Saturday, October 24, 2020
En arrivant à  Saint Etienne,  je pensais bien découvrir une ville fière et préservatrice de son énorme passé culturel, technique et industriel. Dans l'ensemble je ne fus pas déçu car nombreuses sont les rues places ou avenues qui arborent les noms des illustres stéphanois et les principaux musées montrent dans le détail les richesses de la région. Mines de charbon, armes, cycles, travail des métaux, découvertes en tous genres, tout est rassemblé, conservé, expliqué et exposé au regard de chacun. Tout ? Non, à  mon grand dam rien ne filtre sur un certain Jean-Marie Brun, ni sur ses descendants...

 

L'auteur

Né au Creusot en 1960, Philippe Beau vit dans la région stéphanoise depuis 1995. Passionné par l'art en général il s'oriente très tôt vers le dessin et la peinture. Curieux d'histoires locales, celles qui bâtissent "la Grande", il s'adonne à  l'écriture dès 2000, à  travers des ouvrages historiques et biographiques. Deux sont consacrés à  des stéphanois marquants, la famille Brun (2007) dont il est question ici et Henry's, le célèbre funambule (2008).  Il revient aujourd'hui à  la peinture - les scènes de la vie ouvrière, intérieurs lumineux de fonderies et d'aciéries sont ses thèmes de prédilection - sans pour autant délaisser "la plume". Un prochain livre pourrait voir le jour...

1/ Prologue

Pas de rue, ni de plaque commémorative donc, ni la moindre petite photo ou explication dans aucun musée de la ville, non rien. Mais comment a-t-on pu occulter la famille Brun; tirer un trait sur une partie du patrimoine musical stéphanois ?

La France entière a dansé au son des pianos automatiques créés par Jean-Marie Brun, au début du 20ème siècle et d'ailleurs Saint Etienne a largement bénéficiée de cette renommée. Pourtant, aujourd'hui, la ville semble bien avoir perdu la mémoire.

Comment cela est il possible ? Et puis, après Jean-Marie, il y a eu sa descendance, Joseph son fils, virtuose et professeur de mandoline, jusqu'à  Emmanuel, son petit fils, sportif de haut niveau récompensé de nombreuses fois et prestigieux joueur de lame sonore reconnu par ses pairs.

Ma déception était d'autant plus grande que, lorsque j'interrogeais quelques stéphanois sur la famille Brun, les réponses étaient souvent les mêmes, évasives, incertaines:
- "Jean-Marie Brun, vous connaissez ?
- Non !
- Mais si enfin, il était de Saint Etienne, c'est le créateur du piano automatique "Le Brunophone"
- Ah oui ! Ces gros pianos qu'on trouvait autrefois dans les bistrots, il fallait les remonter avec une manivelle et mettre une pièce pour que ça joue, oui, oui je m'souviens maintenant qu'on en parle. Des "Bruno" qu'on les appelait ces pianos, oui c'est ça des "Bruno". Y'en avait même un dans la salle ou on a fait notre repas de noces avec ma femme, c'qu'on a pu danser avec ces machins. Oh ! Mais dites donc, c'est vieux tout ça.."

- "Brun, Brun, Attendez voir, ils avaient pas un magasin de musique cours Victor Hugo à  Saint Etienne ? J'en suis pas sûr mais ça m'dit quelque chose..."

2/ De rencontres en découvertes

Ne trouvant pas ou peu de renseignements dans les institutions stéphanoises, ne récoltant que de faibles informations par les quidams sur la famille Brun, j'accentuais mes recherches auprès des brocanteurs et  antiquaires de la région. Je n'avançais pas beaucoup plus par ce biais, toujours les mêmes incertitudes, les mêmes approximations dans les dates, sur le fait que ces pianos, les "Brunophones", étaient construits ou non à  Saint Etienne.  Il me faudra attendre 2005 pour que le "miracle" se produise !

La maison natale de Jean-Marie Brun

En effet, je passe régulièrement des annonces dans les journaux pour ma recherche de disques, je collectionne les "vieilles cires" ces disques anciens qui tournaient à  la vitesse de 78 tours, sur les phonographes. Hors, un soir, je reçois un appel d'un homme à  la voix claire et décidée. Ce dernier fait référence à  ma dernière annonce passée et m'informe qu'il est en possession d'un certain nombre de disques et même d'un phonographe. Intéressé, je lui propose donc de le rencontrer, afin de voir si ce lot pourrait effectivement correspondre à  mon attente. Après son accord, je lui demande donc son nom et son adresse:
"Brun, Norbert Brun", me dit-il.
Comme par reflex,  sans véritable arrière-pensée, à  mon tour de lui demander:  "Brun, vous êtes de la famille Brun, le créateur du piano automatique Brunophone ?"
Sa réponse me cloua littéralement sur place.
"Oui, c'était mon arrière grand-père. Vous connaissez ces appareils ?"

Je me souviens avoir marqué un temps d'arrêt avant de répondre; je n'en croyais pas mes oreilles. Cela faisait des années que je cherchais des informations sur cette famille et j'avais là , au bout du fil, un descendant direct de Jean-Marie Brun !

Ma rencontre avec Norbert Brun fut pour moi un grand moment que je n'oublierai jamais. Accueilli chaleureusement, j'étais quand même impressionné par le fait de parler et de voir cet homme, cela peu paraître stupide mais je ne trouvais plus les bonnes questions à  lui poser. Pourtant, Dieu sait si je les avais répétées maintes fois avant d'arriver. Après avoir regardé rapidement disques et phono comme convenu, je revins sur le sujet qui m'intéressait le plus: Jean-Marie Brun.

