Wednesday, September 20, 2017

Pour cette balade virtuelle, nous vous convions à  nouveau à  une petite marche dans le Haut Forez, cette fois à  Noirétable. Elle comporte deux étapes, d'abord une halte dans le bourg, ensuite une visite de Notre-Dame de l'Hermitage à  quelques km du village, un lieu magique.

Le village tient son nom de « Nigrum stabulum » qu'il doit aux Bois Noirs qui l'entourent. Le bourg est situé sur une antique voie romaine entre Lugdunum (Lyon) et l'Aquitaine et fut longtemps dominé par le village fortifié de Cervières, où les Comtes de Forez avaient une place forte. Notre visite du village n'est pas exhaustive, elle se fait au hasard des déambulations. Comme souvent, c'est à  partir de la place de l'église qu'elle commence.

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L'église date du XVe siècle. Ce qu'on remarque d'abord ce sont les trois statues qui ornent son porche couvert. Celle du centre est la plus grande, elle représente saint Jean-Baptiste reconnaissable à  l'agneau à  ses pieds. Le précurseur prépare ainsi dans le désert la venue prochaine du Messie. Deux autres l'entourent, leurs noms sont lisibles, il s'agit de deux prophètes de l'Ancien Testament : Moïse, que nous ne présentons pas, et Hélias autrement dit Elie. Ce dernier, très populaire dans la tradition juive (Rois I), est considéré aussi comme le précurseur du Christ. Ces trois figurent ensemble évoquent la Transfiguration du Christ et se trouvaient à  l'origine sur un des deux rochers de Peyrotine à  l'Hermitage. Celui où se trouve désormais la statue de saint Joseph.
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Nous entrons dans l'église, qui est d'une construction assez originale, par le porche ouvert sur un côté et nous descendons quelques marches pour arriver devant l'entrée de la nef. A droite un monument aux mort et la litanie des noms des poilus de 14-18. Un soldat agonise au pied de la Croix. A gauche, une très intéressante sculpture en pierre de lave. Il s'agit de Marie-Madeleine faisant pénitence, facilement identifiable à  son flacon de parfum et le crâne humain qu'elle tient dans sa main. Elle est représentée allongée dans la grotte de la Sainte-Baume en Provence où selon la tradition elle finit ses jours. Elle a les yeux levés au ciel et semble pleurer. La sculpture est datée de 1667 et le livre La légende dorée forézienne nous indique qu'elle provient de Notre-Dame de l'Hermitage où se trouve une copie, vers le chemin de croix. Il existe également une copie de celle de saint Jean-Baptiste évoquée plus haut, cette fois près de la chapelle de la source. Mais de ceci nous reparlerons. L'intérieur de l'église est plutôt sobre. Peu de statues. Un bénitier, derrière l'autel, est à  noter. Sculpté de petits visages sur tout son contour, il porte gravés les noms de Iesus, Maria et Estienne. On y lit aussi un nom : Laurant Rigaud et une date : 1621.

Il y eut autrefois un prieuré à  Noirétable placé sous la juridiction de Cluny en Bourgogne. Il était dédié à  Notre-Dame de Pérotine; Pérotine (ou Peyrotine) étant le nom donné aux fameux rochers de l'actuelle Notre-Dame de l'Hermitage. Ce prieuré est signalé pour la première fois dans un texte du pape Urbain II, celui qui prêcha la croisade à  Clermont. Il ne semble pas qu'il reste de vestiges de ce prieuré. Mais les affiches vantant la Cristille de Noirétable (une liqueur) en gardent le souvenir.
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La place de l'église, bien sympathique, est marquée au sol d'un cadran analemmatique installé en l'an 2000. Un nom bien savant pour désigner un cadran solaire dont le corps de l'observateur indique l'heure. Nous avons testé et ça marche ! Ensuite nous passons aux choses sérieuses en prenant la direction du bistrot.
 
Histoire de faire le malin, je tente de brancher quelques habitués à  propos d'une petite croix de fer plantée sur une pierre mégalithique longiligne répondant au nom de « croix de saint Paul ». Car cette borne christianisée est liée à  une très ancienne tradition locale qui s'est éteinte au début du XXe siècle et qui était nommée « la doune » en patois, autrement-dit « la donne ». Le principe ? Chaque année, le 29 juin, à  la même heure, tous les habitants des hameaux du canton de Noirétable offraient du pain aux pauvres du coin. Et c'est devant la croix de saint Paul qu'avait lieu la distribution. Sauf que je ne sais pas trop si c'est à  Noirétable même que se trouve cette croix et les habitués du troquet ne peuvent me renseigner plus avant. Tant pis.

