Monday, August 15, 2022
altDans le cadre d'un festival Avatarium, Jacqueline Caux avait présenté  son film documentaire Detroit: The Cycles of The Mental Machine. Elle était accompagnée de  "Mad" Mike Banks, fondateur du label Underground Resistance.

" Je voulais comprendre ce qui s'était passé dans cette ville en déconfiture économique. Je cherchais The Electrifying Mojo." La ville c'est Détroit, Motor City, bâtie par l'industrie automobile, grâce à  l'abondante main d'oeuvre noire débarquée du sud dans les années 30. Symbole de l'American Way of Life, la cité a connu des retours de conjoncture d'une rare violence. Les émeutes de 1967 l'ont cramée (43 morts), les chocs pétroliers successifs l'ont enfoncée (15 000 maisons abandonnées). Sans s'apesantir, le film de Jacqueline Caux illustre magnifiquement cette histoire et les images des impressionnantes friches industrielles alternent avec celles des riches maisons de Grosse Pointe, l'excroissance métropolitaine de Motown. " Derrière chaque grande fortune se cache un crime encore plus grand", dit un des habitants.

 
mojo.jpg

S'il y est question de souffrance, le film conte surtout l'histoire d'une lutte.  " C'est le côté très vainqueur de la musique de Détroit, de cette musique noire qui imprègne toutes les strates de cette ville abîmée, que j'ai voulu montrer ", dit la réalisatrice. Car si la ville de Cadillac a urbanisé et électrifié le blues - "Ce blues qui sape le moral", dit un prédicateur dans le film -  elle débordait de bien d'autres possibilités: le Gospel et les prêches pour se relever, dans les églises d'abord, puis sur les ondes, le Rythm and Blues et le label Motown, créé par Berry Gordy, qui produisit Marvin Gaye, Stevie Wonder, Diana Ross, les Jackson 5, les Four Tops, Temptations… Autant d'artistes qui lancèrent la bande son de l'émancipation des afro-américains et de la lutte pour les droits civiques.  " La musique techno est issue de tout ce qui s'est passé avant. Elle est liée au passé ", commente "Mad" Mike Banks. Ce sont encore les radios de Détroit, "un lieu de refuge pour tous les visionnaires" qui, dans les années 80, ont favorisé son essor.

Le plus célèbre de ces programmes était « The Midnight Funk Association » animé par le mystérieux « Electrifying Mojo » qui a réussi le mélange du groove local et de la musique synthétique européenne et dont la voix, dans le film, sert de guide intergalactique. A cette sorte de Hakim Bey de la Techno, anonyme comme lui, tous les fondateurs, les Juan Atkins, Carl Craig, Kevin Saunderson, Jeff Mills...  font référence.  "Il a défini beaucoup de choses, c'est le poète de la « Machine Mentale», un  guide spirituel de la musique techno", explique Jacqueline Caux. "Quand son émission commençait, toutes les voitures allumaient leurs phares. C'était le signal ", se souvient le producteur. " Il y a à  Détroit une part de mal et une part de bien. Grâce à  Mojo on est resté dans le contrôle. Il faut garder son équilibre grâce à  la musique. "

C'est cet étrange paradoxe que Jacqueline Caux s'attache à  montrer. Comment la musique de Détroit continue de croître et à  croire sur le terreau de la déliquescence économique et sociale. "Détroit donne beaucoup et reçoit peu en retour, souligne encore "Mad" Mike Banks. La colonisation intellectuelle continue." Ou comment l'adversité écrit de pleines pages du livre Mental Machine.

Illustration d'intro: Heidelberg Project, Détroit (no copyright)