Je fus largement renseigné sur la période du magasin du cours Victor Hugo de 1950 jusqu'à  début 70 date de sa fermeture. Pour Norbert, les souvenirs étaient bien présents. Au même titre que sur son père et ses trois oncles mais, un peu moins sur son grand-père et, malheureusement, je n'eus que très peu de renseignements sur Jean-Marie, son arrière grand-père. Ni date, ni lieu de naissance ou décès, marié à  qui ? Combien d'enfants ? Tout cela lui était inconnu.

"Je crois avoir entendu dire qu'il était né du côté de Félines en Haute Loire ou à  moins que ce soit dans le Puy de Dôme, je ne sais plus très bien" ajouta-t-il.

A mon premier moment de temps libre je me rendis au cimetière du Crêt de Roch à  Saint Etienne car Norbert m'avait précisé que s'y trouvait un tombeau familial. Peut être y trouverai-je l'inscription de Jean-Marie Brun.

Hélas, la tombe ne mentionnait pas le nom tant attendu. Je notai quand même tous les autres, gravés sur le marbre et accompagnés des dates de naissances et de décès. A partir de cet instant, je devins un "client" très fidèle des archives départementales de la Loire. Mon puzzle prenait forme petit à  petit. Au début de  mes recherches, j'avais la certitude d'avoir Joseph, fils de Jean-Marie Brun, marié à  Louise Berger qui lui donna 4 enfants, Jean, Gaston, Louis et Emmanuel. Le document de naissance de Joseph portait l'indication que son père, luthier, était né aux Estables, Haute Loire. Euréka !

Cette fois, j'avais une piste sérieuse sur le lieu de naissance de Jean-Marie Brun. Ni une ni deux me voilà  parti pour les archives de la Haute Loire au Puy en Velay où je fais la demande d'un certain nombre de registres des naissances pour la commune des Estables. J'examine avec attention les registres. Rien ! Pas la moindre trace de Jean-Marie Brun. Pourtant, l'acte de naissance de son fils portait bien la mention d'une naissance de Jean-Marie aux Estables en Haute-Loire. Que c'est il passé ? En désespoir de cause j'explique mon problème à  un membre du personnel des archives. Très gentiment il contrôle à  nouveau les registres... Catastrophe !

Et là , une information me reviens; je me souviens de Norbert me parlant de Félines. iI avait entendu dire que Jean-Marie était peut-être né à  ou du côté de Félines. Je soumets mon souvenir à  l'employé et, miracle, en prenant sur une liste la commune en question, nous découvrons qu'un hameau s'y rattachant porte le nom d'Estables. Rien à  voir avec la ville des Estables qui d'ailleurs se trouve très éloignée dans le département. En quelques minutes le bon registre est devant moi et je découvre enfin l'acte de naissance de "mon génie" tant recherché.

A partir de cet instant les éléments s'additionnent doucement mais sûrement et je rencontre de nombreuses personnes dans la Loire et  en Haute Loire qui me donnent une multitude d'informations. Je peux commencer à  dresser un véritable portrait de mon personnage central. On me conseille de prendre contact avec l'ancien maire de Félines qui, très attaché à  sa commune, en est devenu l'historien, la mémoire du passé local (Elie Berger 1925/2010).

Là  aussi, le souvenir de cette rencontre restera gravé pour toujours dans ma mémoire. Moult informations précieuses ressortiront de cet entretien magique et viendront enrichir ou compléter celles que je possédais déjà .

Jean-Marie Brun et ses enfants, vers 1892, posent devant leur "char à  tambours"

Jean-Marie Brun voit donc le jour le 1er mars 1850 et naît de l'union d'Anne-Marie Carlet (1823/1869) et de Jean-Pierre Brun (1820/ ?), tous deux agriculteurs. La famille vit simplement, installée dans la maison natale d'Anne-Marie depuis leur mariage, le 14 janvier 1845. Jean-Pierre, lui, est originaire d'un village proche: Saint-Pal de Murs (Saint-Pal de Senouire). Jean-Marie est le 2ème enfant de la famille qui va en compter 10; du moins c'est le nombre que j'ai réussi à  répertorier à  ce jour.

Bizarrement, sur les différents registres que j'ai consultés, naissances, mariages, le nom de famille est orthographié de plusieurs façons. On trouve "Brion" puis "Brin" et enfin Brun. Après recoupements et vérifications, il s'agit bien à  chaque fois de la même famille, simplement les prononciations en patois devaient donner confusion et, de plus, l'orthographe n'était pas un souci de premier ordre.

Qui pouvait penser, au coeur de la campagne Auvergnate, que le petit Jean-Marie deviendrait un jour le musicien et l'inventeur de talent, le créateur entre autre du fameux piano automatique "Brunophone", le chef incontestable d'une entreprise d'instruments de musique et, évidemment, un notable très en vue et très envié de la fin du 19ème siècle à  Saint-Etienne.

Je n'ai retrouvé que peu d'informations sur l'enfance et l'adolescence de Jean-Marie mais ce que je sais, c'est que très tôt la chance va lui sourire. En effet, son instituteur de primaire remarque son intelligence et ses prédispositions à  l'enseignement. Alors, il décidera ses parents à  envoyer Jean-Marie poursuivre ses études chez les Maristes à  Saint-Chamond. Certes, une aide de quelques influents ou mécènes a dû être nécessaire car rares étaient les enfants de paysans à  pouvoir s'offrir un tel luxe d'enseignement. Je pense que sans ce coup de baguette magique de "la bonne fée" qui devait veiller sur lui, jamais il n'aurait connu si belle aventure à  venir.

Dans la seconde moitié du 19ème siècle, l'industrie est en pleine essor dans la Loire et un peu partout prospèrent des entreprises de fonderie, métallurgie, filature, fabrication d'armes, etc. Nombreux sont ceux qui se ruent alors sur Saint-Etienne et ses alentours pour sortir de la rude vie campagnarde. Celle d'ouvrier n'est pas des plus reposante mais elle change, elle valorise et  elle est plus attractive financièrement. La vallée de Cotatay, au Chambon Feugerolles, est l'un des endroits importants de l'essor industriel local. Jean-Marie Brun a certainement fait partie de cette main d'oeuvre qui fourmillait à  Cotatay, une sorte de ville dans la ville. Quoi qu'il en soit, il y rencontre Clotilde Vineis (1857/1936), qui deviendra son épouse le 29 mai 1884 et la mère de leurs deux enfants, Françoise (1885/1961) et Joseph (1887/1941).