C'est dans l'espace aménagé à  cet effet par la municipalité, près de la mairie, que nous en apprenons plus sur l'histoire du village. Les bénédictins de Cluny s'installèrent en 1096. Le bourg, modeste, prendra forme du XIIIe au XVIIIe siècle.  Au XVIe siècle, un relais, de premier ordre, avec écuries, hôtellerie, ateliers de réparation, ...  est installé à  la Post, où l'honorable de Fougerolles est portier du Roi. Il durera deux siècles. On y découvre surtout les étonnants dessins qui décorent le "liber seu registrum baptizatoroum" (registre de baptême) de l'église de Nigra Stabulo (1589-1607).

En effet, Pierre Chabrotie, prêtre, ne s'est pas contenté de consigner en latin les noms des enfants, parents, parrains et marraines, éventuellement les professions, il a décoré d'illustrations inspirées de l'iconographie médiévale l'ouverture du registre de chaque année (environ 60 naissances l'an).

En 1911, il y a 900 habitants, et 1000 en 1936. En 1897, quatre trains/jour font le trajet en Saint-Etienne et Clermont. 12000 billets/an seront vendus en 1953. Cette même année, 32 scieries sont en activité. Le nombre d'habitants atteindra son maximum entre les années 1960 et 1980: 1200 habitants dans le bourg et 600 de plus dans les lieux-dits. Quant à  la station climatique, elle fut créée le 17 février 1930 avec la Chambre d'industrie touristique. Il y avait à  cette époque une offre hôtelière et de restauration conséquente. Ainsi le Tourist Hôtel, rue des Granges (1914 nuitées en 1931) ou Chez Gros, l'Hôtel-Café du Commerce, l'Hôtel Poulin-Couzon...
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Le lycée forestier


Nous expédions rapidement le reste de notre visite du village en photographiant le lycée forestier qui a une particularité : c'est le seul en France à  proposer à  ses élèves une formation en débardage à  traction animale. Ce sont des boeufs ou des chevaux qui sont utilisés dans certains milieux sensibles (tourbières...) où les engins à  moteur sont interdits. De même, l'utilisation de l'animal évite dans certains cas d'écorcer certains arbres restés sur pied lors d'éclaircies dans les forêts.

Nous prenons la voiture (nous traversons des hameaux où les volets des maisons portent de petits sapins sculptés) en direction de Notre-Dame, à  quelques km du bourg, à  la limite du Puy-de-Dôme et des trois diocèses : celui de Saint-Etienne auquel l'ermitage est rattaché depuis 1972, celui de Lyon (Roanne dépend du diocèse de Lyon) et celui de Clermont-Ferrand. Le diocèse de Moulins quant à  lui commence à  25 km au nord. Perchée sur son éperon à  plus de 1100 mètres d'altitude, la bâtisse massive et austère de Notre-Dame domine tout le pays. A perte de vue, l'oeil ne voit que les étendues vertes-noires des sapinières clairsemées parfois de clairières.
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Nous ferons un petit descriptif de Notre-Dame plus loin au terme de notre balade (de 6 km environ) quand nous reviendrons à  notre point de départ. Pour l'heure, sur le parking, nous prenons le chemin de saint Antoine en direction de la chapelle de la source où tout a commencé. Sur le parking, une croix dite « de l'Immaculée Conception » a perdu une de ses branches horizontales, peut-être brisée lors du dernier dégel. Elle a l'habitude ! A la Révolution déjà , elle fut découpée en morceaux avant d'être reconstituée au XIXe siècle. Nous verrons que la Révolution s'est particulièrement acharnée sur les religieux et ces lieux où soufflent l'esprit. Nous verrons aussi que la Providence (pour rester dans le ton) n'a pas déserté.
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La chapelle de la source, au premier plan saint Jean-Baptiste sur son rocher

ChapellesourceH.jpgLe chemin s'engage à  l'ombre, nous ne sommes pas seuls. En ce beau dimanche d'août, nombreux sont les randonneurs qui s'enfoncent dans les bois et les fidèles qui vont à  la source avant d'aller à  la messe. A l'ombre des grands sapins, de nombreux bancs permettent de se reposer. On distingue aussi de nombreux amas de rochers éparpillés sous les arbres, une caractéristique du paysage local où les légendes font la part belle aux pierres branlantes et autres roches à  cupules. Certains auteurs du XIXe siècle évoquent à  propos de ces roches les anciens cultes druidiques.

