Wednesday, November 22, 2017
Le VIe Printemps de l'Histoire de Montbrison, en 2006, était consacré à  la grande boucherie de 14-18. Balade sur les chemins de la Mémoire (article mis à jour en 2007 et 2011).

 
De Gaulle a dit de la Grande Guerre qu'"elle fut le deuil et l'orgueil de la France".

Le deuil car chaque commune du pays apporte, gravé sur sa place ou dans son église, son témoignage de l'hémorragie. Et à  l'arrivée, quand on essaie de faire les comptes, la sanction démographique et morale est abominable. Sur 8 700 000 Français incorporés, environ 1 300 000 ne sont pas revenus, soit 10% de la population active, dont ¼ des hommes âgés de 18 à  27 ans. 7% du territoire fut ravagé et des villages entiers, les fameux « villages morts pour la France » ont été rayés de la carte. Trois millions de soldats ont été blessés (la moitié au moins deux fois), parmi eux, un million sont restés invalides, 60 000 ont été amputés, 15 000 ont été affreusement défigurés - les « gueules cassées » qui ont traumatisé la France. On estime à  700 000 le nombre de veuves (plus de la moitié d'entre elles ne se sont pas remariées) et à  650 000 le nombre d'orphelins.

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'orgueil car au delà  de l'horreur, rarement une nation dans l'
histoire des hommes aura consenti à  de tels sacrifices pour défendre son sol. 
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Alors que la France a aujourd'hui fini de compter ses derniers Poilus, la Première guerre mondiale était le thème central du VIe printemps de l'Histoire de Montbrison. La manifestation est organisée par Village de Forez et se tient chaque année dans les locaux du Centre social. Village de Forez, depuis 1980, regroupe des passionnés, enseignants, retraités..., qui écrivent et publient - "pour le plaisir puisque nous ne touchons pas de droits d'auteurs. Sinon, il y a longtemps que nous n'existerions plus" dit M. Guillot - une revue et de nombreux numéros spéciaux (cinq ou six chaque année) consacrés à  notre histoire.

Quelques titres qui traduisent la diversité des thèmes abordés dans leurs Cahiers par la trentaine de membres : Sport à  Montbrison autrefois, Cinq ans prisonnier en Allemagne, Aristide Briand, député de la Loire en 1902, naissance d'un homme d'Etat...

En 2006, diverses conférences ont été proposées gratuitement au public: les lettres de poilus et l'Histoire : recherche et critique des sources, par Gérard Berger ; le Trait d'Union, un journal paroissial à  Saint-Symphorien-de-Lay, pour faire le lien entre les Poilus d'un village de la Loire, par Jean-Guy Girardet ; les soldats « morts pour la France » de Saint-Bonnet-le-Courreau, par Maurice Damon et Alexandre Guillot ; les carnets du poilu montbrisonnais, Camille Dupin, par Robert Boullier, etc.
Au Centre social, où Village de Forez mettait en vente un large éventail de ses publications, une exposition du Musée Alice Taverne (localisé à Ambierle) présentait des objets et documents relatifs à  la Grande guerre. Des  unes jaunies du Miroir jouent de la propagande, exaltent le sentiment nationaliste, encourage l'héroisme des Poilus et dénoncent les exactions commises par l'ennemi. Un « as des as » se distingue entre les images de ruines : Nungesser posant devant son « BB Nieuport » à  l'insigne macabre.

Le blason de Montbrison sur son monument des Combattants
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Quelques objets aussi : un casque, des décorations, des cartes postales, une belle plaque mortuaire émaillée, à  la mémoire de Joseph Lauriot, 36 ans, mort pour la France dans l'Oise, le 5 septembre 1918. Mais surtout, il y a les panneaux consacrés aux Martyrs de Vingré, ces six soldats fusillés pour l'exemple, en 1914 dans l'Oise. Quelqu'un fait remarquer : " On parle toujours des mutineries de 1917 et des exécutions qui suivirent mais jamais des « fusillés pour l'exemple » de 1914."

