Wednesday, December 02, 2020

La prochaine fête de Terrenoire, avec ses traditionnelles joutes, aura lieu le samedi 25 mai. L'article qui suit date de 2011.

 

Ne leur dites pas qu'ils sont Lyonnais ! Ces solides gaillards qui pour la plupart pratiquent aussi le rugby sont de Givors. C'est très important en matière de joute. Parce qu'ils pratiquent la méthode de chez eux: la Givordine. " Les Lyonnais sont des Anglais !" commente le président André Augereau.

Parce qu'ils se croisent à  gauche alors qu'eux se croisent à  droite. Ceci dit, il existe d'autres méthodes encore: la Parisienne, l'Alsacienne, la Provençale... Sur le bassin de Janon, les Sauveteurs de Givors ont offert une démonstration qui a ravi les spectateurs. Et qui leur a servi d'entraînement puisqu'ils disputent ce dimanche un challenge à  Chasse sur Rhône. Et puisqu'on joute en musique, la fanfare les Barket's avait aussi fait le déplacement.


" L'année dernière, nous explique Maryse Bianchin, nous avons organisé toute l'année des initiatives autour du 40e anniversaire du rattachement de Terrenoire à  Saint-Etienne. Avec le conseil de quartier, nous avons décidé d'organiser des joutes. Elles auront lieu chaque année." Autour du bassin vidé, nettoyé et réparé il y a quelques mois, et dans lequel la baignade est interdite, des anciens se souviennent y avoir appris à  nager. Beaucoup y ont bu la tasse ! Roger, Jean et André avait la quinzaine à  la fin des années 40. "  Les joutes l'été attiraient beaucoup de monde, se souviennent-ils. Il y avait un coin baignade et aussi un jeu pour les jeunes. Il fallait attraper dans l'eau des canards avec les ailes coupées. Et puis il y avait le bal, dans la grande salle, juste là . C'était plein." Les joutes étaient tellement en vogue que lors des fêtes foraines de joyeux lurons s'en donnaient à  coeur joie, montés, eux, sur des chars à  bras. Certains fiers à  bras même, qui ne savaient pas nager, croisaient la lance sur l'eau.

"Dans la Loire, les gens aiment la joute", rappelle au micro le président Augereau entre deux commentaires sur le matériel et le règlement. Agé de 81 ans, il se souvient du temps où la Loire était un fief de ce sport. Les joutes de Rive de Gier surtout étaient fameuses. Aujourd'hui, parmi les sociétés, il ne reste guère que La Sirène, à  Saint-Just-Saint-Rambert. Elle a bien porté son nom en 2010 grâce notamment à  Audrey Amstoutz, championne de France de joute, méthode parisienne. Les Givordins n'ont pas été en reste. Ils ont décroché la Coupe de France et un des leurs, Kévin Martins, a été sacré champion de France dans la catégorie Junior Lourd.

Le jouteur se tient sur le tabagnon, armé d'une lance dont la grosseur varie en fonction de la catégorie du jouteur (huit catégories de cadets légers à  lourds) et d'un bouclier nommé plastron avec au centre le neuf qu'il faut viser.

Parmi les personnes âgées rencontrées sur les bords du bassin, quelques-unes se souviennent d'une grande bouée "avec au milieu un grand cygne". Elle était accrochée à  deux pas, avenue de Janon, au siège de la société des joutes de Terrenoire. C'était la société sportive Le Cygne, une association agréée par la Fédération des Sports Nautiques du Sud-Est et la Fédération Nationale de Sauvetage. Notre ami Jérôme Sagnard nous apporte des précisions. Il a signé un ouvrage sur le sujet, paru en 2008: Les joutes en France, L'âge d'or, 1880-1920 (avec Jean-Claude Caira).