On dépasse la statue de saint Antoine de Padoue et on descend dans une petite prairie où se trouve la chapelle de la source. Avant on retrouve le saint Jean-Baptiste de l'église de Noirétable. Il s'agit de la même statue, ici montée sur un rocher gravés de ces mots : "Je suis la voie qui crie dans le désert, je prépare la voie du Seigneur, rendez-droits ses sentiers, faites de dignes fruits de pénitence." La chapelle actuelle, de petite taille, fut édifiée en 1869 (après beaucoup d'autres) et restaurée en 1969. Elle est dédiée à  la Vierge et illuminée de nombreux cierges. Notez qu'il vous faudra, si vous désirez brûler un cierge, l' acheter au préalable à  la petite boutique à  côté du parking de l'ermitage. On y trouve aussi de nombreux ex-voto offerts à  la Vierge en remerciements de bienfaits. L'un d'eux rappelle en particulier le rôle de la famille de Villechaise qui oeuvra à  la préservation du sanctuaire. Le 15 août est marqué ici par le grand pèlerinage des quatre provinces : Forez, Auvergne, Lyonnais et Bourbonnais.

Le ruisseau coule sous la chapelle et l'eau jaillit devant dans un petit bassin circulaire. C'est une eau pure, comestible et très fraîche dont la température reste invariablement à  6, 7 degrés. C'est ici qu'est né le pèlerinage. Selon la tradition, c'est à  cet endroit précis qu'est apparue la Sainte Vierge à  un mystérieux « grand pécheur ». Selon l'histoire la plus répandue, il s'agirait d'un des massacreurs de la famille d'un seigneur d'Urfé. En effet au château des Cornes d'Urfé, les domestiques passèrent au fil du couteau toute la famille, à  l'exception d'un bambin auquel, toujours d'après la tradition, les assassins donnèrent le choix entre une pomme et une piécette. Le choix du fruit lui laissa la vie sauve. Un des meurtriers, fuyant la justice, trouva refuge dans les bois noirs où la Bonne Mère lui apparut et lui demanda, pour le salut de son âme, de faire pénitence. Il devint le premier ermite de ces lieux.
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Le cimetière

