Saturday, October 31, 2020

L' année 43, année terrible pour la Résistance, cède la place à  1944. Le débarquement en Normandie gonfle les effectifs des maquis, des combats ensanglantent le Forez mais la Liberté est au bout du chemin. Avec son cortège d'exactions et de règlements de compte. Avec la libération de Saint-Etienne et l'épuration s'achève notre petit exposé.

1943, la lutte sans merci

Le 25 avril, 10 hommes menés par Hutinet libèrent 26 détenus de la prison du Puy. S'ensuit une vaste opération franco-allemande qui lance 5 à  6000 hommes contre les maquisards. 15 seulement parviennent à  s'échapper après quatre jours de combats. 40 arrestations dont les évadés du 25 avril et Vial-Massat. Hutinet est pris le 20 mai et incarcéré à  Saint-Etienne. 10 mai, arrestation à  Saint-Chamond d'une cinquantaine de personnes dont toute la famille Cave. 17 sont déportées. Le 8 août, trois sabotages au dépôt des machines de la gare de Châteaucreux désorganisent le travail durant plusieurs semaines. Les 25, 26 et 27 septembre, l'AS frappe un grand coup dans la région stéphanoise en organisant six sabotages et 27 attentats contre les locaux des organismes de collaboration ou les magasins des collaborateurs les plus notoires. Le 26, alliée aux organisations FTP et " Buckmaster " elle organise l'évasion de 30 détenus de la prison de Saint-Etienne dont Hutinet, chef FTP, Marcel Lemoine et Robert Machadier, communistes, les premiers condamnés à  mort en zone sud en 1941 (peine commuée en détention à  perpétuité)...

La réaction de la Gestapo ne se fait pas attendre, les 29 et 30 septembre elle procède à  20 arrestations et 534 perquisitions. 2 octobre, nouveau coup de main FTP sur la prison du Puy. Vial-Massat et 90 autres regagnent leur liberté. De nombreuses armes sont saisies au passage. Au cours de missions de ravitaillement, plusieurs FTP sont tués.

En novembre, le MUR, le FN et la CGT distribuent des tracts en abondance. On compte 20 sabotages dans diverses usines. Un mouvement de grève plus ou moins suivi dans les usines gagne les mines où elle dure plusieurs jours. L'intervention du préfet Boutémy et quelques arrestations empêchent un drame. Les monuments aux morts sont honorés de dépôts de gerbes.

29 novembre, fusillade rue Robert à  Saint-Etienne. Plusieurs policiers blessés, un résistant tué. Le 12 décembre, 15 explosions de bombes détruisent les transformateurs électriques, le 24 décembre, le chef de la Milice, Pierre G. est abattu rue de Balzac à  Saint-Etienne par trois FTP. Le 26 décembre, Saint-Etienne, place Bellevue, c'est un officier allemand qui est tué. L'auteur est arrêté début 44. Le 28 décembre, combat entre un groupe de résistants et la police au cours d'une récupération de poudre au puits Saint-Louis à  Terrenoire. Deux policiers blessés, un résistant tué.

Les actions mentionnées ci-dessus sont les plus spectaculaires mais d'autres opérations, beaucoup plus nombreuses et discrètes font la Résistance au quotidien. Notamment les sabotages de voies et installations ferroviaires dont la liste complète noircirait cinq pages: 15 mars: sabotage de lignes à  haute tension à  Firminy. 10 juin: tentative de sabotage à  la centrale électrique de la Rivière à  Saint-Etienne. 13 juillet: sabotage de la voie ferrée entre Villars et St Just. Il fait peu de dégâts du fait de la non-explosion de certaines cartouches de Cheddite. 13 juillet: coupure de fils téléphonique à  la Terrasse à  Saint-Etienne. 19 juillet: récupération de tickets de pain à  Saint-Etienne. 24 juillet: tir de mousqueterie sur un train allemand entre Boen et St-Rambert. 8 août: deux pompes hydrauliques sont pulvérisées et 19 locomotives immobilisées à  Saint Etienne. 18 novembre: deux soldats allemands sont tués lors de l'attaque d'un train de troupes en direction de St-Just-St-Rambert.

