Friday, December 04, 2020
AU PAYS DES PIERRES MYSTERIEUSES

Saint-Régis-du-Coin est un sympathique village du Haut-Pilat, bien connu des amateurs de sports nordiques. Le lieu se nommait primitivement simplement « le Coin », c'était un simple hameau de la commune de Saint-Sauveur-en-Rue. Au XVIIIe siècle il reçut la visite de saint François Régis, « l'apôtre du Vivarais », venu en voisin. Mais l'infatigable marcheur de Dieu y fut très mal reçu. Cependant la graine était semée, elle ne demandait qu'à  germer'. Le remords finit par ronger les habitants du Coin, qui décidèrent en 1830 d'élever une église dédiée à  saint Régis. En 1858 le hameau fut érigé en commune, qui prit naturellement le nom de Saint-Régis-du-Coin. On a d'ailleurs coutume de dire : « dans le Pilat, on a mis saint Régis au coin et saint Sauveur à  la rue. » La commune est aussi connue pour les nombreuses pierres mystérieuses ou légendaires que l'on peut voir sur son territoire. Petit tour d'horizon.

Le village (carte postale années 70)


LE CHAMP DES FUSTES

Inutile de chercher ce nom sur la carte. Quant à  son emplacement exact, le site étant privé, il est préférable de ne pas le signaler avec précision. Disons qu'il se situe à  quelques centaines de mètres au nord du village. Et puis il n'y a plus rien à  voir. Enfin, officiellement.

Le Champ des Fustes a beaucoup excité les imaginations. Il s'agit d'un dolmen de type « allée couverte », signalé dès le milieu du XIXe siècle. Des fouilles réalisées à  l'époque mirent à  jour des squelettes humains. Selon certaines sources, il s'agissait de véritables géants. On admet encore actuellement, sans plus de précisions, que les ossements appartenaient « à  des hommes plus grands qu'aujourd'hui ». L'éminent préhistorien Joseph Déchelette est venu visiter les lieux, un peu rapidement peut-être, en 1910. Passant sous silence le problème des ossements, il ne vit dans le site qu'une allée entre deux maisons ! D'autres spécialistes le classèrent comme un banal épierrement, ou une fantaisie de la nature. Malgré ces avis péremptoires, des archéologues, tels le père Granger, considéraient le Champ des Fustes comme un dolmen authentique. C'est même le seul dolmen recensé dans le Pilat par l'ouvrage de référence « Le mégalithisme dans la Loire », une étude réalisée par Myriam Philibert. Officiellement détruit en 1940, le Champ des Fustes fit l'objet de nouvelles fouilles... en 1968 ! En réalité le site existe toujours semble-t-il, malgré quelques dalles empruntées dans les années trente... pour empierrer le chemin !

Sans doute le seul document représentant le dolmen du Champ des Fustes. Dessin de Félix Thiollier pour son livre « Le Forez pittoresque et monumental » (1898).


L'origine du nom est délicate à  déterminer : « champ » pourrait être une altération de « chant » dans le sens de « placé de chant » (debout sur le côté le plus étroit), et désignerait dans ces conditions une pierre levée. Quant au mot « fuste », il existe en ancien français (sous l'orthographe fust), mais il désigne une pièce de bois travaillée, que ce soit une poutre, une porte, un manche d'outil, un tonneau, une embarcation, etc. Aucun rapport, a priori, avec un lieu de sépulture.


LA PIERRE DES TROIS EVEQUES

Cette pierre-là  est bien connue et signalée désormais sur les cartes. Il faut prendre la D 28 en direction du Col de la République, puis tourner à  droite à  Prélager, et aller se garer au carrefour de la Croix de Caille, 2,5 km plus loin. Ensuite poursuivre à  pied par le large chemin qui s'enfonce dans le bois, côté nord-est. Prendre le deuxième chemin à  droite, après le coude, continuer sur 300 m, au carrefour de sentiers la pierre est à  gauche, au fond du pré (suivre les pancartes).