Moins nombreux encore sont ceux qui savent que deux d
'entre eux étaient originaires de la Loire, d'Ambierle justement. Jean Blanchard avait 35 ans, son compagnon d'infortune, Francisque Durantet en avait 36. Tous deux étaient cultivateurs. Ils furent passés par les armes, avec leurs quatre compagnons, pour « désertion devant l'ennemi ». Tous les six étaient mariés. Ils furent réhabilités le 18 février 1921 et les corps des deux Ligériens furent rapatriés dans leur terre natale un an plus tard. Boën a donné l'appellation « Martyrs de Vingré » à  une petite rue, Ambierle à  une place. En revanche, Roanne refusa en 1922. A Saint-Etienne, la rue du quartier Saint Jacques fut débaptisée sous le régime de Vichy puis recouvra sa « rue des Martyrs de Vingré » à  la Libération.

Présente aussi au Centre social, l
'Association Généalogique de la Loire. Forte de 725 adhérents, elle a son siège à  Saint-Etienne et comporte trois antennes : à  Firminy, Saint-Just-Saint-Rambert et Feurs. Elle propose un certain nombre de documents pour tous ceux qui souhaiteraient se lancer sur les traces de leurs ancêtres, les traditionnels relevés des registres paroissiaux et d'état civil mais aussi des relevés plus spécifiques comme cet Essai de recensement des militaires du département de la Loire victimes de la guerre de Crimée (1854-1856) ou bien encore son Essai de recensement des natifs du département de la Loire (militaires et civils) morts en Algérie de 1830 à  1870.
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Mais le clou de cette journée fut la visite (gratuite) des monuments montbrisonnais commémorant le sacrifice des Poilus en 14-18. M. Latta, un ancien professeur que les lecteurs des Cahiers de Village de Forez connaissent bien, assura le rôle de guide. C'est au jardin d'Allard, devant le monument aux morts, qu'une quinzaine de personnes, bravant la pluie, se donnèrent rendez-vous. Parmi elles, M. Berger, professeur d'histoire à  l'Université de Saint-Etienne, Hervé Faure, un transfuge lyonnais, passionné par l'histoire de la Grande guerre et webmaster du site "neuf-neuf" consacré au 99ème RI, et surtout cette charmante dame qui voulut bien partager son parapluie.

Le premier monument que nous commente notre guide est relativement connu des Foréziens car son histoire est indissociable d'une péripétie présidentielle et rocambolesque qui ternit quelque peu son inauguration. Il s'agit du Monument aux morts, nommé à  l'origine « Monument Emile Reymond » puisque édifié en hommage au sénateur-aviateur Reymond, tombé au champ d'honneur en 1914. C'est d'ailleurs une particularité de Montbrison que d'avoir un Monument aux morts et un autre monument, dit Monuments des Combattants. Il fut financé par une souscription nationale, avant même la fin de la guerre, sous la municipalité de Louis Dupin. Louis Dupin qui remplaçait, ceci dit au passage, le maire en titre, à  savoir le docteur Rigaudon qui s'engagea en qualité de médecin militaire à  plus de 60 ans !
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M. Soleillant, matru, attendait le président Deschanel, bouquet à la main...
 
Les noms des Montbrisonnais tombés durant le conflit y furent finalement gravés augmentés depuis par d'autres, ceux des morts de 39-45 et ceux des soldats tombés en Afrique du nord. Deux chiffres et une remarque au passage : concernant le 16ème d'infanterie qui était cantonné à  Montbrison durant le premier conflit mondial : 65 officiers et 1000 soldats tués ; concernant les noms sur les monuments aux morts, il n'est pas toujours facile pour le chercheur de savoir si les noms inscrits sont ceux des personnes originaires du village (qui y sont nées) ou des habitants.