Clotilde est la fille de Françoise (1827/1909) et Pierre (1822/1878)  Vineis, locataires puis propriétaires d'une et même plusieurs usines hydrauliques. Ils sont spécialisés au départ dans la fabrique de faux. Leur premier atelier se situe après la grotte de Cotatay dans un ancien moulin à  blé réhabilité. Ensuite, prospérité aidant, ils achètent d'anciens ateliers de la famille Holtzer et développent considérablement leur activité.

Ce n'est pas moins de 50 à  60 ouvriers qui travailleront à  leur service, toujours dans le forgeage des faux mais également des pelles, pioches et autres outils aratoires. Puis ils se lancent dans la fabrication de pièces pour vélos, les pédales entre autre, Saint-Etienne capitale du cycle étant toute proche.

Plus leurs affaires prospèrent, plus leurs ateliers descendent au bas de la vallée, proche du Chambon Feugerolles. En effet, les entreprises situées plus près de la ville sont les mieux placées pour la communication et les bons échanges commerciaux. Leur dernier emplacement connu sera d'ailleurs tout en bas, à  la Pauzière, près du bassin Carrot où leur activité cessera vers 1930 environ.

3/ Le début d'une grande aventure

Jean-Marie est doué à  l'origine d'un réel talent de musicien puisqu'il compose très tôt des airs populaires, polka, valse mais il y a forcément un élément décisif qui va le faire basculer définitivement dans la musique.  A-t-il rencontré un luthier qui lui donna le goût du métier ? L'a-t-on simplement influencé et dirigé vers cette profession, étant donné ses qualités de musicien ? A ce jour, le mystère reste entier pour moi. Quoi qu'il en soit, en 1881 Jean-Marie Brun habite au 4 rue du Bas Vernay à  Terrenoire, aujourd'hui rattachée à  Saint-Etienne. En 1885, c'est au n°1 de la même rue qu'on le retrouve avec sa famille. Déjà  à  cette époque, il est déclaré comme luthier ou fabricant d'instruments de musique. Sur la fin de l'année 1886, la nouvelle adresse sera le 56 rue Gambetta (ou place Badouillère) avec également l'atelier de lutherie de Jean-Marie, mais est-ce une création ou une reprise d'activité ? Le registre de recensement de 1896 atteste  bien que Jean-Marie Brun tient commerce d'un magasin de musique au 56 rue Gambetta. Finalement, c'est en 1900 qu'il s'installe cours Victor Hugo, au numéro 25, puis le magasin s'étendra des numéros 23 à  27.

Le magasin, cours victor hugo

La fin du 19ème est propice aux industries métallurgiques mais elle est également favorable au développement des instruments de musique mécanique. En effet, le travail  étant pénible, les moments de détente sont d'autant plus appréciés. Chanter et danser autour d'un verre devient vite une franche habitude. C'est alors que les pianos mécaniques, puis automatiques, envahissent rapidement les cafés et les restaurants. Pensez donc, à  eux seuls ils peuvent remplacer un musicien voir même un orchestre, se "nourrissent" de quelques gouttes d'huile et pour les derniers d'une petite pièce pour mettre en route leur système musical. Quelle économie !

Une véritable industrie musicale se développe  autour de ces instruments. Les premiers qui franchissent nos frontières arrivent d'Italie pour le sud, et de Belgique pour le nord. Mais très vite la France fabriquera ses propres pianos. Les maisons les plus célèbres seront basées à  Nice telles que Nallino, Amelotti, Tadini, Jules Piano, etc. Faisons un point technique sur ces instruments de musique. Au départ, ils sont purement mécaniques, c'est à  dire qu'on les fait fonctionner en tournant à  la main une manivelle prolongée d'une vis sans fin. Ensuite, vers 1902, ils deviennent automatiques grâce à  un moteur à  ressort spiral , comme dans les réveils ou les phonographes mais en plus gros et qui, une fois remonté puis déclenché par une pièce de monnaie, entraîne tout seul un gros cylindre clouté.

Chaque clou ou picot ( au nombre de 20 000 ou 30 000), judicieusement planté dans le cylindre de bois, viendra au moment voulu, attraper un marteau qui  frappera  ensuite une corde du piano afin d'obtenir le son désiré. Enfin, certains seront même pneumatiques, plus proches des harmoniums de par leur fonctionnement par pompes à  air. Leur jeu peut être manuel ou commandé par le défilement d'un rouleau de papier perforé, le tout étant d'une grande complexité technique.

Mais restons sur les pianos automatiques. C'est un véritable travail d'artiste que de synchroniser pièces de bois et de métal, mais la tâche la plus méticuleuse reste bien celle du "noteur". C'est l'homme primordial car il doit retranscrire une partition de musique sur le cylindre du piano. En fait, chaque clou planté représente une note à  jouer. On peut imager ces petites pointes d'acier comme étant  les doigts du pianiste qui viendraient frapper les touches d'ivoire.

Jean-Marie Brun a dû "flairer" le bon filon en voyant tous ces pianos qui envahissaient petit à  petit les différents débits de boisson, restaurants ou autres salles de danse. En tant que luthier et revendeur d'instruments de musique traditionnels, il est probable qu'il ait vendu au départ vers 1880, comme d'autres magasins de musique, des pianos mécaniques niçois. Par contre, Jean-Marie dépose bien le 29 août 1885, un "modèle déposé" avec dessin, d'un instrument de musique qu'il nomme "Brunophone". iI s'agit certainement d'un prototype de piano mécanique. Malheureusement personne à  ma connaissance n'a de trace physique de cet instrument. A-t-il été réellement fabriqué et commercialisé ou est-il resté sous forme de dessin ? Nul ne le sait.