Cette grande pierre plate et ronde, d'environ 3 m de diamètre, doit son nom au fait qu'elle servit de limite entre les trois évêchés de Lyon, Vienne et le Puy. Auparavant, elle fut une borne qui délimitait trois provinces romaines de la Gaule : la Lyonnaise, l'Aquitaine et la Narbonnaise. Mais une évidence est frappante lorsqu'on se rend sur place : cette pierre anodine ne constitue nullement un point de repère, à  l'inverse d'autres rochers des environs visibles de fort loin... Pourquoi les Romains, qui affectionnaient les symboles ostentatoires, furent-ils si modestes dans leur choix de cette borne comme limite commune à  trois provinces ? Sans doute parce qu'elle jouait déjà , bien avant leur arrivée, un rôle capital dans les croyances gauloises.


Carte simplifiée de la Gaule romaine et situation de la Pierre des Trois Evêques


En 1555 le savant lyonnais Jean du Choul voyagea dans le Pilat et en laissa une précieuse description rédigée en latin : De Monte Pylati. Dans ce livre il rappelait la notoriété dont le Pilat jouissait auprès des peuples de la Gaules, et le qualifiait d'Olympe gaulois. La Pierre des Trois Evêques fut probablement un lieu de rassemblement très discret, et aussi une sorte de « nombril du monde » tout comme l'était l'omphalos de Delphes pour les Grecs. L'annexer permettait de la « romaniser ». Mais on dit qu'arrivée des Romains, les druides délaissèrent le Pilat pour leurs réunions secrètes et se replièrent vers la forêt des Carnutes, qui allait devenir Chartres... Auguste leur imposa de revenir, non pas dans les forêts du Pilat trop difficiles à  surveiller, mais à  Lyon dont il fit la capitale des Gaules.

Le rôle de la Pierre des Trois Evêques était cependant loin d'être terminé ! Après avoir servi de frontière entre les Burgondes et les Wisigoths, puis les Francs, elle matérialisa la démarcation entre les parts attribuées aux descendants de Charlemagne, Charles le Chauve et Lothaire, lors du morcellement de l'empire carolingien par le traité de Verdun en 843. Elle marqua encore la limite des zones de juridiction des châteaux de Montchal, Argental et la Faye. Elle perdit son rôle majeur, en terme de pouvoir temporel tout au moins, en 1296, lorsque le comte Jean de Forez étendit son territoire par son mariage avec Alix de Vienne.

La Pierre des Trois Evêques, dans les années 70


Aux environs, d''autres pierres mystérieuses attendent les promeneurs au fond des bois. Par exemple au-dessus de la tourbière de Gimel, le point culminant (1301 m) de Saint-Régis-du-Coin est le Gnaorou (ou Gnorou), vague pierre plantée dont le nom signifierait « dans les nuages ».


CHAUSSITRE ET LES PIERRES SAINT-MARTIN

Retour à  Prélager pour un tour pédestre du Crêt de Chaussitre. On peut aussi y monter en voiture, par Bourgaud et le Teil, mais cela n'a pas le même charme ! Nous prenons le chemin balisé qui traverse Prélager, hameau charmant aux maisons restaurées dans le style du pays, pour passer devant la sympathique aire de pique-nique, appréciable pour son cadre et son ombrage. Nous poursuivons sur le chemin, qui s'enfonce dans le bois en contournant la montagne de Chaussitre par sa base, côté nord.

2 km plus loin nous voici à  Valadon. Une petite construction, à  droite près de la maison, attire l'attention. Un puits ? Non, c'est un petit oratoire, dédié à  saint Martin. Le saint est représenté en soldat romain, à  cheval, donnant la moitié de son manteau à  un pauvre, selon la légende bien connue. Comme tout militaire romain, Martin ne possédait en propre que la moitié de son équipement, l'autre moitié étant propriété de l'armée. C'est pourquoi il n'a pu donner que la moitié de son manteau ! Toute la région semble placée sous la protection du saint évangélisateur des Gaules.