Le monument fut réalisé par Bartholomé qui a réalisé aussi le monument aux morts du Père Lachaise. Le buste du sénateur occupe le premier plan. Ce pionnier de l'aviation, d'abord chirurgien puis député et sénateur de la Loire, fut le premier à  survoler la vieille cité forézienne. Deux figures féminines l'encadrent : une allégorie de l'aviation militaire, épée à  la main qui tend son corps vers le ciel comme pour prendre son envol et une autre, plus difficile à  expliquer ; peut-être la Destinée, une des Parques de la mythologie gréco-romaine. Une citation de Reymond est gravée : " Il faut qu'il y ait des morts pour que par centaines se présentent ceux qui aspirent à  les remplacer." Parmi les noms inscrits, on remarquera celui de Jules Dupin, fils du maire par intérim cité plus haut. Le monument, à  l'origine devant la caserne de Vaux, devait être inauguré par un des amis de Reymond, le président Deschanel. Mais ce-dernier (qui commençait à  chavirer mentalement et a légué ses frasques à  la postérité) n'arriva jamais à  destination. Il tomba du train près de Montargis à  la grande déception des Montbrisonnais et pour le plus grand plaisir des chansonniers.

C'est sur ce monument que furent rajoutés en novembre 2011 deux noms de poilus qui avaient été oubliés. Ceux de deux frères, Charles Emile Gatt et Joseph Gatte (son acte de naissance comportait une erreur d'orthographe), nés respectivement à  Montbrison et Saint-Romain-le-Puy, tombés en 1914 et 1916 à  l'âge de 24 et 22 ans. Le premier servait dans un régiment de zouaves, l'autre dans le régiment de Montbrison.

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Après le jardin d'Allard, direction le collège Mario Meunier, anciennement l'Ecole Normale qui formait les instituteurs. Les hussards noirs de la République ont payé un lourd tribut à  la saignée  (50% des mobilisés) pour une raison simple : d'un niveau d'étude plus élevé, ils étaient nommés officiers et devaient donc mener la charge. Bref, être en premiere ligne. La plaque commémorative comporte ici les noms des Ligériens tombés pour la France. Parmi eux, celui de Louis Géry, professeur d'EPS à  Montbrison dont la photo honorait autrefois l'entrée de l'école. La plaque est entourée de sculptures de casques et de lauriers ; une frise porte les noms des batailles sanglantes : l'Yser, La Marne, Verdun, La Somme. Les mots « Droit » et « Liberté » dominent le tout.
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"C'est la semaine de Barrabas on m'a dit, avant Pâques, je connaissais pas ça. " Et bien moi non plus, ma brave dame ! Direction Notre-Dame où dans l'ancienne chapelle des morts (puis chapelle de la Confrérie des Ames du Purgatoire) le Christ étend ses bras sur 146 noms gravés. Les mots " morts pour la Patrie " sont gravés en grosses lettres.
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Ce monument aux morts de la paroisse été sculpté par un artiste bien connu des Stéphanois puisqu'il s'agit de Joseph Lamberton, auteur de la statue de Michel Rondet à  La Ricamarie, des fresques de l'église Saint Louis, etc.
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On retrouve un Christ un peu similaire dans l'église Saint Pierre, en pied, étendant ses bras sur les noms des combattants. Une inscription extraite du livre des macchabées indique : " Après avoir enduré une souffrance passagère, ils sont entrés dans l'alliance de Dieu pour une vie éternelle. Ils ont livré leurs corps et leurs vies pour les lois de leurs pères, suppliant Dieu d'être bientôt propice à  leur peuple." On y lit aussi les mots " Dieu " et " Patrie " et un bas relief nous montre des soldats partant à  l'assaut tandis que les femmes pleurent leurs époux et fils défunts.
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A deux pas de Notre-Dame, la salle héraldique de la Diana (joyau du Forez) abrite aussi une plaque commémorative en marbre. Elle porte neuf noms qui se lisent difficilement. Il s'agit des sociétaires de la Société d'Archéologie et d'Histoire tués à  la guerre. Le premier inscrit est celui de Joseph Déchelette, célèbre archéologue originaire de Roanne, un des fondateurs de l'archéologie moderne qui donna son hôtel particulier pour fonder le musée qui porte son nom. Il s'est engagé dans l'armée à  plus de 50 ans et tombe en 1914 à  la tête de ses soldats à  Vingré. Le second nom est aussi celui d' un membre du conseil d'administration de la Diana : le comte Charpin de Feugerolles qui reprit du service en apprenant la mort de son fils. Suivent les noms des sociétaires.
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Le monument des combattants, inauguré en 1922, représente une Victoire ailée, cuirassée, casquée et armée. Une colonne de granit (de Saint-Julien-la-Vêtre) surmonté d'un coq farouche la surplombe. Cette France victorieuse été réalisé par Charles Praud (?), artiste lyonnais et Grand prix de Rome. A cet emplacement s'éleva, aux premiers temps de la République, un des premiers arbre de la Liberté de la cité.

