Friday, March 01, 2024


" La Loire emporte mes pensées avec les voitures versées et les armes désamorcées et les larmes mal effacées" Aragon, Les yeux d' Elsa

La Loire, le plus long et le plus beau fleuve de France, a donné son nom à  notre département, qu'elle traverse de part en part du Sud au Nord. Le fleuve a joué un rôle important  dans l'histoire et l'identité de notre région. On pense aux mariniers qui sur leurs rambertes (ou sapines) transportaient le charbon vers Nantes, ou bien encore aux joutes festives de Saint-Just-St-Rambert ou du Pertuiset.  Nous nous proposons de développer un peu ses grandes crues de 1790, 1846 et 1856. Cet article est illustré de quelques cartes postales de 1907 et de photos prises en 2003.

En Forez, les crues de la Loire (de même que celles du Furan que nous évoquons dans une autre page) furent nombreuses et meurtrières. Leur nombre est impressionnant : 1037, 1414, 1428, 1495, 1515, 1527, 1561, 1570, 1586, 1608, 1615, 1618, 1628, 1629, 1641, 1649, 1651, 1661, 1706, 1709, 1710, 1733, 1755, 1790, 1799, 1807, 1810, 1823, 1825, 1834, 1840, 1844, 1846, 1849, 1856, 1866, 1872, 1905, 1907, 1924, etc.

En 1586, huit personnes sont emportées et plus de cent maisons démolies, d'après un prêtre de Roanne cité par Jean Canard. En 1755 ou 56 "la Loire fit beaucoup de mal à  Roanne; elle entraina plusieurs bateaux et plus de 500 pièces de vin qui étaient sur le port". En 1760, le 15 novembre, un prêtre de Rivas écrit qu' "il est arrivée une inondation et débordement de la rivière de Loyre, que l'eau est venue jusqu'aux murailles".

Décembre 2003, crue de la Loire à Saint-Just-Saint-Rambert

1790

Durant l'hiver, le fleuve, roulant un énorme volume d'eau ravage la localité de Saint-Just-sur-Loire. Plus de cent maisons s'écroulent dans " un fracas de tonnerre ! " Le 11 novembre, la municipalité alerte l'Assemblée Nationale du désastre subi. La principale industrie locale, la construction de bateaux, les fameuses rambertes, est anéantie. Heureusement les quatre-vingt et quelques charpentiers avaient pu fuir à  temps. On déplora la mort d'une femme et son enfant, tous deux noyés dans des circonstances dramatiques. En effet, le mari avait trouvé refuge dans un arbre avec un de ses enfants et un ouvrier. Sa femme elle, s'était réfugiée sur le toit de la maison avec son deuxième enfant et la moitié de l'argent du couple. Les eaux engloutirent la maison. L'arbre, lui, résista. Devant la menace, des prières publiques furent dites pendant 40 heures.

A Roanne, le port fluvial est dévasté. Plus de 2500 pièces de vins furent emportées par les flots. De courageux citoyens sauvèrent des vies. Leurs noms sont parvenus jusqu'à  nous : Silvestre Magnen, Boulard, Dufour, Dubuis, Berger, Prélanger, Bertrand. Chacun reçut 600 livres de récompense.

A Nervieux, cette pierre gravée se trouve à 3 km du fleuve

La municipalité de Saint-Just demandait désespérément de l'aide à  Paris, réclamant la création d'ateliers de charité destinés à  dessécher les marais résultant de l'inondation et la construction de chemins. Le 18 novembre, l'Assemblée Nationale vote un secours de 30 000 livres destinés aux victimes des inondations (300 000 livres de dégâts !). Le Roi Louis XVI et la Reine Marie-Antoinette, émus par la détresse des habitants de Rhône-et-Loire (les deux département sont alors unis) adressent 6000 livres. En février 1791, deux autres noms de héros sont cités au Roi et à  l'Assemblée : J.-B. Duplain, huissier royal qui, bravant la mort, sauva un par un vingt-cinq malheureux réfugiés sur les toits, et un domestique de Balbigny, Jean Brossard, qui sauva sur sa petite barque onze personnes en péril. Pour eux, le directoire de Rhône-et-Loire demanda une rente viagère et la pose à  Saint-Just et Balbigny d'une plaque relatant leur héroisme. Duplain reçut 1200 livres et Michel Martin, un fermier du bac de Cleppé qui sauva trente-deux personne avec l'aide de quatre compagnons, reçut la même somme (600 livres pour chacun de ses camarades). Jean Brossard ? Nous ne savons rien à  ce sujet, de même que la suite donnée à  l'idée d'une plaque commémorative. Une autre demande fut formulée en faveur de Jean Labbé qui,  lors d'une autre crue, avait sauvé une femme malade et son jeune enfant.