Les inventeurs industriels de la Loire (1907). Jean-Marie Brun est au 4e rang en partant du bas, troisième en partant de la droite.

Il faudra attendre le 25 avril 1908 pour que notre musicien autodidacte et ouvrier manuel averti donne le jour au nouveau piano, automatique cette fois, le "Brunophone création Jean-Marie Brun, Saint Etienne". Il le nomme également "Brunomotophone", "moto" étant ajouté pour moteur et certainement pour bien le différencier des premiers qui étaient uniquement manuels et mécaniques. Mais la postérité ne retiendra que "Brunophone".

Il est noté sur le registre des modèles déposés que j'ai consulté le mot "création" mais il semblerait que les ateliers de la maison Brun n'effectuaient pas une complète fabrication. En fait, une majeure partie des pianos étaient achetées à  des facteurs niçois, une autre partie fabriquée sur place et le tout assemblé et aménagé "façon Brun". Cette sous-traitance devait être moins onéreuse qu'une fabrication complète, dont d'ailleurs, Jean-Marie Brun était pourtant totalement capable.

Lors de mon périple, j'ai eu la chance de rencontrer la petite fille de Jean-Marie Brun, précisément la fille de Françoise, puisque du côté du fils, Joseph Brun, il n'y eut que des garçons. Cette dame, déjà  très âgée lors de l'entretien qu'elle a bien voulu m'accorder, me donna beaucoup de précisions que nous retrouverons dans ce récit, dont une concernant les arrivages de pianos.

- "Je me souviens, malgré mon jeune âge à  l'époque. Que des wagons entiers arrivaient en gare de Saint Etienne avec une multitude de caisses de pianos, il y en avait, il y en avait !"

D'ailleurs, la décoration des pianos Brun ressemble étrangement à  celle des pianos niçois "Veuve Amelotti". On retrouve souvent les mêmes dessins de paysages plus ou moins imaginaires, enluminés par des fleurs genre pensées et feuilles d'acanthe. Ces dessins sont soit pyrogravés sur le bois et rehaussés à  la dorure, ou alors peints dans des tons pastel sur une toile grillagée qui recouvre en partie la façade du piano. Certes, de temps à  autre, cette décoration était plus personnalisée "façon Jean-Marie Brun". Il apporta par contre quelques modifications techniques à  ses pianos. Il ajouta une plaque graduée sous le bouton de réglage de vitesse et un déclencheur manuel pour lancer et arrêter le moteur à  ressort. On trouve dans sa gamme de pianos beaucoup de petits modèles 44 ou 46 marteaux, idéals pour les établissements de petite ou moyenne taille, mais il y a eu également des pianos plus imposants destinés aux salles de danse. Ces appareils en plus de la fonction piano étaient souvent équipés d'instruments supplémentaires: tambourin, cymbale, timbres... Cela ajoutait un côté "orchestre" avec une rythmique plus soutenue. Certains étaient même munis de cornets sur le dessus, comme de petits pavillons de phonographes, qui servaient peut être par un ingénieux branchement d'amplificateurs/diffuseurs du son, mais, comme je n'en ai vu qu'en photo, je ne peux jurer de l'efficacité d'un tel montage�?�

J'ai déjà  parlé du côté musicien de Jean-Marie et de ses compositions mais n'oublions pas que l'on retrouve certaines de ses oeuvres immortalisées sur les cylindres de ses pianos, telles que "La joyeuse Stéphanoise" et "Souvenirs de l'exposition de 1891"  On peut dire que c'est bien grâce au "Brunophone" que la renommée et la fortune de la maison Brun vont se faire. Quoi qu'il en soit, il fallait un certain courage pour se lancer dans pareille aventure.

Photo/un brunophone

L'aube du siècle nouveau marquera véritablement les heures de gloire de Jean-Marie Brun. Il participera à  de nombreux concours ou expositions et y obtiendra un nombre important de prix et distinctions pour ses différentes inventions. Son magasin de musique, cours Victor Hugo à  Saint-Etienne, nommé pompeusement "A la grande encyclopédie musicale" présente en plus des pianos automatiques et une multitude d'instruments de musique en tout genre. On peut y trouver  également d'autres créations musicales de Jean-Marie. Plus précisément, il apporte souvent des modifications à  des instruments ou matériels déjà  existants. C'est un créateur, un véritable perfectionniste dans son domaine, toujours en quête du "petit plus" qui fera la différence. Il a vite compris aussi, que pour bien vendre, il faut savoir communiquer. C'est pourquoi ses publicités seront très précises dans le texte, plus qu'un simple slogan, elles martèleront et expliqueront aux gens pourquoi il faut acheter chez lui et pas ailleurs. Tout un programme. Il écrivait par exemple : "Pour éviter les contre-façons, exigez la marque Brunophone. Ce piano est la poule aux oeufs d'or pour les débitants." et "Le Brunophone ne se trouve que chez J.M. Brun, son innovateur."

Sur le mur de l'imposant entrepôt situé cours Jovin Bouchard, on pouvait lire en très gros caractères une inscription publicitaire sur le "Brunophone" de la maison Brun.  C'est justement à  cet endroit que se trouvait le plus important stock de l'entreprise. Pas moins de 400 pianos y étaient remisés dans l'attente d'une vente ou d'une location. En effet, les cafetiers, restaurateurs ou propriétaires de salles de danse pouvaient louer un piano au lieu de l'acheter. Les avantages de la location étaient que la maison Brun effectuait l'entretien et les accords du piano et pouvait changer le cylindre clouté à  la demande du locataire. Il faut savoir que chaque cylindre permettait en général d'écouter 10 airs, alors, il est vrai qu'au bout d'un moment cela devait lasser la clientèle d'entendre toujours les mêmes rengaines. Dans cet entrepôt se trouvait également entassés, meubles et bibelots divers, un vrai dépôt d'antiquaire. Jean-Marie adorait posséder, très matérialiste certes, mais surtout dans le souci d'assurer de beaux jours à  sa descendance.