L'oratoire Saint-Martin à  Valadon, dans les années 80 (avant restauration)


On pourrait monter au Crêt de Chaussitre directement, mais nous allons revenir un peu sur nos pas. Un kilomètre plus haut, nous prenons le sentier à  droite, balisé « Pierre Saint-Martin. » Une petite grimpette entre les pins sylvestres et les genévriers, et la voici, la Pierre Saint-Martin. L'une des pierres, serait-il plus correct de dire, bien que ce soit la seule répertoriée sur la carte topographique. C'est un grand rocher plat, en pente douce, qui présente de multiples striures, des empreintes et des bassins, un berceau, le sabot du cheval de saint Martin, son écuelle qui paraissent creusés, mais qui doivent sans doute plus à  la nature qu'à  la main de l'homme.

Empreinte dite « du sabot du cheval de saint Martin »


Selon la légende, un jour que saint Martin passait par le Pilat, son cheval mit le pied sur cette pierre et aussitôt il fit un bond gigantesque qui l'emmena sur un autre rocher, loin au nord-ouest, situé aujourd'hui à  côté du barrage du Sapt. Et saint Martin fit ainsi plusieurs bonds de suite, de pierre en pierre. Depuis, on emmène sur ces cailloux les enfants qui tardent à  marcher, on leur arrose les jambes avec l'eau qui stagne dans un bassin, et le miracle s'accomplit. Les mauvaises langues vous diront que les parents, fatigués de porter leurs marmots dans la dure montée vers le Crêt de Chaussitre, les lâchaient au retour et, vaille que vaille, les gamins étaient bien obligés de marcher s'ils voulaient rentrer au bercail. Mais n'écoutez pas ces discours mécréants !

Cette Pierre Saint-Martin fut bien sûr marquée d'une croix, qui disparaît et réapparaît (volée par des impies, remplacée par des bonnes âmes) au fil des temps. Aujourd'hui elle bénéficie en plus de panneaux didactiques (quand ils n'ont pas disparu eux aussi) racontant toute son histoire et ses légendes. Les lieux sont propices à  la rêverie.

La Pierre Saint-Martin et sa croix, dans les années 30 (collection P. Berlier)


Nous poursuivons sur le sentier qui grimpe doucement vers le crêt. Nous sortons du bois pour déboucher sur une vaste lande. Suivons la clôture à  gauche, pour grimper grâce à  un passage aménagé vers le sommet nord du crêt, à  1219 m d'altitude. Deux pierres se détachent des genêts, dressant vers le ciel leurs silhouettes qui paraissent découpées. Tout d'abord la Pierre Pingaule, ou Pingo, qui d'après son nom aurait été « peinte » à  une époque reculée. On imagine quelques druides l'enduisant du sang des victimes sacrifiées pour la colorer en rouge.



La Pierre Pingaule en hiver (photo Georges Vitel)


Puis tout en haut se dresse la Pierre Cariole, que l'on peut prendre pour un carrosse, du genre citrouille de Cendrillon, pétrifié par la baguette magique d'une fée au douzième coup de minuit. C'est oublier que la racine CAR, issue des langues indo-européennes, signifie simplement « pierre. » Une murette de pierres sèches clôt un petit espace, trop étroit pour un quelconque habitat sédentaire, peut-être un simple abri de berger...

La Pierre Cariole (photo Georges Vitel)


Il est temps de rejoindre le grand chemin qui traverse tout le site, quasiment du nord au sud, pour nous diriger vers l'émetteur de télévision marquant le sommet sud du crêt, à  1245 m d'altitude. Quelques rochers à  enjamber, une clôture à  franchir, et voici une autre grande pierre, elle aussi consacrée à  saint Martin. On y montre le sabot de son cheval, son écuelle, sa petite cuillère, les boutons de sa veste. Autant de noms imagés donnés à  des empreintes plus ou moins profondes, creusées par l'homme ou par la nature.

Le Crêt de Chaussitre étant aussi un incomparable point de vue, la balade se terminera vers la croix et la table d'orientation, qui permet de donner un nom à  toutes les montagnes qui s'étalent au loin sur l'horizon : sommets du Velay et du Vivarais, sucs d'Yssingeaux, le Meygal, le Mézenc, le Gerbier des Joncs, et même le Plomb du Cantal si le temps est vraiment pur. Puis d'identifier tous les villages que l'on découvre à  ses pieds : Saint-Genest-Malifaux, Jonzieux, Marlhes et le clocher pointu de sa « cathédrale des hauts plateaux », et bien d'autres. Autant de promesses de futures balades.