Wednesday, November 22, 2017
A la Libération, certaines places et rues de Saint-Etienne retrouvèrent les noms qui étaient les leurs avant Vichy. Dans le quartier Saint François par exemple, la place de l'église, « place de Prague » entre 1940 et 1944, retrouva le nom de Jean Doron, un des premiers stéphanois acquis aux idées du communisme, d'après François Menard dans Saint-Etienne, pas à  pas. La rue de Saint-Chamond qui longeait la place, elle, n'avait causé de tort à  aucun camarade. 

C'était sans piston venu de l'Allier qu'elle s'étirait, depuis belle lurette, de Fourneyron vers Monthieu et ouvrait la voie vers Lyon. Elle fut pourtant rebaptisée « rue des Alliés » le 9 novembre 1944. Un choix plutôt étrange puisque c'est sur la place Doron que se dressait à  la même époque l'église Saint François Régis, deuxième du nom. Meurtrie, ouverte aux quatre vents, elle témoignait aux yeux de tous du bombardement américain de sinistre mémoire qui avait frappé la cité quelques mois plus tôt. Mais peut-être les autorités provisoires voulurent-elles justement affirmer, en choisissant précisément cette rue, qu'elles pouvaient s'accomoder bon gré mal gré, en guise de dommages collatéraux, d'enfants de choeur et de communiants écrasés sous l'autel de la Liberté. Quant à  la population qui avait maudit les aviateurs yankees en mai, elle avait fin 44 autre chose à  penser...
.
L'église Saint-François Régis après-guerre. Cet article doit énormément à  Mr Cuerq, de la paroisse sainte Blandine qui, inlassablement, collecte des documents sur les trois églises Saint François Régis. Quant aux références bibliographiques, elles figurent en fin d'article.
.
Aujourd'hui, une plaque vers l'église est dédiée aux victimes du bombardement du 26 mai 44. Quand cette plaque a-t-elle été mise ? Une allusion à  l'arme atomique pourrait laisser penser qu'elle date du temps de la guerre froide : "La population des quartiers de la Montat, Saint François, Monthieu, la Richelandière, Montplaisir se dresse toute entière pour exiger la mise hors la loi de l'arme atomique afin de ne pas revoir des bombardements mille fois plus meurtriers." En tout cas, l'image de l'église après son « désossage » n'est pas sans rappeler Hiroshima et à  son dôme de Genbaku.

Mais commençons par le commencement, en 1858 quand fut construite Saint François Régis, première du nom.
.
.
La première église, au début du XXème siècle: carte postale
.
1858 - 1913

En 1857, les 7000 âmes des quartiers de Bérard, la Richelandière, Monthieu n
'avaient pas d'église. Les habitants devaient se rendre au Soleil, seule paroisse de la commune d'Outre-Furan qui avait été rattachée à  Saint-Etienne deux ans plus tôt. L'abbé de Laplagne, issu d'une famille connue de Montbrison, acheta à  ses frais (pour une somme de 21 000 francs) un terrain proche de la mine du Gagne-Petit qui occupait une partie de la place actuelle et qui avait cessé ses activités en 1830. L'église qui devait être provisoire fut inaugurée le 24 octobre 1858. En 1860, par décret impérial, elle fut érigée en paroisse sous le vocable de Saint-François-Régis, du nom de l'évangélisateur du Velay ; nom que prit tout le quartier. Deux années plus tard, elle recevait ses trois cloches fondues à  Lyon et qui avaient pour donateurs  le Baron Vital de Rochetaillée, François David et Camille de Rochetaillée.
.
.
Dans la sacristie de l'église actuelle, une dédicace en hommage à  l'abbé de Laplagne, bienfaiteur de Saint François. A sa mort, ses paroissiens auraient souhaité garder son coeur dans l'église. Sa soeur, Mme de Montcel leur écrivit: "St François a eu sa santé et sa fortune, il est bien juste que nous gardions son coeur."
.
Si l'église ne devait être que provisoire, c'est qu'elle était bien trop petite pour accueillir tous les fidèles et on considéra l'hypothèse d'une nouvelle construction. Mais l'exploitation du puits de mine, après 30 ans d'interruption, rendit impossible l'achat de terrain nécessaire à  la réalisation de cette bonne intention. Aussi cette première église tint son rôle jusqu'en 1913. Le 16 février de cette année, les offices paroissiaux y furent célébrés pour la dernière fois. Désaffectée, elle fut convertie en « restaurant populaire » durant la grande guerre avant d'être rasée en 1924. Entre-temps, sa remplaçante s'était élevée de terre à  l'initiative de l'abbé Fustier, 5ème curé de la paroisse. La construction du nouvel édifice fut entrepris en face de la première église, à  l'emplacement précis du puits du Gagne-Petit qui avait cessé ses activités pour de bon en 1896. Les travaux débutèrent le 7 février 1910 et le 19 juin de cette même année, Mgr Déchelette, au nom du primat des Gaules, vint bénir solennellement la première pierre. Cette pierre est aujourd'hui encastrée dans un mur extérieur, à  l'arrière de l'église actuelle. L'église achevée fut consacrée par le cardinal Sevin le 23 février 1913. Elle avait coûté 527 050 Francs, une somme obtenue par le biais d'une souscription.
.
.
Construction de la seconde église. Au premier plan, la première.
.
C'était Byzance et Ravenne !