Au collège Victor de Laprade, autrefois couvent des Ursulines puis Petit Séminaire (qui forma de nombreux prêtres, et non des moindres) c'est Mme Preynat qui prend le relais de M. Latta. Dans la chapelle du collège, nous avons rendez-vous avec le talent d'un grand artiste montbrisonnais : le R.P. Couturier. Plusieurs de ses peintures ornent la chapelle mais celle qui nous intéresse ici illustre le Choeur. C'est une grande fresque (réalisée entre 1933 et 1934) qui nous montre le Christ en Croix en la façon du Gréco, sublimé, lumineux. De chaque côté, l'artiste a représenté des personnages dont l'histoire est liée à  celle de la ville. Il y a le Curé d'Ars, le Bienheureux Marcellin Champagnat, Jean-Pierre Néel, martyrisé en Asie et béatifié par Jean-Paul II, le R.P. Bouchand, également martyr, le R.P. Tamet (idem) et les R.P. Satre et Rival, martyrisé au Laos en 1884. Tous sont passés au Petit Séminaire de Montbrison. Il y a aussi Saint-Jeanne d'Arc et l'Archange Saint-Michel, Patrons de la France. Il y a enfin un jeune homme, tête nu, en uniforme bleu horizon et au regard doux. Il s'agit du Père Cottancin, professeur de Français à  Montbrison, né dans le Roannais et tombé à  Verdun en 1916. Mme Preynat, avec émotion, nous conta la longue agonie de ce jeune homme timide et aux exigences fermes qui refusa dans ses derniers instants la morphine qui pouvait soulager ses souffrances.
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C'est en saluant les 83 noms de professeurs et élèves (ou anciens élèves) gravés dans le marbre que s'achève notre parcours. Mais avant de nous quitter, il convient d'ajouter quelques notes sur la portée symbolique des monuments aux morts de 14-18 en France. Non pas la portée symbolique telle qu'on voudrait qu'elle soit (un avertissement) mais telle qu'elle fut voulue à  l'époque dans la grande majorité des constructions puisque les monuments pacifistes ne sont qu'une poignée, dont un dans la Loire. Des centaines de milliers de corps n'ont pas été rapatriés sur la terre qui les vit naître. La plupart reposent dans le nord-est de la France et pour les familles, les monuments ont été (et restent) des lieux de recueillement, au même titre qu'une tombe dans un cimetière. Le monument aux morts, par ailleurs, est un hommage à  double titre: il honore personnellement la mémoire de chacun de ceux qui ont fait leur devoir, bon gré mal gré, et collectivement, il rend hommage à  la résistance d'un peuple face à  l'agresseur qui croyait pouvoir violer le territoire national.
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" Il y a un certain nombre d'années parut sur la terre un être inconnu dans notre pays : il avait des habitudes étranges, il vivait dans des trous qu'il creusait dans la terre, d'une manière assez ingénieuse, se cachait le jour et se déplaçait la nuit venue, il se nourrissait de la chair d'un animal appelé par lui du singe et se désaltérait d'une boisson appelée pinard. Mais malgré les apparences humaines, il avait des instincts meurtriers et cherchait à  tuer son voisin d'en face. Il était très velu et les naturalistes de l'époque l'avaient appelé « le poilu ». Ces gens-là  étaient-ils des sauvages autrefois ? Non, c'étaient de braves gens qui pour défendre leur existence, leur famille, leurs biens, leur patrie, n'avaient pas hésité à  quitter leur bien-être pour devenir ce qu'on appelle des braves tout court. On les appelle des revenants, c'est toujours des Poilus."

Monique Luirard dans La France et ses morts, les monuments commémoratifs dans la Loire.
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