Signalons enfin qu'entre 1942 et 1944, de nombreux employés de la Manufacture d'Armes de Saint-Etienne ont été tués au combat, fusillés ou déportés.

 

Les combats de 1944

Ils prennent deux formes: d'une part les actions similaires à  celles de 1943, sabotages, assassinats, coups de main divers des groupes résistants auxquels répondent les rafles, poteaux d'exécution et déportations... Les actions les plus significatives ont surtout lieu avant le 6 juin. Après le débarquement les combats mettent en présence des forces autrement plus conséquentes (plusieurs centaines d'individus parfois), il s'agit véritablement de petites batailles entre les GMO et les unités allemandes.

Le 12 janvier, des FTP tentent d'abattre à  Saint-Etienne le chef adjoint de la Milice. Ils sont arrêtés par la gestapo. Le 15 février, Ochshorn, Kowal, Lauricella, Raux et Zingorni sont arrêtés. Ils tentent de s'enfuir et sont abattus boulevard Jules Janin. Du 3 au 4 février, à  Saint-Christo-en-Jarez, dans un hôtel, les frères Boirayon et Ado Raymond, chefs du groupe Ange sont encerclés par la Milice. Echange de coups de feu, les maquisards parviennent à  fuir par les toits. L' Hôtel est brûlé et le patron fusillé de même qu'un voyageur de passage.

Du 5 au 8 février, à  Rive-de-Gier, 20 résistants sont arrêtés, 12 sont déportés. Les Allemands mettent la main sur un important dépôt d'explosifs. Le groupe reconnaît avoir commis 14 attentats et cinq sabotages contre des usines collaborant avec l'occupant. Le 15 avril, une opération montée entre Noirétable et Boen pour mettre la main sur Erwin Salco, Brigandet et Ackerman (maquis de Côte-en-Couzan) échoue. Le 10 mai, 50 personnes sont prises à  Saint-Chamond. 17 sont déportées. 22 mai: une embuscade menée par la " patrouille Ferréol " massacre les occupants d'un camion allemand.

Le 6 juin, les alliés débarquent en Normandie. Y-eut-il des Foréziens à  débarquer sur les plages ? Au cours de notre modeste recherche, nous n'avons pu retrouver qu'un seul nom, celui d' Albert Grail, Stéphanois membre du célèbre commando Kieffer, débarqué à  Ouistreham sous un déluge de feu pour s'emparer du grand casino tenu par les Allemands. A dater du 6 juin, les combats pour la Libération vont prendre une tournure encore plus violente. Les Allemands et les troupes miliciennes harcelées multiplient les exactions et les assassinats.

Albert Grail à  gauche, accompagné de Maurice Barbe le 6 juin 1992. Membres du célèbre Commando Kieffer, ils furent blessés tous deux en juillet 44. Cette photographie nous a été communiquée par M. Barbe, petit-fils du bérêt vert. Il semblerait, concernant Albert Grail, qu'il était en fait originaire de Haute-loire et n'aurait rejoint Saint-Etienne que dans les années 50. Il s'y est éteint en 2003.

Le 10 juin, Bourg-Argental est occupé par le maquis. Le 14 à  la Versanne, les maquisards enlèvent deux camions et deux motos. La réplique ne se fait pas attendre et le 20, le maquis (qui compte de nombreux Polonais) est décimé. Le 27, le GMO Liberté attaque un train transportant des permissionnaires, le 30 il détruit le poste radio de Bouthéon. En juin 44, sur 10 kms de voie ferrée entre Veauche et Montrond, pas moins de 20 sabotages furent effectués.

Les élèves de l'école des mines

Certains d'entre eux avaient mis en place un petit groupe de résistance qui opéra des sabotages et planquait ses armes au Bessat (Pilat). Le 29 juin, deux élèves sont arrêtés place Bellevue après avoir abattu un agent de la gestapo. Le 30, une perquisition rue du Chambon permit l'arrestation de Durand. Une autre dans une maison forestière du Bessat fut fatale à  Mathon, fusillé le lendemain. Becat mourut le 1er juillet des sévices qui lui furent infligés. Beaulier fut exécuté le 17 à  Bourg-Argental.