Construite dans le style néo-byzantin, peu courant à  l
'époque, elle fut aussi une des premières églises édifiée en ciment armé. Le choix de ce matériau s'expliquant d'abord par ses avantages : rapidité de construction, légèreté, solidité�?� Il devait permettre, selon l'architecte Noulens-Lespès, de supprimer les points d'appui et les supports encombrants. De la sorte, il facilitait le groupement des 1500 fidèles qu'elle pouvait accueillir autour du prêtre et de l'autel. L'église fut en outre érigée sur le modèle de la basilique Saint-Vital de Ravenne et son clocher en forme de « cigare » s'élevait à  42 mètres de haut ! Autant de particularités qui, dans une ville qui n'a pas de cathédrale digne de ce nom, faisaient de l'église un monument remarquable.
.
.
Construction de la coupole et du clocher (carte postale)
.
Aspect extérieur

Son plan était (« est » puisque l
'église actuelle est construite sur cette même base, seul vestige du joyau) la croix latine mais avec un choeur qui pouvait paraître au visiteur plus long que la nef. Le frontispice principal auquel on accédait par un monumental escalier consistait en un grand cintre haut de 15 mètres qui donnait à  son entrée un aspect imposant. Mais en entrant sous le porche et en avançant vers la porte, par des défoncements successifs l'ensemble redevenait plus humain. Le grand cintre était supporté par deux hauts pieds-droits, lesquels étaient chacun formés à  leurs angles supérieurs par de courtes colonnes qui supportaient une frise sculptée. Sous l'arc s'étalait une vaste composition moulée retraçant des scènes de la vie du Saint Patron de la paroisse. Il semblerait qu'il était représenté sur son lit de mort, entouré de ses proches à  genoux, tous dominés par les visages imposants (de face) du Christ et de la Vierge. Ce tympan était soutenu par deux torses d'animaux, grandeur nature. Un taureau et un lion, deux des animaux de l'Apocalypse qui symbolisent aussi les évangélistes Marc et Luc.
.
.
Les deux transepts procédaient de la disposition générale de la maîtresse façade et étaient flanquées de parties accessoires. Mais les transepts n'avaient ni arcs, ni tympans et étaient seulement percés à  leurs parties supérieures d'ouvertures accouplées et réunies par un arc plein cintre, agrémenté de céramiques polychromes, au-dessus duquel régnait une arcature aveugle hersée, prise également dans le béton.
.
.
A l'intersection de la nef, des transepts et du choeur, s'inséraient quatre gibbosités à  trois pans, lesquelles contenaient des loggia intérieures, placées au quatre pans coupées de la nef. Au dessus de la croisée s'élevait la lanterne octogone qui était allégée de nombreuses baies et coiffée d'une calotte octogonale et à  caissons. De la lanterne, le regard glissait vers l'impressionnant clocher s'élevant au dessus du choeur et de son autel (ceci expliquant son aspect en forme de ciborium, c'est à  dire de dais protégeant l'autel) et sa flèche en forme de bulbe. Le clocher gardait cinq cloches, dont les trois de la première église.

Enfin, le chevet plat, aux angles à  peine coupés, se terminait par une chapelle absidale à  cinq pans.
.
.
Le porche
.
Le tympan, sculpté par Joseph lamberton
.
A propos de cet étonnant monument, Louis Sartre a donné son sentiment dans La Région Illustrée en 1932 : "On est saisi par son ordonnance simple, élégante et élancée, pleine de force et de légèreté à  la fois, par son aspect ramassé et bondissant, par l''harmonie des lignes principales, le fini des coupes, la délicatesse des très nombreux détails par un nous ne savons quoi de grâce, d''originalité, de juvénilité, qui fait que l'opinion populaire se plaît à  comparer ce monument, aux réminiscences byzantines indiscutables, à  une mosquée, tant, au vrai, il évoque, à  plus d'un endroit, l'architecture orientale. L'église Saint-François est comme une fleur de la Corne d'Or qui aurait été transportée, par le caprice des vents, dans la cité stéphanoise. "

