistants pour avoir travaillé auprès d'entreprises allemandes. On n'en sait pas plus.
Et pour finir, concernant cette fois Saint-Etienne : « Le fait que les victimes des coupes de cheveux soient des femmes me paraissait une telle évidence que la découverte du premier cas de tonte masculine a Saint-Etienne a constitué une réelle surprise. " La tondue" pouvait donc être aussi un homme, et la photographie de deux pillards promenés le crâne rasé dans les rues de Saint-Etienne confirmait une fois de plus la nécessité de rompre avec l'image d'Epinal. Comment savoir alors si un homme "malmené", "houspillé", ou encore "brutalisé", a été tondu ou pas ? »
L'auteur évoque par ailleurs trois autres hommes exhibés dans les rues de Saint-Etienne, tondus ceux-là pour dénonciation. Evoquant à ce sujet les papiers de L'Espoir, il nous était facile d'aller consulter ce journal. La photographie publiée le 14 octobre 44 montre en fait un seul homme, portant une pancarte sur laquelle il est écrit: "Pillard j'ai pillé au nom de la police FFI". La légende indique assez confusément: " L'un des pilleurs de ferme, Jean S...., 34 rue du Puy, et P. E., 14 rue Jeanne d'Arc, qui obtinrent hier dans les rues de stéphanoises un succès de curiosité." Les noms des deux hommes figurent en toutes lettres dans le journal.
Et pour finir, concernant cette fois Saint-Etienne : « Le fait que les victimes des coupes de cheveux soient des femmes me paraissait une telle évidence que la découverte du premier cas de tonte masculine a Saint-Etienne a constitué une réelle surprise. " La tondue" pouvait donc être aussi un homme, et la photographie de deux pillards promenés le crâne rasé dans les rues de Saint-Etienne confirmait une fois de plus la nécessité de rompre avec l'image d'Epinal. Comment savoir alors si un homme "malmené", "houspillé", ou encore "brutalisé", a été tondu ou pas ? »
L'auteur évoque par ailleurs trois autres hommes exhibés dans les rues de Saint-Etienne, tondus ceux-là pour dénonciation. Evoquant à ce sujet les papiers de L'Espoir, il nous était facile d'aller consulter ce journal. La photographie publiée le 14 octobre 44 montre en fait un seul homme, portant une pancarte sur laquelle il est écrit: "Pillard j'ai pillé au nom de la police FFI". La légende indique assez confusément: " L'un des pilleurs de ferme, Jean S...., 34 rue du Puy, et P. E., 14 rue Jeanne d'Arc, qui obtinrent hier dans les rues de stéphanoises un succès de curiosité." Les noms des deux hommes figurent en toutes lettres dans le journal.
Concernant les trois dénonciateurs, voici l'article du 20 octobre: " Hier, on a promené dans Saint-Etienne trois individus au crâne rasé, adornés de cette pancarte: pour 5000 fr. j'ai livré deux Patriotes à la Gestapo. Ils ont été fusillés après avoir été torturés. Cette mise au pilori apparaîtra comme un châtiment assez faible - et au demeurant superfétatoire - appliqué à des hommes coupables d'un crime aussi vil. Aussi bien la réaction de la foule n'était elle point du tout celle qu'on attendait d'une semblable exhibition. En majorité les braves gens qui entouraient les trois coupables étaient d'avis qu'on les juge au plus vite et même qu'on les exécute sans jugement - un point c'est tout. Et peut-être même certains pensaient-ils qu'il eut mieux valu les abattre sans les exhiber que les exhiber pour peut-être, ensuite, les laisser vivre."
C'est en consultant les premiers numéros de La République, l'organe provisoire du Comité de Libération de la Loire, qui remplaça à compter du 21 août La Tribune Républicaine, qu'on trouve aussi dans un avertissement - "Les pillards seront fusillés" - le cas d'autres hommes tondus et promenés dans les rues de Feurs en portant un écriteau sur lequel était écrit: "Voilà les pillards". " A la suite de quoi, lisons-nous, ces tristes personnages ont reçu le châtiment qu'ils méritaient..."
C'est en consultant les premiers numéros de La République, l'organe provisoire du Comité de Libération de la Loire, qui remplaça à compter du 21 août La Tribune Républicaine, qu'on trouve aussi dans un avertissement - "Les pillards seront fusillés" - le cas d'autres hommes tondus et promenés dans les rues de Feurs en portant un écriteau sur lequel était écrit: "Voilà les pillards". " A la suite de quoi, lisons-nous, ces tristes personnages ont reçu le châtiment qu'ils méritaient..."
Ainsi la Loire fait partie de la vingtaine de départements recensée par Fabrice Virgili où des hommes ont été tondus. Mais des tontes de femmes ? Aucun article de presse, en tout cas, ne semble en évoquer mais l'auteur affirme en renvoyant à Monique Luirard qu'elles ont bien eu lieu dans les premiers jours de la Libération. Pourtant, la lecture de cet ouvrage nous laisse sur notre faim. Ne s'y trouve qu'une vague allusion...
Illustration: photo en couverture de La France "virile"