La "bataille" du Forez, août 44:

De deux sortes, combats défensifs: Gland, le 5 juillet (village entre le pont du Pertuiset et St-Maurice-en-Gourgois, direction Saint-Bonnet-le-Château), Balbigny, le 29 juillet, Lérigneux, le 7 août (secteur de Montbrison),Viricelles le 13 août. Et Combats offensifs: Montrond, le 19 août, Estivareilles (Monts du Forez) du 18 au 22 août, La Madeleine (Rive-de-Gier) le 20 août

 

Nous n'évoquerons pas ici les combats hors-Forez auxquels participèrent les GMO foréziens de l'AS Loire (Givors, St-Martin la Plaine, Brignais, Yzeron, Vaugris...) et nous passerons rapidement sur tous ces combats à  l'exception des deux plus marquants (autant dire les plus sanglants): ceux de Gland et d'Estivareilles.

Tombe du gardien de la paix René Aumenier, à  Montbrison:
"Sergent-mitrailleur FFI à  la patrouille Ferréol de l'AS
+ pour la France le 29 août 1944, âgé de 35 ans, à  Montagny-sur-Rhône."

- Les combats de Gland

Début juillet, le maquis (et futur GMO) du 18 juin originaire de Boussoulet est cantonné à  Gland. Soit une soixantaine d'hommes tous vêtus de pantalons et blousons de couleur bleu marine. A leur tête Oriol. Le 2, huit élèves de l'école des mines poursuivis par la gestapo les rejoignent. Jusqu'alors aucun des maquis des Monts du Forez n'avaient subi l'attaque des Allemands. Gland fut le baptême du feu de l'AS Loire. Dans la nuit du 4 au 5, un commando allemand de 100 à  150 hommes, en majorité des fusiliers-marins, des miliciens et des gestapistes s'avance sans bruit au départ de Chambles. Guidés par le garde champêtre, le commando se divise en deux unités; une vers Gland et une vers la ferme Chomet où sont hébergés des maquisards. A 4 heures débute la fusillade qui va durer deux heures.

A la ferme Chomet, Oriol et ses hommes parviennent à  décrocher en laissant deux des leurs, Beck et Rogue, morts. A Gland, deux maquisards qui devinent l'ennemi prennent la fuite sans alerter leurs camarades. La surprise est complète. Les Allemands investissent les maisons et mitraillent tout ceux qui s'y trouvent, maquisards, villageois, hommes et femmes. Les granges et les toits sont enflammés. Cinq maquisards sont tués. Un seul, Conan parvient à  s'enfuir. Un blessé sera hospitalisé à  Saint-Etienne, Vinais est fait prisonnier. Il sera fusillé à  La Bachasse. Au total, ce sont huit maquisards et sept villageois qui furent tués*. Deux maquisards sont faits prisonniers dont un blessé, deux rescapés sont gravement blessés. Parmi les maquisards tués, Rogue agonisant fut jeté dans les flammes ! En ce qui concerne les Allemands et miliciens, le chiffre de 38 blessés est corroboré par les ambulances. Selon des renseignements de Préfecture, les Allemands auraient perdu 40 hommes, ce qui semble très excessif. Seule certitude, ils subirent des pertes**.

Les deux déserteurs furent repris, jugés et condamnés à  mort par le maquis. Ils furent fusillés à  genoux, dans le dos, le 30 juillet.

* Le service des sépultures allemandes signale un soldat tué le 5 juillet 44 dans la Loire. Il s'agit du caporal Klover Peter, inhumé à  Saint-Etienne.

** Voici leurs noms: Jacques Bory, 85 ans; Claudia Bory, 25 ans; Jean Bory, 24 ans, Benoît Cusset, 70 ans; Marcel Cusset, 23 ans; Julie Robin, 68 ans; Marcel Champagnac, 42 ans.

