Saturday, October 31, 2020
Sur la commune de Chuyer, située entre Pavezin et Pélussin, il est un coin particulièrement sympa, c'est le petit col à  1 km au sud, sur la route de Pélussin, où s'élève la croix de Pilherbe. On peut garer la voiture sur le terre-plein au pied de la croix, ou choisir d'y grimper à  pied depuis Chuyer par les Ferranches.

 

C'est un croisement de petites routes, à  ce carrefour il est possible de monter au hameau du Montant, et de là  rejoindre la D. 7 et le col de Pavezin, ou de descendre vers le hameau du Grand Marat, et de là  rejoindre la D. 19 au niveau du hameau d'Ecotay. Le lieu est paisible, une jolie vue se dégage sur le village de Chuyer, niché au pied du Mont Ministre, et de l'autre côté vers les sommets du Pilat, le Pic des Trois Dents et l'Oeillon. Pourtant, que de curiosités et de lieux chargés d'histoire, dans un si petit périmètre.

Au carrefour de la croix de Pilherbe. Au fond : le village de Chuyer


LA CROIX DE PILHERBE

C'est une haute croix de pierre, aux branches fleurdelisées enserrées dans un cercle garni de perles, selon la mode celtique très en vogue au XIXe siècle. Elle est plantée sur un socle de section carrée orné d'une Piéta côté nord, lui-même posé sur un large piédestal en escaliers. Une inscription, côté sud du socle, nous apprend que le 6 août 1876 la population affligée a fait le voeu d'ériger ce monument, et de s'y rendre chaque année en procession le 3 mai (jour de l'Invention de la Sainte-Croix), « pour la préservation de la grêle et des autres fléaux dévastateurs ». Dans les croyances populaires et ancestrales, c'est en effet en cet endroit que naissaient les plus horribles tempêtes, la grêle venant détruire les récoltes sur pied en un instant. D'où ce nom de Pilherbe, qui vient de « pile herbe ». Depuis que la croix et sa procession existent, suite à  ce voeu, le lieu maudit a semble-t-il été exorcisé.

La croix de Pilherbe


Il faut ajouter qu'on en a profité pour masquer à  jamais, sous le large piédestal, un rocher creusé d'une alvéole, qui n'avait semble-t-il pas une bonne réputation. D'après Georges Pétillon, qui dressa un inventaire des richesses archéologiques du Pilat, connu sous le nom de Dossier Pétillon, il s'agissait en réalité du second Pied de Samson. On sait qu'au flanc du Mont Ministre, près du lieu-dit Bonnebouche, un rocher porte la trace d'un énorme pied, trace naturelle pour les uns, creusée par l'homme pour les autres, que la légende a attribué au géant Samson. Celui-ci l'aurait laissée en se baissant pour boire l'eau du Rhône. On en a conclu qu'il se tenait à  cheval au-dessus du fleuve, mais la légende ne dit rien de tel. Il avait peut-être bien les deux pieds côté Pilat, le second à  l'emplacement de la croix de Pilherbe, soit il faut bien le dire au même niveau que le premier, et dans une position parallèle par rapport au Rhône.


LE HAMEAU DU MONTANT

Par la petite route du haut nous accédons, en voiture ou à  pied, à  un petit hameau posé à  flanc de coteau. La première maison est une demeure écologique, dont l'électricité est fournie en grande partie par une éolienne tournant au vent, et visible de fort loin. Puis d'autres maisons plus anciennes, bien restaurées, se présentent. Et voici qu'à  droite, nous découvrons, incrustée dans la maçonnerie d'un petit bâtiment, une statuette rustique à  l'allure anthropomorphe, un visage posé sur un tronc sans bras ni jambes. « L'étrange statue du Montant », comme on l'a nommée dans les années 80, fut examinée par des spécialistes. Lesquels ne sont pas d'accord entre eux, les uns la faisant remonter à  l'Age de Bronze, ce qui n'est déjà  pas si mal (4000 ans environ), les autres carrément au Magdalénien (12000 ans). Qu'importe ! La statue est toujours là  et veille sur le chemin, puisse-t-elle encore longtemps interpeller les passants par son étrange sourire de Joconde.


