Saturday, October 31, 2020
Comme je l'ai déjà  raconté précédemment (« le Pilat, château d'eau des Romains »), aux premiers siècles de notre ère les Romains installés à  Lyon ne se privaient pas pour détourner les eaux du Gier au profit de leur ville. A l'époque, personne n'aurait imaginé oser leur contester ce droit ! En d'autres temps, il n'en fut pas de même, et quelques picaresques affaires de vols d'eau défrayèrent la chronique. Laissez-moi vous les raconter.

LE BIEF DU ROY

Bien peu de promeneurs se posent des questions à  la vue des vestiges d'un chenal conséquent, que l'on rencontre en divers endroits du Grand Bois, à  l'ouest de la nationale 82. Ces traces pourtant curieuses constituent le dernier témoignage visible des malheureux essais de captage des eaux de la Semène, qui furent tentés à  plusieurs reprises entre les XVIIe et XIXe siècles.

L'idée était simple : creuser un canal coupant transversalement les divers ruisseaux composant le bassin de la Semène pour détourner une partie de leurs eaux vers le bassin du Furan, et ainsi augmenter le débit de cette rivière. Il faut dire qu'à  Saint-Etienne, de nombreux ateliers déploraient son irrégularité. En 1688 les échevins exposèrent le problème aux autorités de l'Etat, en avançant un argument décisif : par faute d'eau, Saint-Etienne, capitale de l'armurerie, ne pouvait plus produire suffisamment d'armes, alors que Louis XIV avait tant besoin pour ses guerres... L'argument porta ! En 1694 commencèrent les travaux de ce que l'on devait nommer « le Bief du Roy », ou en parler local « le Rio del Rey. »

Carte postale début XXe siècle


C'était sans compter sur la farouche volonté des usagers du bassin de la Semène, en particulier les habitants de Saint-Genest-Malifaux, qui tentèrent de faire valoir leurs droits légitimes sur une eau nécessaire à  leurs propres industries, moulins ou scieries. Protestations et pétitions se succédèrent, à  chaque fois le ton était haussé entre citadins et campagnards, les premiers reprochant aux seconds de gaspiller leur eau pour le simple plaisir d'arroser leurs jardins, les seconds qualifiant les premiers de voleurs d'eau. Les paysans rusés finirent par adopter une solution radicale, rebouchant la nuit ce que les ouvriers creusaient dans la journée ! Finalement, le projet à  peine ébauché dut être abandonné.

Un siècle plus tard, les révolutionnaires avaient eux aussi bien besoin d'armes. En 1795, le projet de détournement des eaux de la Semène vers le Furan renaissait. Les travaux reprirent, sous le nom cette fois-ci plus révolutionnaire de « Béal de la Nation », provoquant les mêmes réactions des habitants, qui avaient retenu la leçon de leurs aà¯euls ! A nouveau les travaux du bief furent abandonnés... Mais l'idée faisait son chemin. Le projet resurgit de ses cartons poussiéreux en 1815, puis en 1846. Deux ans plus tard l'ingénieur Conte-Grandchamp remettait son rapport au Préfet de la Loire : « Cette solution consiste à  aller prendre sur le territoire de Saint-Genest-Malifaux les sources de la Semène. Dans le siècle dernier, on avait commencé la construction d'un canal (...) Ce canal, aux trois quarts effacé, se retrouve cependant assez facilement et pourrait être rouvert à  peut de frais. » Mais cette année-là  la monarchie était renversée et la deuxième République proclamée. Ces évènements nationaux empêchèrent le projet d'aboutir.

Il refit cependant surface en 1889. En octobre le Préfet autorisait la ville de Saint-Etienne à  capter les sources de la Semène. A nouveau le projet rencontra une vive opposition, en juin 1890 le brigadier commandant la gendarmerie de Saint-Genest-Malifaux consignait dans son rapport : « Une certaine agitation règne en ce moment, les intéressés sont furieux contre la ville de Saint-Etienne, et ne veulent pas laisser travailler les ouvriers actuellement occupés à  creuser une tranchée (...) Le maire de St-Genest a fait dresser procès-verbal par son garde contre la ville. Ce magistrat a ajouté que les personnes du lieu des travaux étaient tellement surexcités qu'il craignait qu'elles se livrent à  des voies de fait sur les travailleurs. » Même l'envoi de la troupe pour garder le chantier n'entama en rien la détermination des habitants. Alors de guerre lasse, on abandonna définitivement l'idée de capter les eaux de la Semène !

Vestiges actuels du Bief du Roy


Comment se présentait ce « Bief du Roy » ou « Béal de la Nation », et qu'en reste-t-il ? Il en existe un plan très précis, dressé en 1893, qui donne une bonne idée de la façon dont il aurait dû fonctionner. Le premier point de captage était à  la Source des Bruyères, à  peu près à  800 m à  l'ouest de la D.22 (qui n'existait pas, à  l'époque). Au passage les sources d'Amberg et des Vorges l'alimentaient. Puis la tranchée se dirigeait vers le Rioclard, un ruisseau dans lequel elle déversait son eau. On retrouve très bien ce chenal, avec son talus côté aval de la pente. On remarque encore sur le Rioclard un pont soigneusement réalisé à  l'aide d'énormes pierres plates. Plus bas une autre tranchée captait les eaux du Rioclard pour les amener jusqu'à  la Digonnière, en traversant les sources des Piqueurs, de la Raze, des Fonts Blanches. Chacun de ces ruisseaux donnait au bief une partie de son eau. La tranchée est encore bien visible, de place en place, jusqu'à  la Digonnière où on la repère en contrebas de la route nationale. C'est là  que le canal franchissait la ligne de partage des eaux entre les bassins de la Semène et du Furan. La route nationale n'existait pas lors des premières tentatives, puisqu'elle ne fut tracée qu'en 1830. En 1848 l'ingénieur préconisait de réaliser un ouvrage sous ladite route. Il ne restait plus au canal qu'à  descendre presque en ligne droite au fond de la vallée, au moyen d'un thalweg artificiel encore parfaitement visible, au niveau de la croix du Fanget, en s'enrichissant au passage d'autres captages.