Et immanquablement, le tableau se noircit :
"Mais hélas ! cette fleur, que nous avons connue si fraîche, s'est vite, dans pareille atmosphère, étilée, fanée. Sa blanche parure, ses tons vifs, ses polychromies, bien qu'âgés de moins de quatre lustres, paraissent déjà  prématurément anémiés. Le souffle brûlant de Saint-Etienne convenait mal à  tant de grâce et de pureté."
.
.
Petit tour à  l'intérieur

La nef était un octogone irrégulier, formé, au carré, de quatre immenses arcs de cloître en ogive, et, aux pans coupés, dans la partie supérieure, de loggia dans le goût italien. Huit colonnes torses supportaient, sur des arcs à  peine bombés, le tablier ajouré des tribunes étagées à  faible hauteur et des loggia, puis l
'ensemble de la nef. La coupole, également octogone, était ravissante, posée avec grâce et en légèreté. Elle possédait en outre de nombreuses baies tamisant une lumière abondante. Le ch�?ur, de l'avis de ceux qui l'ont vu, semblait trop exigu en raison d'une sorte de déambulatoire qui contournait le maître-autel. Ce-dernier était dominé par un retable d'un blanc immaculé et aux lignes plutôt sobres. Enfin, l'église était éclairée par des baies nombreuses et étroites. De nombreuses peintures, reliefs et incrustations de mosaà¯ques complétaient la décoration intérieure.

26 mai 44

C
'est à  Marc Swanson, un Canadien, que nous devons de connaître en détail le déroulement de l'opération de bombardement qui devait causer la destruction de l'église. Ce 26 mai 1944, en milieu de matinée, il fait un grand soleil sur Saint-Etienne. Quelques heures auparavant, 176 « forteresse volantes » ont décollé d'Italie. Leur objectif : les installations ferroviaires de Saint-Etienne. Les premières bombes tombèrent à  10h 17. Elles furent larguées à  une altitude comprise entre 6000 et 7 150 mètres, pour éviter les tirs d'une DCA�?� fantôme puisque les Allemands n'avaient pas installé de « flak » à  Saint-Etienne. A une telle altitude, on ne s'étonnera pas des dommages collatéraux que causèrent les 1000 ou 2000 bombes US : 1000 morts environ, 1500 blessés dont 500 gravement. Parmi les tués : 50 enfants de moins de 6 ans, 60 enfants de 6 à  13 ans, 360 femmes ou jeunes femmes. 20 000 sinistrés. Au niveau matériel, si la gare de triage et Châteaucreux furent détruites, 580 autres bâtiments dont l'école Tardy subirent le même sort.
.
.
Le quartier Saint François fut particulièrement touché. Un rapport de la Défense Passive repris par Swanson estime le nombre de morts dans l'église de 25 à  30 personnes. Il semblerait en fait qu'une seule bombe, mais d'une précision diabolique, ait traversé la coupole, épargnant le clocher, pour aller exploser droit sur le toit de la crypte où s'étaient réfugiés les gens qui assistaient à  un mariage. Et les mariés ? Ont-ils survécu ou non ? Selon le témoignage de Mr Besson paru dans la presse, Mr Magne et Mlle Mathelin qui s'unissaient ce jour-là  auraient survécu. C'est pourtant une idée répandue à  Saint-Etienne qu'ils auraient été soufflés par l'explosion ou écrasés sous les gravats.
.
.
L'aspect extérieur de l'église actuelle, malheureusement, fait penser à  un coffre-fort.
.
L' église actuelle

A la Libération, le quartier avait pour église un squelette surmonté d
'un clocher miraculé en forme de cigare. Les offices religieux étaient célébrés dans une salle de gymnastique. C'est encore un prêtre, l'abbé Court qui entreprit la reconstruction. Une troisième souscription fut lancée et le travail fut confié à  Mr Hur, un architecte stéphanois. Il fut décidé de reprendre à  peu près le plan de l'ancienne église et de conserver le clocher. L'église actuelle fut inaugurée le 10 juin 1954 sous la présidence du cardinal Gerlier. Hélas, elle ne devait garder son clocher rescapé que jusqu'en 1972. Atteint de la maladie du ciment, il fut renforcé de l'intérieur mais dès 1967 il fut envisagé de le « déconstruire ». En 1972, le « cigare » fit ses adieux définitifs.
.
.
1972: Adieu au clocher...
.
Quelque chose qui cloche