Intérieur d'un brunophone

En plus de l'important lieu de stockage situé au 4 cours Jovin Bouchard, j'ai référencé 4 ateliers.  A savoir, un au 2 rue d'Annonay (Rue du 11 novembre), au 10 et au 11 rue Voltaire, et un au 32 rue Gambetta. Les usines Vineis de Cotatay au Chambon Feugerolles, auraient aussi, d'après une publicité, servi de lieu de fabrication ou d'assemblage pour des instruments de musique. De toute évidence, Jean-Marie Brun est entouré d'une équipe assez importante d'ouvriers spécialisés et chacun de suivre les directives du patron. Si Jean-Marie a un côté artiste rêveur il n'en reste pas moins un chef d'entreprise rigoureux. Même si on le décrit comme jovial et fort sympathique, il lui arrive de "piquer" des colères mémorables. On ne plaisante pas avec lui dans n'importe quel domaine, surtout pas en plaçant une canne dans la roue avant de sa bicyclette. Le plaisantin qui s'était risqué à  cette blague de mauvais goût a bien failli y laisser la vie. Relevé de sa chute brutale Jean-Marie poursuivit sans relâche le coupable fusil en main. La plaisanterie était en train de tourner au drame, Dieu merci les ouvriers présents réussirent à  maîtriser la situation et tout rentra dans l'ordre. Je crois que l'expression "mettre des bâtons dans les roues" avait pris ce jour là  son sens le plus réaliste qui soit. Comme en témoignent les coupures de presse que j'ai pu retrouver, nombreuses ont été  les mésaventures arrivées à  notre homme. Entre vols en tout genre, abus de confiance et accidents d'automobiles, sa vie était on ne peut plus mouvementée.

Emmanuel Brun et sa mère, dans le magasin

Si le succès dans les affaires est bien présent, il ne lui tourne pas pour autant la tête. Ses racines paysannes lui rappellent constamment que seul le travail est récompensé, et de plus, avec le temps, il a appris que rien n'est jamais acquis. Aussi, ce boulimique de travail sera toute sa vie sur la brèche, cherchant, créant et transformant. J'ai recensé à  ce jour 22 inventions à  son actif, simplement pour la période 1881 à  1908 et il y en a eu certainement d'autres. Elles sont souvent axées sur la musique, telles ses embouchures spéciales pour flûtes, clarinettes et ocarinas, son modèle de tambour et autre "trompettino", transformateur de ton, etc.

Mais il y a eu des créations différentes, comme un modèle de roue de bicyclette avec rayons à  double emploi vissés sur la jante; un tube porte lame, la surprenante lame faisant racloir d'un côté et de scie pour matières dures de l'autre; ou celle qui sert de rabot à  dents et de lame à  raser de l'autre côté. Egalement un curieux tableau de lettres pour apprendre à  copier aux commerçants. Sa petite fille me confia:

-    "Vous savez, mon grand père était un inventeur, mais aussi un poète, dès qu'il le pouvait il prenait son harmonica et partait seul dans la campagne, je le revois encore partir en jouant gaiement de cet instrument, j'étais petite mais je m'en souviens bien. C'est comme ça qu'il composait ou qu'il créait quelque chose."

Son génie et son ascension sociale ne font pas de lui un égoà¯ste non plus; son village natal de Félines peut témoigner. Les habitants ont du respect pour cet homme qui a réussi "à  la ville" mais sont surtout reconnaissants pour ses dons à  la commune. On est très croyant et pratiquant à  cette époque, alors lorsque Jean-Marie finance un vitrail de l'église et offre un harmonium pour accompagner les cantiques de la messe, c'est l'apothéose. Plus tard, c'est une statue de Jeanne d'Arc, sur la place du village et la même mais en plâtre, plus petite, pour l'église, qui furent offertes. Lors de mes différents passages au village, j'ai pu admirer ces oeuvres toujours présentes et empreintes d'une grande nostalgie.

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4/ Brun, une histoire de famille

Les affaires de la famille Brun vont se compliquer vers 1914. Bien sûr l'entrée en guerre de la France y est pour beaucoup et toute l'économie nationale va souffrir de ce conflit. Jean-Marie vieillissant va céder petit à  petit son entreprise à  son fils Joseph. Ce dernier a épousé en 1909 Louise Berger (1892/1975) qui, comme je l'ai déjà  précisé, lui donnera 4 fils. Louise est fille de bonne famille, son père est un négociant en vin réputé sur la région. Ils habitent alors le quartier de Laya à  Firminy, bourgade près Saint-Etienne en direction du Puy en Velay. On raconte que Jean-Marie, très occupé comme à  son habitude dans ses recherches et inventions, avait oublié le jour du mariage de son fils. Ah ! Passion quand tu nous tiens ! Joseph sait de qui tenir, comme son père il a le don de la musique, il sera également luthier et un excellent violoniste et mandoliniste. D'ailleurs, de rares enregistrements privés subsistent encore, gravés sur disques 78 tours et qui n'ont certainement jamais été dupliqués pour la  commercialisation. Quant à  Françoise, l'aînée, elle épouse en 1910 Paul Bonnet (1874/1962). Autant Joseph est un homme rigide, autant sa soeur a le côté bohème de leur père, elle aime également la musique.