Cette chanson locale, par exemple qui rappelle ce glorieux passé nautique :
« Sans crainte de trop gros poissons
Les jeunes se baignent sans façon
Car nous avons comme à  Deauville
Une plage près de la ville
Ah ! Ah ! Oui vraiment
Le grand bassin, ça c'est charmant. »

Et ce témoignage de l'écrivain Maurice Denuzière, dans la préface du livre intitulé  Terrenoire, pays noir dans un écrin vert écrit par Marcelle Beysson. Natif de Saint-Etienne et grand reporter au journal Le Monde, Denuzière rappelle ses souvenirs de jeune spectateur des joutes nautiques  :

« Deux événements marquaient pour moi la saison terrannéenne : la vogue (on dit ailleurs fête foraine) et les joutes sur le bassin de Janon. Si les tours de manège sur un cheval de bois me donnaient mal au coeur, les joutes, sur le grand réservoir d'eau des usines promu stade nautique, me causaient mille émotions. Mon grand-père, qui avait pratiqué ce sport viril dans sa jeunesse, coiffait son canotier et me conduisait à  la fête. Comme il m'avait montré de près les perches des jouteurs, pourvues à  une extrémité de dents de fer destinées à  se planter dans le bouclier de bois de l'adversaire, je tremblais à  chaque assaut : la lance risquait de dévier du plastron et ses crocs de déchirer l'épaule ou le visage du jouteur. Cela était arrivé, racontait mon grand-père, et je l'avais entendu rappeler à  des amis le nom de tel amateur, de Givors ou de Rive-de-Gier, défiguré lors d'une rencontre. Aussi étais-je bien aise quand le jouteur vaincu, tombé à  l'eau, réapparaissait, mouillé mais intact, moulé dans son pantalon blanc et son maillot rayé. »

 

Concernant Rive-de-Gier, une petite plaquette fut éditée en 1946 pour raconter l'histoire de la Société de Sauvetage et de Joutes qui se décrit simplement comme étant « déjà  une respectable dame et si peu coquette qu'elle avoue volontiers son âge : 52 ans. »

Cette société est née « un soir de septembre 1894 avec de si faibles moyens que ses jours paraissaient comptés dès sa naissance. Mais ses par­rains, ses fondateurs avaient foi dans les destinés de leur filleule. Et puis, étant fille des eaux elle eut à  son berceau des marraines qui devaient être des fées. On serait tenté de le croire car contre toute attente elle vécut. » Quelques hommes éclairés, citons, Valette, maître-coiffeur, et Renoulet, maître-tailleur, respectivement Président et Vice-Prési­dent, décident en 1897 d'acheter au nom de la Société de Sauvetage et de Joutes de Rive-de-Gier, le terrain sur lequel devait être construite la piscine de natation pour un montant de 1.638 fr. 50. Leur but initial s'il était de former de bons jouteurs, était aussi de former de bons nageurs mais « la joute l'emporta tout d'abord, elle était beaucoup plus en honneur; depuis longtemps déjà  on applaudissait aux  prouesses «  des rois du tabagnon ». »  Dans cette commune, on joutait déjà  depuis 1840. Quelques anecdotes sont restées dans les mémoires collectives avec par exemple : « un dénommé Lacombe qui devait être l'aïeul des maîtres de forges actuels. Il avait une telle foi dans sa force et son adresse qu'il jouta un jour en habit et coiffé de son haut de forme. Patelin fut son successeur et son imitateur. La légende veut que faute d'adversaires de leur taille, l'un et l'autre joutaient contre le pont de l'Hôtel du canal. »