- Combats de Balbigny et de Lérigneux

Dans le cadre du " plan vert " de sabotage des voies ferrées, Marey (cdt de l'AS-Loire) prescrit à  Monnier du GMO " Liberté " de rendre la voie Saint-Etienne-Roanne impraticable pour une longue durée. Il est décidé d'opérer au niveau du tunnel de la Biesse à  5 km au nord-nord-ouest de Balbigny sur la voie Feurs-Roanne. Un maquisard armé d'un drapeau rouge de garde-barrière alerte un train venant de Feurs. Le mécanicien qui comprend très vite l'informe que des soldats allemands sont dans le train. Un combat s'engage. Quatre soldats sont faits prisonniers. Les maquisards après avoir fait descendre les voyageurs font tout sauter. Le tunnel long de 350 mètres est désormais obstrué sur toute sa longueur. Aucune perte à  signaler chez les maquisards.

Le 14 juillet 44, Gentgen, adjoint de Marey est au maquis de Roche pour la levée des couleurs. Dans le même secteur se trouve le groupe Ange de l'IS anglaise et le maquis FTP Lucien Sampaix. Tous s'accordent pour s'appuyer en cas de coup dur. Le 7 août, ce sont 300 maquisards bien armés et structurés que les Allemands s'apprêtent à  attaquer sous le commandement du colonel Wittekind. 55 véhicules ennemis dont 14 autocars vont se déployer entre Montbrison et Lérigneux.

Sur 650 hommes, 400 Français des Groupes Mobiles Républicains. A 8 heures 30, les FTP sont attaqués. Lérigneux est investi et livré au pillage. Les rescapés de Lucien Sampaix se replient tandis que l'AS et Ange décident de contre-attaquer. Cellard, chasseur alpin du GMO Cassino sonne la charge au clairon. Trois maquisards furent tués dont un fusillé près de Montbrison, les GMR ont perdu six hommes. Fin août, AS, FTP et les autres organisations se fondent dans les FFI (" Forces françaises de l'intérieur ").

- La fusillade de Montrond

Le 19 août, la patrouille Ferréol est à  Montrond en même temps qu'un train qui transporte toute la garnison allemande de Saint-Etienne, évacuée vers Roanne. Une jeune fille vient en informer les maquisards de Collonges. Celui ci connaît les lieux par coeur, il place ses hommes tout le long de la voie ferrée. C'est d'autant plus facile que ses voitures sont plus rapides que le train et que la route est parallèle à  la voie ferrée. Les wagons furent copieusement arrosés à  la mitrailleuse d'avion (montées sur les voitures). On ne sait pas quelles furent les pertes ennemies, sans doute assez conséquentes...

- Bilan des autres combats:

Viricelles: un chef de groupe de l'AS est tué, trois maquisards blessés dont deux grièvement. Pertes des miliciens ? De 10 à  20. Il s'agit ici d'un combat contre le train emmenant les miliciens foréziens, qui ne s'attardent pas à  Saint-Etienne que vont bientôt déserter les Allemands. Il gagnent l'Allemagne où ils intègreront plus tard la Division Waffen SS " Charlemagne " composée de tous les éléments français (LVF, Milice, Brigade SS " Frankreich " etc.)

La Madeleine: un maquisard tué, trois blessés. Trois Allemands tués dont Neumann-Armand Bernard (Gestapo) et Laloue, chef des gestapistes français.

Pertes hors département des GMO foréziens: combats de Givors: quatre tués et deux blessés.

- Estivareilles

Tout commence à  la mi-Août 44 quand une colonne Allemande composée d'officiers SS, de soldats de la wehrmacht, de miliciens et de mercenaires russes (Tartars de la Volga), au total près de 800 hommes commandés par le colonel Meitger quitte Le Puy enVelay pour gagner Saint-Etienne puis Lyon. Comme les résistants ont saboté les voies ferrées, les soldats décident d'emprunter les chemins de campagne. Pour les maquisards, nombreux et organisés pas question de les laisser passer. Les premiers combats, meurtriers, ont lieu dans le Velay entre Le Puy, La Chaise-Dieu et Craponne-sur-Arzon. C'est à  Bellevue-la-Montagne que les premiers accrochages ont lieu avec les FTP du commandant Vial-Massat. Les FTP se replient en laissant 14 hommes sur le terrain, à  Chomelix nouveaux combats: Claude Alliard, 15 ans est mortellement touché.