Nervieux 1905

1846

Le 17 octobre 1846, les flots ravagèrent tout. Au Pertuiset, le fleuve s'éleva à  14 mètres 40 au dessus du niveau de l'étiage.  Les ponts d'Andrézieux et de Saint-Just cédèrent. Celui du Pertuiset résista et devint quelque temps le seul axe de communication entre Saint-Etienne et Saint-Bonnet. A Cornillon cependant, c'est tout le hameau du Bremet, au bas du rocher qui fut emporté. Les cinq familles eurent tout juste le temps de prendre la fuite.

La digue du Pinay

Le port de Saint-Rambert, une fois de plus, fut dévasté. Six maison furent balayées. On retrouva à  Bonson, dans le domaine de M. Robert, ancien député de Saint-Etienne, 200 000 francs de bois provenant de Saint-Rambert. A Andrézieux, le niveau de l'eau atteignit 3m 33 au dessus du plus haut niveau, relevé en 1790. Des maisons furent rayées de la surface de la terre et on n'en retrouva pas une seule trace. Encore une fois, des mariniers de Saint-Rambert ou d'Andrézieux se distinguèrent et sauvèrent de nombreuses vies : Jean-Louis Didier, Pierre Grenetier, Gabriel Dufour, Clément Baptiste... On raconte qu'un brigadier de gendarmerie revenant de Saint-Galmier avec un gendarme vit avec effroi les flots déferler vers son épouse et ses enfants. Il ordonna à  son subordonné de se mettre à  l'abri avant de lancer son cheval vers sa famille au milieu des flots. Le gendarme lui fit remarquer noblement qu'il aiderait son chef ou périrait avec lui. Tout le monde s'en tira indemne.

A Veauchette, l'église est submergée. A Rivas par contre, c'est dans l'église que tous les habitants vont se réfugier. A Feurs, la diligence qui assurait le service entre Bordeaux et Lyon fut entrainée dans le fleuve avec cinq voyageurs. Une jeune femme de 18 ans périt avec trois jeunes enfants qu'elle gardait. A Epercieux, quarante-sept maisons sont détruites, et à  Balbigny, on dénombra un noyé. Réfugié dans un arbre, l'homme ne put être secouru et fut emporté. A Roanne, les pertes matérielles furent énormes, des millions de marchandises perdues dont 33 000 tonneaux de vin. Diverses souscriptions nationales et ordonnances royales permirent au département de recevoir des centaines de milliers de francs. Ce ne fut pas de trop pour relever la région.



Le pont d'Andrézieux (ou plutôt ce qu'il en reste) en octobre 1907. Photo prise par Joseph Redon (plaque sur verre)
Idem (CPA)
Pont de Roanne, la même année

1856

En mai 1856, des pluies continuelles grossirent les flots de la Loire et de tous les cours d'eau. La ligne de chemin de fer entre Saint-Etienne et Montbrison fut coupée. Dans le Montbrisonnais, les eaux débordèrent et les habitations des riverains furent envahies. Le chemin de La Fouillouse devint impraticable. Près de Feurs, une maison s'écroula, une fois encore les mariniers furent exemplaires, une trentaines de personnes furent secourues dont quatre soldats revenant tout juste de Crimée. D'eux des mariniers, Thévenin et Tourailles, avaient déjà  été décorés pour leur courage en 1846. Si aucun décès ne fut à  déplorer dans le département, l'agriculture souffrit beaucoup. Le ministre de l'agriculture qui se trouvait alors à  Lyon accorda un premier secours de 10 000 francs. Dans certains puits de mine du bassin stéphanois, l'évacuation des eaux dura plusieurs jours.

Le capitaine Rollin du 10ème Dragons, cantonné à  Saint-Etienne, écrivit quelques vers sur ces évènements pour provoquer quelques souscriptions. Et c'est la poésie balourde mais néanmoins louable qui déborda à  son tour dans certains journaux :

" Je vois grossir les eaux qui partout se déroulent,

D'une étreinte mortelle embrassant la cité,

Dans le fleuve fangeux, bétail, meubles, chars, roulent

Mais à  travers le bruit des maisons qui s'écroulent,

Quel cri surhumain est jeté ?"