"Souvent le soir maman se mettait au piano et mon père entonnait les chansons à  la mode. Puis tout le monde riait " me confia la petite fille de Jean-Marie.  Notre grand-père nous avait rejoint avec grand-mère au début des années 20, il était très fatigué et mes parents pensaient que c'était mieux qu'ils partagent notre grande maison. D'ailleurs, c'est lui qui l'avait achetée pour en faire cadeau à  maman, il était comme ça, d'une grande générosité avec les siens. Un jour, pour une bouchée de pain, il voulait acheter des terrains sur les hauts de Saint Etienne, ma grand mère n'a pas voulu, elle lui reprochait sa manie de vouloir dépenser sans cesse dans l'immobilier. Aujourd'hui, cela vaut une fortune."

Après la guerre de 14/18, l'activité commerciale a bien repris mais les pianos se vendent moins bien, un déclin s'amorce avec le phonographe qui se démocratise de plus en plus. Il est pratique, moins encombrant et le disque 78 tours permet de changer et de varier l'écoute à  l'infini.

Alors, chez les Brun on s'adapte. On vend toujours des instruments de musique mais on ajoute les phonos, les disques et accessoires à  la gamme d'origine, une sorte de deuxième jeunesse. Le magasin garde sa bonne réputation et reste un des plus importants de la ville. Son imposante façade aux larges vitrines permettent une excellente mise en valeur des marchandises proposées.  Le quartier est bien fréquenté et le sérieux des Brun n'est plus à  prouver.

Louise Brun et son époux tiennent à  donner une bonne éducation à  leurs enfants. Joseph est même un père sévère et autoritaire. Il faut dire que la famille a pignon sur rue, donc tout le monde doit être à  la hauteur de son rang. Les enfants semblent s'accommoder de tout cela sans trop de problème car malgré cette sévérité éducative, il n'en reste pas moins les plaisirs d'une vie aisée donnant droit à  certains privilèges non négligeables en cette première moitié du 20ème siècle. Maison confortable, promenades en voitures luxueuses, vacances au bord de la mer, sports d'hiver, que demander de plus ?

Comme ses frères avant lui, Emmanuel, le petit dernier, reçoit des jouets d'exception, mais on l'autorise à  s'en servir seulement avec parcimonie, de peur qu'il ne les abîme. Ses aînés auront le droit de jouer avec, ils sont plus grands donc plus soigneux. Voilà  bien parmi d'autres, un souvenir d'enfance qui le marquera longtemps. Plus rebelle, il n'est pas souvent en accord avec l'autorité paternelle ; plus tard il dira, un sourire au coin des lèvres, qu'il avait choisi l'escrime et le judo dans le seul but d'être le plus fort et de pouvoir "battre" son père.

Le destin vient frapper la famille le 22 juillet 1924. Jean-Marie Brun décède au domicile de sa fille, lieu-dit la Pauzière, en la commune du Chambon Feugerolles. Il sera inhumé au cimetière de la ville, dans le caveau de la famille Vineis. La disparition du "Grand-père" comme il était nommé par les siens, fermera un chapitre très marquant de l'industrie musicale à  Saint Etienne. Après la disparition de Jean-Marie, une association commerciale va naître vers 1925, entre Joseph et  son beau-frère Paul Bonnet. Le magasin portera d'ailleurs les deux noms de Brun et Bonnet.  Clotilde, la veuve de Jean-Marie, s'éteint le 21 juillet 1936, au Chambon Feugerolles. Elle fut bien sûr inhumée auprès de son époux.

Et la 2ème guerre mondiale éclate. La France est occupée. Cette période sera fatale aux pianos automatiques. Déjà  dans les années 30 ils avaient été largement démontés, les parties métalliques vendues au poids de la ferraille; restait donc les carcasses en bois. A ce sujet, je ne peux m'empêcher de citer le journaliste Jacques Gandebeuf, qui écrivait dans le numéro 18 du 11 avril 1964 de "Hebdo TV Saint Etienne" un article époustouflant sur la destruction de ces pianos:

"Les Brunophones se défendaient comme des animaux à  l'abattoir. Sous une masse maladroite, un ressort s'échappait parfois, capable de couper une tête à  10 mètres. Tandis qu'un râle en forme de polka s'exhalait comme un dernier défi !"

Dans cette période d'hostilité, tout manque dont le bois de chauffage dans les villes. Alors, la famille Brun décide de les brûler pour chauffer la grosse maison familiale de Tardy (5 place Ferdinand Buisson).

Il faut dire que l'imposante bâtisse doit être sacrément gourmande en chauffage. Construite sur trois étages, la vaste demeure est des plus luxueuse pour l'époque. Son intérieur n'est pas en reste, meublé au plus chic et du meilleur goût, ajoutez à  cela tapisseries et tableaux de maîtres qui ne manquent pas de rehausser un peu plus l'opulence du lieu. Un piano à  queue trône majestueusement dans le salon à  musique, fabriqué sur mesure et spécialement décoré pour Joseph Brun. Mais pour l'instant le souci n'est pas franchement axé sur la décoration ou autres luxes et,  entre voisins on se serre les coudes dans ces moments de grands malheurs. Jeunes et vieux, riches et pauvres, se retrouvent dans les caves lors des alertes de bombardements sur la ville. Les Brun y ont descendu un piano mécanique. Le 26 mai 1944, comme pour faire un pied de nez aux bombes meurtrières, qui s'abattent sur la ville, ils le font jouer afin de masquer les bruits d'explosions ; alors sa musique empli la pièce voûtée et résonne sur les parois de briques.

Joseph Brun ne connaîtra pas cet horrible épisode stéphanois, ni la liesse de la libération de Saint-Etienne. Terrassé par la maladie, il s'éteint le 27 octobre 1941 à  la clinique Mutualiste, alors située au 94 rue de Firminy (Rue Gabriel Péri). C'est au cimetière du Crêt de Roch à  Saint-Etienne qu'il repose désormais. Après la mort de leur père, Jean et Gaston, deux des quatre fils, poursuivent l'activité du magasin cours Victor Hugo avec leur mère. Quant à  Louis, il vole déjà  de ses propres ailes car dès 1930 il avait ouvert un magasin de réparation de pianos puis d'appareils radiophoniques rue Benoît Malon. A la disparition de Paul Bonnet en 1962, Louise Brun, l'épouse de Joseph, décide de racheter la part que possédait monsieur Bonnet dans le magasin. Elle veut en effet redonner à  l'entreprise le seul et unique nom de Brun. Pour ce faire, elle ira jusqu'à  vendre "une" bague, qui était certainement de grande valeur.