Les Allemands arrivent aux confins du Forez. Marey qui a reçu un coup de fil de Vial-Massat se rend au café Génévrier à  la Chapelle-en-la-Fay qui sert de cuisine aux cadres du GMO 18 juin . Les unités présentes dans les monts du Forez sont: GMO 18 juin, GMO Bir Hakeim à  Ferréol et 15 août en cours de formation à  Joansiecq. " Ange " n'est pas loin et d'autres GMO cantonnés vers Roche sont disponibles en cas de besoin.

Marey qui est originaire de Merle connaît très bien les lieux et décide d'empêcher l'entrée des troupes ennemies à  Saint-Etienne par Usson et Firminy.

Les premiers accrochages ont lieu à  Usson, deux déserteurs dont un Italien munis d'un drapeau blanc renseignent Marey sur les effectifs et le moral des Allemands. A La Chaulme, un dur combat fait 4 morts dans les rangs de l'AS, le lieutenant Rist, Marguetti, Thévenon et Gros sont tués. On les retrouvera le lendemain, les poignets liés et affreusement mutilés.

A Estivareilles les Allemands se saisissent d'otages pour faire pression sur les habitants et les maquisards. Un grand nombre d'habitants travaillent dans les champs. Avertis des événements, ils se gardent bien de rentrer chez eux. D'autres se regroupent autours de quelques notables.

M. Etienne en sa qualité d'ancien combattant de 14-18 en héberge une trentaine. Quelques réfractaires cachés dans les greniers ne seront pas dénichés grâce à  M. Besson qui par sa connaissance de la langue allemande évite une fouille trop minutieuse des maisons. En réalité, les troupes allemandes et en particulier les Tartars sont à  bout de souffle, épuisées par trois jours de combats entre Velay et Forez et encerclées. Dans les hameaux environnants les Tartars commettent des exactions et des pillages contenus en partie par les officiers allemands.

Marey qui dispose d'un camion équipé d'un haut-parleur, d'une prisonnière allemande (l'infirmière Else Peltz) et de quelques russes dans ses GMO entreprend une action psychologique sur les Allemands. En Allemand et en Russe, le haut-parleur égrène sa litanie, promettant le respect des conventions de Genève aux soldats ennemis qui se rendront et annonce la Libération de Saint-Etienne. Meitger entame des pourparlers et la reddition est fixé au 22.

Marey accompagné d'un interprète rencontre Meitger:

"- Demandez lui s'il est officier d'active ou de réserve.

- Il est officier d'active, colonel d''infanterie, campagne de Pologne, de France, des Balkans et de Russie. Commandant un bataillon en 1940 en Belgique, un régiment l'année dernière en Russie...

-Je suis aussi officier d'active, je suis capitaine d'infanterie et commandant de l'Armée Secrète de ce pays-ci, je pense qu'entre officiers et fantassins, nous nous comprendrons aisément, n'est ce pas ?

-Je le pense aussi, dites moi quelles sont vos conditions ?

-Mes conditions ? Mais il n'y a pas de conditions... particulière. Une reddition c'est toujours sans conditions. Vous serez évidemment traités en prisonniers de guerre régulier, vous ne serez pas fusillé, je vous en donne ma parole d'officier. Avez vous compris ?

-Oui, mais les miliciens qui sont avec nous ?

-Les miliciens sont Français, nous lavons notre linge sale en famille, cela ne vous regarde pas, ne vous regarde plus. Sommes nous d'accord ?

Le colonel réfléchit longuement.

- Oui, finit-il par dire, hésitant."