Carte schématique des sources de la Semène dans le Grand Bois. En mauve, le tracé du Bief du Roy


Au moment de la dernière tentative de mise en eau de ce bief (1890), la ville de Saint-Etienne avait déjà  réalisé un aqueduc captant les sources du Grand Bois pour alimenter les fontaines publiques de la ville. Inévitablement, le bief croisait l'aqueduc longeant la rive gauche du Furan, avant de se déverser dans cette rivière. Cet emplacement précis avait été signalé sur le terrain par la plantation d'un sorbier. On peut voir dans le livre de Pierre Cros « Recherches historiques et études agricoles sur la vallée du Janon, tome III : la Botanique » (1898) ce dessin représentant les lieux à  cette époque.

Dessin montrant le déversement du bief dans le Furan. Surligné en vert : le bief, débouchant du bois. Surligné en bleu : le Furan. Surligné en rose : l'aqueduc des sources (souterrain). Surligné en rouge : le sorbier marquant le croisement des deux canaux.


L'abandon définitif du projet de captage des eaux de la Semène au profit du Furan, à  la fin du XIXe siècle, se justifia en outre par le fait qu'entre temps on avait construit les barrages sur le Furan pour en réguler le débit. Et puis c'est finalement en Haute-Loire, dans le Lignon, que l'on est allé chercher l'eau devant alimenter Saint-Etienne...


L'AFFAIRE DU TERNAY


Le village de Saint-Julien-Molin-Molette doit en partie son nom aux nombreux moulins qui s'étaient établis sur la rivière qui le traverse, le Ternay. Sa situation géographique ressemble un peu à  un X formé par la rencontre de plusieurs vallées. Le Ternay forme une vallée transversale, du nord-ouest au sud-est, qui rejoint le bassin de la Deume près d'Annonay. Une autre vallée, au sud-ouest, est empruntée par le Trancon, descendant du Col du Banchet pour se jeter dans le Ternay. Enfin à  peu de distance au nord prend naissance le Ruisseau des Pontins, qui vire brusquement vers le nord-est et coule en direction de Limonne, hameau au sud de Maclas, où il reçoit le Fayon pour former le Limony, rivière qui se jette dans le Rhône au niveau du village du même nom.

Carte schématique du bassin de Saint-Julien. A gauche la situation actuelle, à  droite la situation antique selon la légende


Mais à  Saint-Julien on dit qu'il n'en fut pas toujours ainsi. Une légende prétend en effet que jadis le Ternay coulait vers le nord-est après Saint-Julien, pour aller se jeter dans le Rhône. Cela signifie que le Ternay aurait emprunté l'actuelle vallée des Pontins et du Limony. Puis à  la suite d'un cataclysme il aurait changé de cours pour suivre le tracé qu'on lui connaît aujourd'hui. Cette histoire est loin d'être prouvée, cependant elle a suffi à  justifier le droit d'utiliser les eaux du Ternay pour arroser les terres situées sur son ancien tracé supposé ! Un examen de la carte montre qu'il ne faudrait effectivement qu'un minime « coup de pouce » pour détourner le cours du Ternay et l'envoyer rejoindre le Ruisseau des Pontins.

Ouvrières à  Saint-Julien-Molin-Molette (carte postale début XXe siècle)


A la fin du XVIIIe siècle, une nouvelle affaire de « vol d'eau » fut à  l'origine d'un procès retentissant. Un petit notable local, Monsieur de la Condamine, fut attaqué par les usagers du bassin d'Annonay, qui lui reprochaient de détourner à  son profit les eaux du Ternay. La protestation, qui reçut l'appui du prince de Rohan Soubise, seigneur d'Annonay, fut adressée en 1784 aux Etats du Vivarais. La révolution survint, et il fallut attendre 1813 pour que l'affaire soit tranchée par les tribunaux. Monsieur de la Condamine, soutenu par les usagers du bassin du Limony, fit valoir qu'il s'agissait d'un droit ancestral et obtint une réglementation de la prise d'eau. Il fit aménager un canal pourvu d'une vanne, pouvant selon ses besoins diriger une partie des eaux du Ternay vers le Limony, et les laissant ordinairement se diriger vers son cours naturel. La ville d'Annonay, qui se sentait toujours aussi lésée dans cette affaire, et soumise au bon vouloir de ce seigneur d'un autre temps, trouva une parade en faisant construire, peu après, le barrage du Ternay, afin de réguler le cours de cette rivière et constituer une importante réserve d'eau lui assurant son indépendance en la matière.

Le barrage du Ternay. Au fond, les montagnes du Pilat (carte postale début XXe siècle)