On revient sur nos pas et on poursuit le chemin en direction d'une deuxième chapelle et d'un petit cimetière. La quinzaine de croix noires indiquent en particulier les tombes des missionnaires de Notre-Dame de la Salette, les actuels locataires des lieux après beaucoup d'autres. On remarquera le nom de l'abbé Gouttefangeas qui fut un archiviste et un historien. On lui doit en particulier de connaître la « bulle » du pape Clément VII rendant compte du culte et de la dévotion mariale en ce lieu. Une tombe contient les restes non identifiés de missionnaires entre 1686 et 1787. La chapelle, sans clocheton, est construite à  l'emplacement d'une ancienne église. Elle a été construite au XIXe siècle en hommage au Père Gaschon, membre de la Mission Royale, décédé à  Ambert en réputation de sainteté. Les fresques un peu naives ornant son intérieur (et qui mériteraient une restauration) évoquent sa vie. On remarque aussi une plaque apposée sur  sa façade: "A la mémoire de Mathieu Royret, diacre aspirant missionnaire de Notre-Dame de l'Hermitage, né à  Thiollier (Noirétable) le 9 avril 1770, mort pour la foi sur l'échafaud à  Lyon le 17 03 1794."
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Fresques de la chapelle du cimetière, construite à  l'emplacement de la première église de l'Hermitage
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On passe devant un vieux lavoir et nous nous enfonçons dans les sous-bois. Sur les côtés, de nombreuse airelles (ou myrtilles) s'offrent à  la dégustation. Après quelques centaines de mètres, le promeneur débouche vers une grande clairière en forme de carrefour. On continue le chemin tout droit non sans nous arrêter devant une belle croix en fer forgé. Autour de ces bras, s'enroule une guirlande de vigne et de fleurs. Le chemin doit nous mener vers le « pas de la Vierge », une roche au milieu du chemin qui porte la trace d'un pas. On retrouve ici la résurgence des anciennes légendes : pas de la Vierge, pied du diable, pied de saint Martin... autant de toponymies populaires qui font le charme de nos régions.
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Après avoir constaté que la Vierge a le pied grand et fin, nous revenons sur nos pas et nous rejoignons le carrefour. Nous prenons la première à  droite et nous abordons notre retour vers Notre-Dame. Le chemin n'est pas toujours aisé, à  notre gauche une borne marquée d'une fleur de lys nous indique la direction. On rejoint la route et nous remontons vers le sanctuaire.
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En cas d'intempéries, n'hésitez-pas à  vous réfugier dans la cabane de Marie, Nicolas, Corentin et toute la tribu. La porte est grande ouverte et les consignes sont claires.
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Au premier plan, en sombre, le pas de la Vierge
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Nous allons maintenant visiter les lieux. Ce qu'on remarque d'abord, ce sont bien sûr les deux rochers de Peyrotine, en granit. Une statue de saint Joseph portant l'Enfant dans ses bras, installée en 1873, domine le premier, et l'autre est surmonté d'une grande croix blanche. Ce dernier porte à  sa base une petite niche contenant une statuette de saint Roch rappelant en Forez les ravages de la peste. Au pied de la croix blanche la vue est superbe mais baissant les yeux on remarque une cuvette ronde creusée dans le sol et une rigole. Dernier témoignage du moulin qui s'élevait ici au XVIIe. Tout autour de ces rochers s'égrènent les stations d'un chemin de Croix. A noter la sculpture du Christ agonisant de Lhomeau dont un modèle identique se trouve à  Rome. Et une copie de la Marie-Madeleine évoquée à  Noirétable. A noter enfin un scala sancta, un escalier saint dont il y a peu d'exemples en France (Lourdes, Bastia...). Les pénitents grimpent ses marches à  genoux, en priant.
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L'histoire de ce lieu fut tumultueuse. La première église fut desservie par les Bénédictins de Noirétable dépendant de Cluny. Au XVIIe siècle, lutte contre le protestantisme oblige, les missionnaires investissent les lieux. Notre-Dame porte alors le nom de « mission de Saint-Sauveur au désert » puis est rebaptisée « mission royale de Notre-Dame de l'Hermitage ». C'est messire Jacques Planat qui décida de construire le monastère à  l'emplacement actuel, achevé en 1669 au prix d'efforts considérables. Le bâtiment tel que le visiteur peut le voir de nos jours date de 1746. Ces deux années importantes sont inscrites sur un médaillon en pierre de Volvic, sur le bâtiment dans l'allée du jardin. On y découvre aussi un sapin et une fleur de lys. En dessous, le mot latin quarentana évoque les 40 jours du Christ dans le désert et la vocation de l'ermite. La mission devient alors le noviciat, c'est à  dire le centre de formation des apprentis missionnaires. La Révolution frappe de plein fouet l'établissement. Des prêtres sont guillotinés; d'autres entrent dans la clandestinité. Il fallut attendre près d'un siècle pour voir revenir une petite communauté - celle des Pères de l'Union au Très Saint Sacrement - qui relance le pèlerinage et restaure les bâtiments. En 1889, la communauté est remplacée par les missionnaires de La Salette qui doivent s'en aller en 1905 (lois anti-cléricales) pour revenir en 1925, jusqu'à  nos jours. La communauté actuelle compte sept soeurs, six Malgaches et une Angolaise. Actuellement, c'est soeur Evelyne qui est la supérieure de la communauté. Ella a succédé à  soeur Sophie, soeur Antha étant la responsable du sanctuaire.
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Notre Dame des Neiges, une statue miraculée
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Fresquedupenitent.jpgL'église date des années trente et se soude à  la chapelle de 1746. On peut y voir les fresques du Lyonnais Luc Barbier. Réalisées entre 1946 et 1947, elles évoquent l'histoire de l'Hermitage depuis les origines et la passion du Christ. Dans le fond de l'église, la Vierge de la Mission Royale de Notre-Dame de l' Hermitage a été sculptée par le célèbre atelier lyonnais de Coisevox et fut bénie en 1682. Elle fut vénérée à  l'Hermitage sous le nom de « Notre Dame des neiges ». Puis vint la Révolution mais la Vierge, malgré sa stature imposante, fut cachée en Auvergne. Elle n'y fut retrouvée qu'en 1969 ! Restaurée, elle retrouva son église le 15 août 1971. Il y a une autre Vierge, plus ancienne encore puisqu'elle date du XIIIe siècle. Assise, elle porte l'Enfant Jésus qui se tient debout sur ses genoux. Cette sculpture avait aussi disparu à  la Révolution. Elle fut retrouvée à  Saint-Didier-sur-Rochefort et ramenée triomphalement en 1979 !

Pour finir, sachez que vous trouverez aussi à  l'Hermitage un petit bar où éponger votre soif et une boutique où acheter des médailles, des livrets historiques et des cartes postales. Vous y trouverez aussi des bouteilles de Cristille, la spécialité de Noirétable. Il s'agit d'une liqueur créée par les frères Bertrand au XIXe siècle, à  base d'extraits de plantes (60 variétés !) dont la production a repris en 1997 après 57 ans d'arrêt. A croire qu'ici, il y a certaines choses qui ne s'éteindront jamais...