Emmanuel, le plus jeune, fera également un passage dans le magasin familial et marquera le monde sportif en premier  puis celui de la musique.

5/ Emmanuel Brun, le poète à  la lame sonore

Comme dans de nombreuses familles, le petit dernier est souvent le chouchou, le "petit préféré à  sa maman", Emmanuel ne dérogera pas à  la règle. Il faut souligner que ses débuts dans la vie seront marqués très tôt par la maladie. Il devra garder la chambre et s'instruira grâce au cours par correspondance. Ce n'est que bien plus tard qu'il reprendra le chemin normal de l'école. Certainement que cette lourde épreuve de santé a accentué sa connivence avec sa mère.

Vers 14 ans le jeune Emmanuel découvre l'escrime. Toute sa vie ce sera pour lui son sport de prédilection, même si d'autres lui apporteront plus de médailles et c'est toujours empreint de nostalgie qu'il aimera raconter ses débuts d'escrimeur, ses rencontres, ses combats et surtout ses victoires.

Athlète infatigable, Emmanuel "le touche à  tout", pratiquera de front plusieurs sports. Finaliste, vainqueur de nombreux tournois d'escrime, il se distingue en même temps, à   la fin des années 40, en haltérophilie et en judo. La liste des honneurs et mérites sportifs reçus par Emmanuel Brun est trop longue à  dresser; il est d'ailleurs officiellement reconnu comme étant "l'homme aux 1500 récompenses". Retenons tout de même qu'il fut, notamment, en escrime, vainqueur du tournoi de Vichy en 1948 et Champion de la Loire en 1961. En 1962, il devint ceinture noire 1ère dan au judo. Mais ses victoires les plus retentissantes seront obtenues au tir sportif. Il découvre et commence à  pratiquer cette discipline sur la fin des années 50 et sera sans cesse récompensé. Citons les plus importantes: champion de la Loire et du Lyonnais à  la carabine en 1956, champion de France au pistolet en 1961, champion de France à  la carabine en 1964, reconnu en 1969 comme tireur d'élite et élu entraîneur national. Mais toutes ces médailles ne nourrissent pas notre homme, heureusement maman est là .

Emmanuel collabore donc au magasin familial, après avoir suivi des cours de technique et d'électricité. Il s'occupe de l'entretien et des réparations des radios et électrophones. En même temps, il s'est réservé un coin du magasin ou il propose, accompagné d'excellents conseils, un grand choix d'armes à  feu. Carabines et pistolets semblent faire bon ménage avec les accordéons et les trompettes.

Même s'il l'ignore encore, la fibre musicale est bien en lui. Le déclic se fera par hasard un dimanche matin, à  la sortie de la messe. Ce jour là , sur le parvis de l'église, un pauvre hère essaie d'attirer l'attention des fidèles en jouant quelques notes sur une scie musicale. Le son si particulier et si mystérieux de l'instrument séduit en un instant Emmanuel. Il reste là , planté devant le musicien en hardes, comme envoûté par ces ondes musicales, envahi par l'émotion. A cet instant, Emmanuel ne sait pas qu'une grande histoire d'amour vient de naître entre lui et la lame sonore. Plus tard, un autre fait du hasard va l'entraîner cette fois à  la pratique de l'instrument. Un client de passage au magasin, lui demande un essai de scie musicale avant de l'acheter. Cet essai ne sera pas du tout "transformé" et le client repartira comme il était venu.

Imaginez un instant ce battant d'Emmanuel mis "au tapis" en quelques secondes par cette  "tranche de métal" ; lui le sportif de haut niveau à  qui rien ne résiste, médaillé comme un militaire d'exception et reconnu par ses pairs. Armé d'une méthode du commerce, Emmanuel entreprit son long et difficile entraînement. La scie musicale où, plus noblement lame sonore, est un instrument qui se différencie de beaucoup d'autres par sa grande complexité dans la pratique. Sur cette plaque souple d'acier, en forme de scie égoïne, point de repère, de touche ou de bouton pour en jouer ; il faut être sûr au moment où vous frôlez l'archet sur sa tranche, d'être au bon endroit afin d'obtenir la note voulue. Egalement, la torsion appliquée à  la lame doit être d'une justesse exemplaire pour donner le vibrato ou l'amplitude musicale souhaitée. Certes la théorie d'une méthode apporte les éléments de base mais, ce n'est qu'un travail assidu et surtout une grande sensibilité musicale, "l'oreille" comme on dit habituellement, qui font la différence entre tel et tel musicien.

"Je venais d'apprendre un nouveau morceau de musique, se souvient Norbert Brun qui, étant jeune, prenait des cours de piano. Tout fier de moi je m'arrêtai au magasin cours Victor Hugo et m'empressai de le dire à  Emmanuel qui s'y trouvait. Joue le moi, me dit-il. Je me souviens, c'était une composition de Beethoven, alors je me mis au piano et à  toute allure, comme si j'avais peur de manquer un rendez-vous, j'expédiai le morceau illico presto. Emmanuel s'en rendit compte et me dit: c'est bien mais tu l'as joué trop vite. Montre moi le "la" sur le clavier."

Il faut souligner qu'Emmanuel n'avait pas appris la musique, du moins de façon traditionnelle avec le solfège. Il jouait uniquement d'instinct, par "oreille" et quelle oreille !