La statue du Montant


LA PIERRE A CUPULES DE PILHERBE

Revenons au carrefour et prenons la route du bas, en direction du Grand Marat. Dans un pré à  droite émerge une roche en partie couverte de ronces. Au pied du poteau télégraphique planté là  et servant judicieusement de repère, une partie dégagée présente deux groupes de cupules, séparés par une rainure. Dans la partie gauche, côté nord-est, une grosse cupule est entourée de plusieurs autres plus petites. Dans la partie droite, côté sud-ouest, sept cupules régulières semblent dessiner la constellation de la Grande Ourse. Pour les tenants d'une origine mégalithique, le site est mineur par son faible nombre de cupules, mais fort intéressant par son aspect « astronomique » pouvant justifier d'un ancien culte des étoiles.

La pierre à  cupules de Pilherbe

Les 7 cupules. Pour comparaison : carte de la constellation de la Grande Ourse


LE GRAND MARAT


Nous revenons à  la route et poursuivons vers le hameau dont on aperçoit les toits. Trois ou quatre maisons, massives et austères, s'agglutinent sur un replat de terrain. Le nom est la déformation de « Grange de Marat », et ce Marat-là  n'était autre qu'un ancêtre éloigné du célèbre révolutionnaire assassiné dans sa baignoire par Charlotte Corday. Ce hameau nous rappelle aussi le temps des « granges ». Aux XVIe et XVIIe siècles, plusieurs familles bourgeoises, notamment lyonnaises, se constituèrent une réserve foncière en achetant de nombreuses « granges ». Derrière ce terme volontairement simpliste se cachaient en fait des exploitations agricoles, leur assurant revenus et ravitaillement appréciables. Les temps étant alors peu sûrs à  cause des guerres de religions, ces propriétés rurales étaient parfois fortifiées. C'est ainsi que beaucoup de terres sur le piémont rhodanien passèrent entre les mains de familles comme les Androd (« la Grange d'Andros » près de la Chapelle-Villars), et surtout les Villars, de Condrieu, qui furent à  la tête de multiples domaines, disséminés entre Pélussin et Loire-sur-Rhône, dont le Grand Marat. On peut prendre le chemin, face aux bâtiments, pour accéder à  un point de vue dominant largement le piémont.


LA CROIX BLANCHE

Nous poursuivons sur la petite route qui longe le Grand Marat. Le hameau dépassé, nous voici sur une courte ligne droite descendante. A droite, se présente une croix de fonte, peinte en blanc éclatant pour perpétuer son nom : la Croix Blanche. A gauche un large chemin monte depuis Métrieux. Adroite, la limite entre deux terres semble en former le prolongement. Nous croisons ici l'ancienne voie romaine de Condrieu à  Pélussin. Agauche il n'en reste qu'un chemin, dont la largeur trahit l'origine romaine. Adroite les champs ont eu raison de la route antique, dont le tracé se remarque cependant par la limite entre les terres. La Croix Blanche est un toponyme typique fréquemment rencontré sur les anciennes voies romaines. Les bornes milliaires qui les balisaient étaient en souvent en pierre blanche, et ces bornes ont par la suite été christianisées par l'implantation de croix. Notre croix blanche en fonte n'a fait que pérenniser une appellation très ancienne. On pourrait suivre la voie romaine en direction de Pélussin : après les terres où elle disparaît, on la retrouve, intacte mais couverte de broussailles, dans le bois. Puis après les Auberges, autre toponyme typique, elle a été remplacée par une petite route qui en conserve le tracé, et descend vers la Guintranie. Là  s'élève une autre croix, qui elle aussi sans doute a remplacé une borne milliaire. La distance entre la Croix Blanche et la Guintranie est exactement celle d'une lieue gauloise, soit 2426 m, la valeur en usage dans notre région.

La Croix Blanche (photo Daniel Bergero)


Notre flânerie s'achèvera à  deux pas de la Croix Blanche. Là , une accueillante aire de pique-nique éparpille ses tables sous les arbres. A la belle saison, le lieu est propice aux retrouvailles champêtres, aux casse-croûte rustiques, aux siestes campagnardes !