Comme dans chaque club, les fervents jouteurs sont nombreux, citons : les Gaudin, dit Charcutier; les Desvignes, les Payre et vers 1880 jusqu'en 1895 : les May, les Rivoiron, les Tadary, les Boiron, les Rapp, les Magand, les Badard, etc. Vers 1900, certains membres figurèrent au palmarès des grandes épreuves régionales. Ils avaient nom : Maras, Bonnet, Meunier, Hervier, Laurençon, Rochette, A. Desvignes, J-B. Desvi­gnes, Rigallet, Weber. L'élément déclencheur dans l'émergence de la pratique des joutes dans une commune de 15 000 habitants représentative est lié à  la construction d'une piscine dès 1897, chose rare en France (Le club des jouteurs de Givors reprit cette idée bien plus tard avant de revendre sa piscine à  la commune). Evidemment, cette lumineuse idée suscite de nouvelles vocations avec quelques noms qui émergent, citons : Peillon, Dimier, Bonnard, P.Riyoiron, les frères Octroi, Bonilet Joannès, Baton, Odin, les frères Berne, furent di­gnes de leurs devanciers. De 1905 à  1914, les succès s'accumulent avec Maras, vice-champion de France, à  Paris ; Meunier, champion fédéral au concours de Givors. La société se déplace à  Roanne mais aussi à  Dôle où s'affrontèrent Ripagériens et Givordins : Maras contre Pitiot dit Guillemoche ou encore Jules Bonnet contre F. Bouchardon. A cette époque, la Société de Sauvetage comptait 150 membres portant une tenue uniforme lors des rassemblements sous la présidence de A. Renoulet. N'oublions pas cette remarquable fanfare composée de membres éminents (souvent en famille), citons : Motel, Torgue, Robert et Gueneton étaient de dignes suc­cesseurs des Brun (Chacail), Buisson et Magnin. De nouveaux noms apparaissent les années suivantes, citons : J. Cadier, Bonnon, M. Bru­net, Valet. En 1937, le club organise notamment un championnat de France où émergent de redoutables jouteurs, citons : Bonnon, Valet, J. Cadier, Charrouin, Lang, Pin, Paccouret, Brunet, Sapin, Cheyssac, G. Rivoiron, les frères Foumat, P. Lens. Puis, de 1939 à  1944, de nouveaux jouteurs occupent le devant des compétitions, citons : Valet, Brunet, Pin, Paccouret, Sapin, Lens, Di Donato s'imposent à  l'attention. En cette année 1945, deux membres sont à  l'honneur avec Louis Pin, « en un beau style et face à  de redoutables adversaires, enlevait pour la deuxième fois le championnat de France de joute. A ce même championnat de Vienne, le jeune Callet se montrait dans sa catégorie l'égal des meilleurs. »  Mais, cet essor va stopper net avec le problème récurrent du curage du bassin car ce dernier « se comblait de terre apporté par on ne sait qui. On appelait cette terre de la « mou­rine ». Et, comme ces garçons n'étaient pas assez riches, ils étaient embarrassés pour faire enlever cette « mourine ». Elle allait pour­tant leur interdire à  but, jamais la pratique de ce jeu, qu'ils n'étaient d'ailleurs pas seuls à  aimer. »  . La situation fut insoluble et le bassin de joutes fut malheureusement comblé au grand regret des 10 000 spectateurs en moyenne qui assistaient aux tournois de joute. Aujourd'hui, la mairie de Rive-de-Gier reparle de reconstruire un bassin de joute pour faire revivre cette pratique ancestrale si chère à  cette population. Faisons le voeu que cette entreprise se réalise.

Dans un article intitulé Aux temps des joutes publié dans la revue Mémoire des pays du Gier en décembre 1996, madame Pichon rapporte l'ambiance festive des joutes à  Rive-de-Gier : « Ah ! Mes enfants, pour nous, la joute c'était le soleil, l'été, la fête, les réunions entre parents et amis. Du 14 juillet au 15 août, et même au 26-27 août (la fête de fin d'année) c'était, autour du Bassin de Rive-de-Gier, l'âme de Ripagériens qui vibrait, pour saluer ses champions. A partir du 10 juillet environ, c'était une flottille de barques qui remontaient le canal de Givors à  Rive-de-Gier, barques simples, barques de sauvetage, barques de joutes avec leurs tabagnons orgueilleux sur lesquels se camperaient les jouteurs. Ces barques, on les alignait sur les bords du Bassin, face à  l'Hôtel de Ville. On les nettoyait, les « briquait », les faisait reluire avec force brosses, et quelques touches de peinture pour les rendre plus belles ; on éprouvait les rames, on graissait de ci de là  ; enfin, on en faisait des outils performants pour accueillir leurs champions. »