Sunday, August 01, 2021
L'exposition "Le cycle à  Saint-Etienne, un siècle de savoir-faire", présentée au Musée d'Art et d'Industrie, et un livre signé André Vant, invitent à  découvrir les principales étapes de l'histoire de cette industrie qui fit de Saint-Etienne, selon l'expression apparue à  la fin du XIXe siècle, "le Coventry français".


Un "faux Coventry", précise André Vant dans son imposant ouvrage, et plutôt "un vrai Birmingham", avec des entreprises principalement orientées vers la pièce détachée, alors que Coventry s'appuyait sur de puissantes sociétés dominées par les constructeurs. Ainsi si la galaxie du cycle stéphanois comptait quelques grosses maisons, elle était surtout composée d'une myriade d'ateliers (Rafer, Chavanet, Teyssier et Valette, Goudefer, Moizieux, Emonet...) spécialisés dans la fabrication de cadres, manivelles, pédales, moyeux, chaînes, billes, guidons, lanternes, freins... et capables de produire tous les types de boulons, vis, colliers possibles et imaginables. Dans le domaine des pièces détachées, Saint-Etienne et son bassin pouvaient vraiment se prévaloir du titre historique de "capitale du cycle", souligne l'exposition. "Tous les éléments métalliques entrant dans la fabrication d'une bicyclette sont représentés et pour certaines de ces pièces, la région stéphanoise avait même un quasi monopole."


Ici on peut toucher ! L'exposition, qui s'intéresse tout particulièrement aux stratégies d'entreprise, en matière de productions, de commercialisation, de publicité... est interactive et réunit plus de 130 objets dont, évidemment, de nombreux vélos, anciens et modernes, français et étrangers: Hirondelle de 1935, Chemineau de Panel (1925), RPF de 1915, tandem Hirondelle, prototype Mercier, vélo électrique pliable Yike Bike, vélo de ville made in Taiwan, vélo couché des Pays Bas... Le musée a aussi commandé un fixie 100% français à  l'entreprise Cycles Victoire à  Clermont-Ferrand. Quelques motocyclettes sont également exposées.

Cette formidable aventure débute avec les frères Gauthier, Pierre et Claudius, inventeurs en 1886 de la première bicyclette stéphanoise (française ?), "pompée" sur un modèle anglais, puis avec Mimard et Blachon, fondateurs de la Manufacture Française d'Armes (1885). A celle-ci l'auteur consacre un chapitre entier. Ces précurseurs (à  plus d'un titre) fondèrent dès 1887 la marque Hirondelle, à  l'avant-garde des marques de cycles. D'autres fabricants leur emboîtent le pas et Le Sloughi, L'Estafette et Le Mistral (Dombret et Jussy), Ouragan (Dombret aîné),  Svelte (Société manufacturière d'armes et cycles), Wonder de Ravat, etc., apparaissent sur le marché. Le musée expose de superbes affiches (Automoto, Ravat, Ateliers du Furan, Rivolier Père Fils...) dont une proclamant humoristiquement la supériorité de certaines fabrications stéphanoises sur les machines anglaises.


André Vant est géographe. Son livre de 335 pages donne le tournis. Il comporte aussi de précieuses annexes, tableaux, cartes et graphiques, sur le poids des différentes pièces des vélos, les chiffres du marché français, la localisation des entreprises dans le bassin stéphanois et le nombre de salariés, ainsi qu'une liste de plus de cent marques stéphanoises, de Adonis (Bicler) à  Zermatt (Megacycles). Il comporte en outre de nombreuses illustrations: affiches, extraits de catalogues, photos...

Au rang des pionniers figure aussi en bonne place Paul de Vivie dit Vélocio, directeur-gérant de la revue Le Cycle, fondateur de la manufacture La Gauloise et infatigable promoteur du cyclo-tourisme. Il fut aussi l'inventeur d'ingénieux systèmes pour obtenir plusieurs vitesses. Plusieurs médailles et plaquettes de la fameuse montée cycliste qui glorifie son souvenir sont exposées. Elles proviennent de la collection de Bernard Chaussinand, auteur  d'ouvrages sur Claudius Bouiller et Joanny Panel, autres précurseurs du dérailleur. Un volet de l'exposition est consacré à  cette "bataille du dérailleur" marquée par l'âpre rivalité entre les systèmes de Panel (le Chemineau adopté par le coureur Benoît Faure), l'As de la société Brunet et le Cyclo d'Albert Raymond. 


On survole les années 20, considérées comme l'âge d'or de l'industrie du cycle stéphanois, avec la construction du vélodrome couvert (1925), la présidence "musclée" de Jean-Frédéric Boudet à  la tête de la Chambre syndicale des cycles et l'organisation des Semaines du Cycle (1927 - 1931). Des années 30 on retiendra en particulier l'apparition du Duralumin. Cet alliage d'aluminium, léger et élégant, fit le succès de plusieurs entreprises. André Vant répertorie encore pour l'année 1947 142 unités de production stéphanoises, en comptant la Manufacture Française d'armes et de Cycles, Ravat à  Monthieu (bicyclettes, cadres, moyeux...), Automoto (bicyclettes), Mercier (cadres). En 1946, 91% des roues libres françaises sont fabriquées à  Saint-Etienne. La maison Duban-J. Moyne fournit à  elle seule 900 000 roues et les couleurs de Mercier (constructeur) et CLB (fabricant de freins) s'affichent dans toutes les courses. Mais les années 50 sont marquées par une crise profonde résultant entre autres de l'effondrement du marché indochinois, la concurrence du scooter et la diminution des heures travaillées. Dans les années 60 l'effondrement du système est amorcé.  Toujours d'après André Vant, "la région stéphanoise n'est [alors] plus qu'un agrégat inconstitué d'entreprises désunies". En 1967, le nombre de salariés n'est plus que de 3000 (15 000 en 1923 à  titre de comparaison). Certaines entreprises, comme Ledin (fabricant depuis 1902 de roues libres) s'orientent vers d'autres productions: outillage, etc.


Le bike boom du début des années 70, dû au marché américain, fait long feu et la concurrence étrangère à  moindre coût allait finalement enfoncer  le clou. Certaines entreprises se maintinrent pourtant, un temps, telles Vitus, qui symbolisa longtemps le dynamisme stéphanois avec des innovations révolutionnaires dans le domaine du cadre. Elle disparaît en 1999 après d'autres, Lyotard par exemple (jantes, pédaliers).


De nos jours, on estime que le secteur du cycle, dans le bassin stéphanois, représente une centaine d'emplois. Deux entreprises sont dédiées à  l'assemblage/montage. France-Loire, anciennement à  Andrézieux, désormais à  Saint-Cyprien (groupe  Accel), assemble des cycles en sous-traitance, à  90% pour le compte de Lapierre à  Dijon, contrôlé par le même groupe néerlandais. Les Etablissements Olympic Cycles à  Saint-Romain-le-Puy sont impliqués dans différents créneaux: assemblage, fournisseurs de marchés spécifiques (Véli'Vert), distribution de pièces détachées.  Stronglight fabrique des pédaliers, garde-boue et autres pièces et Mach 1, à  Marclopt,  produit des jantes, écrous, moyeux et rayons.