L'AS-Forez a perdu 10 hommes au cours des combats. Certains parmi eux, porteurs de messages, n'ont jamais rejoint leur destinataire. Les Allemands ont perdu un homme, le sergent-chef Stefel. Une cinquantaine furent blessés et soignés à  l'hôpital de Saint-Bonnet. Un Tartar fut fusillé pour viol. Un autre, ivre mort a été abattu par un de ses compatriote maquisard. Le 22, Gentgen annonce aux Stéphanois inquiets, du balcon de l'hôtel de ville que la bataille d'Estivareilles est finie. Et avec elle, la guerre dans notre Forez.

Les blindés de la Division "Rhin et Danube" à  Saint-Chamond
- photo collection Delavis -

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A Saint-Etienne. Il pourrait s'agir d'une photo de Léon Leponce mais, communiquée par un lecteur, nous n'avons pas de certitude à  ce sujet.

 

La Libération

Les Allemands évacuent Saint-Etienne le 19 août. Les prisonniers et otages ne furent pas massacrés comme on pouvait le craindre. Certaines personnalités avaient fait connaître au gestapiste Armand Bernard qu'un tel crime amènerait la vengeance des maquisards. Il furent libérés immédiatement après le départ des Allemands. Ceux ci arrivés à  Lyon se voient donner l'ordre de retourner à  Saint-Etienne! Ils refusent à  l'exception de certains membres de la Gestapo qui furent pris à  Saint-Etienne le 21 août. Entre temps Armand Bernard trouvait la mort à  Rive-de-Gier.

 

A Saint-Chamond (Collection Delavis)

 

La prise de pouvoir à  Saint-Etienne se fait dans une certaine confusion. Les bureaux des mouvements collaborationnistes, LVF, milice, et de la Gestapo sont mis à  sac. Partout flottent les drapeaux tricolores dans une ambiance folle. Lors de l'entrée des maquisards dans Saint-Etienne, un portrait de Hitler est brûlé place de l'hôtel de ville. Le drapeau du 5ème Régiment d'infanterie qui fut caché durant toute la guerre dans l'église Saint Louis est restitué. Le Préfet Eugène Faller est arrêté et embarqué avec les prisonniers allemands. Au bar de l'étoile, place du peuple, des femmes soupçonnées d'avoir entretenu des relations avec des Allemands ont la tête tondue mais (et c'est un fait très rare sinon unique dans les annales de la Libération) des hommes également.

Le commandant Marey, place de l'Hôtel de ville à  Saint-Etienne passe en revue les FFI

Le 25, 2000 maquisards défilent avant de rejoindre le Rhône où les combats continuent. Au cours des prochains mois auront lieu de nombreux hommage au monument aux morts de 14-18, à  Maurice Knoblauck, des remises de décorations (à  Antoinette Marey notamment, épouse du commandant, responsable du service social de l'AS elle devait trouver la mort dans un accident de voiture à  Montrond). Jean Nocher gagne Lyon encore occupé et rédige le dernier numéro de " Franc-Tireur " en tête duquel il écrit: VICTOIRE ! . Premier numéro d' Espoir en 41, dernier F-T en 44, la boucle est bouclée.

L'épuration

Epuration légale

A la Libération des éléments incontrôlés créent des " tribunaux populaires " rapidement supprimés. Un tribunal militaire et une cour de justice sont chargés de juger les 1000 personnes qui ont été arrêtées à  la date du 1er septembre, arrestations pour beaucoup injustifiées mais qui eurent le mérite d'éviter les règlements de compte sanglants. Parmi celles ci on compte un waffen SS, deux gestapistes, 66 miliciens dont 12 femmes, 14 personnes de la LVF, 24 appartenant à  des mouvements collaborationnistes, cinq fonctionnaires de Vichy, 27 trafiquants (marché noir)...

Le tribunal militaire prononça 32 condamnations à  mort dont neuf furent suivies d'exécution (dont sept pour collaboration militaire). La cour de justice demanda la mort à  124 reprise dont 97 par contumace (huit seulement furent suivies d'exécution) et 70 condamnations aux travaux forcés à  perpétuité, 213 peines d'emprisonnement, 24 amendes ou confiscations de biens. 1444 condamnations à  l'indignité nationale furent prononcées. Un cas célèbre: celui d'un chocolatier qui vendait des pleins wagons de chocolat 10 fois leur prix aux Allemands et qui " oubliait " au passage les rations des petits Stéphanois fût condamné à  payer 118 Millions et fût expulsé du département. Ses biens furent saisis (s'agit-il de l'entreprise Pupier qui eut quelques ennuis à  la Libération ?)