Quand le clocher fut supprimé, les cloches (qui étaient celles de la première église et celles de la seconde) furent temporairement remisées dans une espèce de campanile extérieur à  l
'église. Mais à  en croire le témoignage de Mr Coste publié en 1988, elles auraient été envoyées « en mission » dans des îles lointaines du Pacifique, peut-être les îles Tonga ? C'est embêtant une église sans cloche, c'est un peu Pâques sans chocolat. Huysmans dans Là -bas s'est fait leur champion à  travers le sonneur Carhaix:
.
"- Il est vrai que la cloche est un ustensible à  part. Elle est baptisée comme une personne et ointe du chrême du Salut qui la consacre; elle est sanctifiée, dans l'intérieur de son calice, par un évêque, de sept onctions faites en forme de croix, avec l'huile des infirmes ; elle doit ainsi porter aux mourants la voix consolatrice qui les soutient dans leurs dernières affres. Elle a un parrain ou une marraine, elle est le héraut de l'Eglise; la voix du dehors comme le prêtre est la voix du dedans; ce n'est donc pas un simple morceau de bronze, un mortier posé à  la renverse et qu'on agite. En outre, semblables aux anciens vins, les cloches s'affinent en vieillissant; leur chant devient plus ample et plus souple; elles perdent leur bouquet aigrelet, leurs sons verts.
.
- Diable, mais tu es fort sur les cloches, toi !"
.
Bon, en attendant, ici plus de cloches ! Jusqu'en 2002 ! quand deux cloches furent installées, non pas dans un clocher qui n'existe plus mais sur une structure métallique montée sur le porche, au dessus de la porte centrale.
.
.
Baptème des cloches à  Monthieu en 1933, photo de Mme Descours (née Imbert), petite fille de Mme Madeleine Landau, marraine de la plus grosse des deux cloches installées à  Saint-François-Régis en 2002 (ci-dessous, photo de Mr Berger)
.
.
Agnès-Antoinette-Jeanne-Madeleine et Raphaelle-Anne-Benoîte-Jeanne-Louise sont Savoyardes. Fondues en 1933 à  Annecy à  l'intention de l'église de Monthieu (détruite en 93) elles étaient laissées à  l' abandon dans un dépôt de Sainte-Agathe-la-Bouteresse, dans la plaine. Elles furent installées à  Saint François Régis le 16 avril 2004. Elles sonnèrent pour la première fois le 25 avril 2002. La plus petite porte notamment gravés les mots: "Je sonne pour que règne la paix et j'appelle à  la prière." Quant à  leurs soeurs, une d'entre elles a gagné la chapelle de l'Europe à  Bruxelles, une autre est partie en Ardèche et la petite dernière est restée dans le Forez.
.
.
Bobichon et Hanssen

Les curiosités les plus remarquables de cette église sont les deux oeuvres de l
'artiste stéphanois Jean-Alexis-Bobichon (1911-1985). Ce peintre imagier, spécialiste de la peinture sur verre a réalisé deux panneaux en verre fumé qui se trouvent chacun dans une nef latérale. Le premier, à  gauche quand on est tourné vers l'autel, représente une crucifixion. Autour du Christ en Croix, l'artiste a représenté les industries traditionnelles du quartier: un puits de mine, un mineur casqué manipulant un marteau-piqueur, un métallurgiste, des scieries, des ouvriers du bâtiment ainsi que divers objets et figures (tenailles, enclume...) dont certains évoquant la Passion : un dé à  jouer, un coq... L'autre panneau est consacré à  Saint-François-Régis dans sa mission évangélisatrice dans le Velay. On y remarque un carreau de dentellière, une vue de la Louvesc, des paysans en prière, des arbres...
.
.
.
Les vitraux du choeur et de la chapelle latérale sont l'oeuvre de T.G. Hanssen, un maître alsacien réfugié dans notre région durant la guerre. Ils se distinguent par leurs couleurs vives, les visages anguleux des personnages et leurs traits tourmentés. On y retrouve des figures connues dans le bassin stéphanois, notamment sainte Barbe, saint Eloi, saint Etienne.
.
.
Quelques livres et revues nous ont aidé à  écrire cet article:
.
- L'Eglise de Saint-François-Régis, abbé Fustier, 1910, imprimerie Théolier Saint-Etienne
- La Région Illustrée, n° 83, 1932
- Saint-Etienne capitale, Jean d'Auvergne, 1952
- Le bombardement de Saint-Etienne, Pourquoi ? Marc Swanson, Actes Graphiques, 2005
- Divers articles de journaux et quelques articles de Bland'info, mensuel d'information de la paroisse Sainte Blandine