Saturday, October 31, 2020
Plus de vingt ans après Le Thé au Harem d'Archimède, où il pointait du doigt le fossé des générations entre les parents émigrés et leur progéniture, Medhi Charef a surmonté "la cassure de l'exil" et s'est enfin tourné vers les rivages de son enfance.
L'action de Cartouches Gauloises se situe au printemps 1962, peu de temps avant que l'Algérie ne devienne indépendante. Il raconte la guerre dans un petit patelin de l'Oranais et s'inspire pour une bonne part des  souvenirs du réalisateur. C'est à  travers les yeux d'Ali (Mehdi Charef enfant) qu'on assiste à  l'agonie de l'Algérie française et au départ précipité des pieds-noirs vers la Métropole inconnue. Suivis de près d'ailleurs par la famille Charef puisqu'elle débarque à  son tour dès 1963. Le banlieusard aura mis longtemps à  se réconcilier avec l'enfant du bled. "Je n'avais pas envie d'y retourner , explique t-il, j'avais occulté l'Algérie et mon enfance; et je n'ai pas cru mon père quand il disait qu'on y retournerait. Ce n'était plus mon pays et la guerre d'Algérie qu'ils racontaient n'était pas la mienne. " 

Pour montrer sa guerre, le réalisateur a filmé l'observation muette et par trop omnipotente d'un gamin traumatisé. En même temps, il met en scène son quotidien au contact des amis de son âge. Sauf rares exceptions, Ali n'est pas acteur dans la tragédie ambiante, seulement le témoin ébahi de la folie humaine. Et le spectateur "crapahute" tout au long du film de séquences de grande tension (massacre...) en scènes légères (match de foot...). "On se préservait, dit Medhi Charef, et on ne pouvait pas parler aux adultes; ils nous obligeait à  nous taire. On évacuait; on jouait au foot... Tout ça m'a rattrapé à  18 ans." Pour le spectateur, ce montage laborieux, où l'on regarde l'enfant qui regarde, rend l'ensemble difficile à  "digérer". L'émotion est sans cesse promise mais toujours très vite refoulée.
D'autant plus que le réalisateur s'est voulu assez démonstratif dans les scènes de violence et que le cadre historique est surchargé de détails qui semblent inutiles. Le dynamitage d'un buste de la République, une vague allusion à  l'OAS, deux fellaghas en fuite mitraillés dans le dos à  dix minutes d'intervalle !
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Medhi Charef
- Méliès Café, Saint-Etienne
14 août 2007 -

Néammoins, Medhi Charef s'est attaché à  ne pas passer pour "le petit Algérien qui règle ses comptes avec la France" et la violence qui est montrée ne saurait être taxée de manichéisme. Aux exactions de l'armée française font écho les attentats des nationalistes algériens. Et certaines allusions, les attentats dans les écoles par exemple, nous semblent plutôt courageuses compte tenu que le film sera présenté en septembre en Algérie. C'est aussi avec tendresse qu'il regarde les Français d'Algérie. Ce sont moins des colons que des enfants du pays. Derrière l'amitié qui unit Ali et ses potes, c'est la grande histoire d'amour entre la France et l'Algérie qui est mise en exergue. Une amitié qui n'est ni aveugle ni naive et qui rend compte du gachis. La petite bande a beau construire une cabane commune, chacun sait que sur cette terre d'injustice il n'y a guère de place pour le petit "indigène". Et que le nouveau monde en gestation, malgré les souhaits des uns et des autres, se fera sans les "fils de colons". Et sans le chef de gare désabusé qui prédit un sacré bordel quand ils ne seront plus là .
pieuvrtrs

On aurait souhaité autant de nuance dans la manière de traiter les personnages. Malheureusement, leur psychologie est taillée à  la serpe. C'est surtout vrai pour les militaires et on regrettera en particulier le traitement réservé à  Djelloul le harki, brutal et n'attirant guère la sympathie; même quand il supplie l'officier français d'embarquer ses hommes et leurs familles. Au moins l'officier qui transpire la haine est-il racheté par les gentils gars en uniforme. Mais des souvenirs pénibles appartenant au réalisateur n'ont pu souffrir aucune compromission. "C'est un film que j'ai mis 30 ans à  faire, dit-il, c'était difficile parce que j'avais décidé que je ne mentirai pas. Mais je n'en ai pas rajouté." C'est entendu mais puisque les tragédies du passé prennent sens dans le présent, il n'est pas interdit de poser la question de la responsabilité de l'artiste dans la transmission de certaines idées aux plus jeunes générations, en particulier chez celles issues de l'immigration. Etant donné que cette période sombre de notre histoire brille par son absence sur les écrans de cinéma, et c'est encore plus vrai pour les harkis - qui n'étaient pas tous à  l'image de Djelloul - on aurait pu espérer de sa part moins d'intransigeance, plus d'empathie pour les survivants et leurs enfants, un soupçon d'explication, ne serait-ce qu'un chouilla de nuance !
C'était là  aussi une belle occasion d'apaiser une brûlure toujours vive.