Le discrédit fut jeté sur le tribunal militaire lorsqu'on apprit que le procureur dont les interventions étaient particulièrement vigoureuses n'avait pas un casier judiciaire vierge et que son fils était suspecté d'avoir entretenu des relations avec la Gestapo!

Exécutions sommaires et règlements de compte

A côté de la justice légale, il y eut des exécutions sommaires, deux exemples:

_Le commissaire de la République ayant usé de son droit de grâce à  l'égard de plusieurs collaborateurs, ces derniers furent évacués vers Montbrison pour qu'ils échappent à  la vindicte populaire, les prisonniers furent quand même abattus en cours de route par des inconnus jamais identifiés.

_ Le 27 janvier 1944, à  Saint-Etienne, les époux H., dont les fils auraient appartenu à  la Gestapo, ont été enlevés par des individus armés et tués à  coup de mitraillette (Le Figaro du 12 novembre 1944).

Pétrus Faure qui fut juré au procès de Pétain évoque la " terreur rouge " qui frappa en particulier le bassin stéphanois: "Le département de la Loire a été un de ceux où cette répression s'est exercée fortement. En effet, le parti communiste, après la Libération, s'était emparé de tous les postes de commandement, (le Préfet était communiste, les municipalités dirigées , directement ou indirectement par des communistes, de même que les syndicats). Quant aux quatre quotidiens qui paraissaient dans la région, deux étaient communistes. Cette influence extrémiste se produisait non seulement dans le domaine politique mais aussi sur la magistrature. A ce sujet je vais vous citer un fait qui s'est déroulé dans la région. Un petit industriel de Saint-Etienne, d'origine suisse, avait, comme tous les idustriels de l'époque, travaillé indirectement pour les Allemands. Il devait, comme tous les industriels, fournir les noms de ses ouvriers susceptibles de partir en Allemagne (...). Sachant que son beau-père était malade et impotent, et qu'en aucun cas, il n'aurait pu être envoyé là -bas, il l'avait placé en tête de sa liste. Ce fut son malheur. A la Libération, dénoncé, il fut arrêté et conduit devant un comité d'épuration qui le relâcha. Puis son beau-père s'acoquina avec un petit entrepreneur qui lui devait 50 000 francs et lui promit, s'il le débarrassait de son gendre, de lui faire cadeau de cette somme. L'intéressé, accompagné d'un habitant de la Ricamarie, conduisit l'industriel dans un hôtel à  Montrond-les-Bains devant son beau-père et sa belle-mère qui le condamnèrent à  mort. Ensuite, conduit au bord de la Loire, il dut creuser sa tombe et fut exécuté. Quelques jours après, la femme de la victime ayant refusé de revoir ses parents, ceux-ci, pris de remords s'asphyxièrent."

En guise d'épilogue

"En bordure de la route, un vieux paysan est appuyé sur la manche de sa pioche; chapeau rond sur les yeux, col de chemise ouvert, gilet déboutonné, manches retroussées, sur des cors encordés, pantalon de coutil dont les genoux rapiécés saillent, sabots aux pieds; tout cela de la couleur de la terre. Passant à  fond de train, le maquis hurle vers l'homme immobile: " Paris s'est libéré ! Vive de Gaulle ! " Le paysan, le père Colonge le Bleu crache dans ses mains, reprend le manche et se courbe vers les pommes de terre; il est tellement plus vieux que Paris..."

Comte Guy de Neufbourg,  Les Paysans.

Achevé à  Saint-Etienne en Forez le 21 décembre 2003.

Ndlr: la description des combats en particulier est empruntée au livre L'Armée secrète de la Loire, déjà  cité. Le dialogue entre Marey et le commandant allemand est aussi emprunté à  cet ouvrage.

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