" A peine installé devant le clavier, après lui avoir indiqué la note demandée, il se mit à  jouer le morceau que j'avais eu tant de mal à  apprendre, totalement dans le rythme, de A jusqu'à  Z, alors qu'il ne l'avait entendu qu'une fois. Cette mémoire musicale était hallucinante. Je crois bien que c'est ce jour là  que j'ai décidé d'arrêter le piano !..."

"Sachez, ajouta-t-il, que sur la fin de sa vie, mon oncle avait un jeu à  la lame qui était au maximum de la pureté musicale et d'une grande justesse. Pourtant, suite à  une otite mal soignée étant jeune, il était devenu pratiquement sourd."


Au départ, Emmanuel s'acharne littéralement sur l'instrument, essayant tant bien que mal à  en extraire les sons les plus mélodieux. Il répète sans relâche, à  tel point que l'entourage familial crie haro sur la scie musicale. Pour la première fois il se décourage, ne sentant pas réellement de progrès. L'instrument est alors remisé pendant plusieurs mois. Puis, on ne sait pourquoi, un jour il le reprend. Peut être à  ce moment là  se trouvait-il dans un autre état d'esprit, dans des dispositions plus favorables qui allaient enfin le mener jusqu'à  la perfection de son art. A partir de cet instant, il ne cesse de progresser, sa maîtrise est époustouflante, il entre en totale communion avec l'instrument et offre à  son auditoire une grande et belle envolée de poésie musicale. "Fine lame" à  l'escrime, il venait d'en dompter une autre.

Au tout début des années 60, Emmanuel fait une rencontre capitale qui va bouleverser sa vie. Un jour, il voit entrer dans le magasin de musique une jeune et jolie jeune fille qui vient chercher une corde neuve pour sa guitare. Le hasard vient de placer sur sa route la ravissante Paule Sagne. Elle manifestera le désir de s'initier au tir. Les essais furent concluants et notre novice décrocha rapidement ses lettres de noblesse. Mais cette discipline ne lui convenait pas parfaitement. Elle confia même son ennui à  la pratiquer. Par contre, suivant les conseils de la prestigieuse pianiste Yvonne Lefébure, elle excella et se donna sans compter à  la musique, devenant vite une virtuose au piano. Le clavier rencontre ainsi la lame sonore. Véritable symbiose que cette union musicale de Paule et Emmanuel, accord parfait entre deux artistes.

Alors rapidement vont s'enchaîner les créations, les improvisations, les enregistrements, les concerts et les rencontres. Séduit par la qualité artistique du couple et intrigué par la sonorité envoûtante et angélique de la lame, l'immense violoniste Yehudi Menuhin leur témoignera une fervente admiration. Ils ne manqueront pas de se rencontrer lors de spectacles et entretiendront une correspondance régulière empreinte d'un respect mutuel. Le lamiste Jacques Keller et auteur d'une méthode d'apprentissage pour la lame sonore, félicitera également le couple et soulignera bien sûr en connaisseur la pureté de jeu d'Emmanuel. De même le pianiste concertiste Jean-Rodolphe Kars. Mais la liste des honneurs et reconnaissances serait bien trop longue à  relater. Leur succès dépassa même nos frontières en voguant sur les flots durant une croisière musicale sur le Mermoz.

La notoriété ne leur fit pas oublier la région stéphanoise où ils se rendent volontiers sur les scènes locales avec ch� urs et orchestre, remplissant d'émotion l'intimité d'une petite chapelle. Des concerts privés sont même organisés dans leurs appartements où on se serre en dérangeant quelque peu la grande pièce principale. Emmanuel a toujours plaisir à  expliquer son art et comment rester de marbre à  l'écoute du Maître dans "l'Avé Maria" de Gounod ? Faudrait-il n'avoir point d'âme, nulle sensibilité pour ne pas ressentir d'émotion lorsque vibre cette lame, subtile "feuille d'acier" qui fend le coeur...


Au début des années 70, l'heure est venue de baisser une dernière fois le rideau de fer du 25 cours Victor Hugo. En effet, les affaires ne sont plus ce qu'elles ont été et même le commerce d'arme d'Emmanuel n'est pas d'un franc succès. C'est avec un goût d'amertume, de regret d'une gloire passée que la société Brun cesse toute activité. C'est lors d'une triste journée que, dans un fracas de vieux cartons et d'instruments divers, jetés en hâte dans des camions, le magasin et l'entrepôt du cours Jovin Bouchard sont vidés manu militari. Tels des vautours sur une carcasse encore fumante, les brocanteurs entassent sans précaution quelques "Brunophone" rescapés. Ces pauvres pianos, qui ont fait la gloire et le bonheur de toute une génération, se retrouve humiliés au grand jour. Ils semblent sortir d'outre tombe et paraissent en contradiction totale avec cette époque seventies.

Je ne sais si Jean-Marie Brun surveillait du haut de son étoile le balai funeste qui se déroulait ce jour là  alors qu'une page de l'histoire de la ville se tournait pour toujours.  Oui, une lumière de bonheur musical venait de s'éteindre à  jamais dans le ciel Stéphanois.

En 1975, Louise Brun s'éteignit après une vie bien remplie, toujours proche de sa famille. Elle a souhaité jusqu'au bout, avec ses enfants, faire vivre dans l'honneur et la dignité la mémoire de son mari et de son beau-père. Elle lutta constamment pour la sauvegarde de cet "Empire" qu'ils avaient construit de leurs mains. Tous la pleurent, Emmanuel, sans doute le plus proche, gardera toujours en lui cette disparition comme une blessure profonde. Louise restera aussi un personnage marquant de la dynastie, par son charisme, sa fermeté, sa discipline inflexible dans les affaires. Toujours accompagnée au magasin par ses chiens fidèles, mais dont l'un d'entre eux avait la fâcheuse habitude, paraît-il, de mordre les clients. Jean continuera seul quelques années encore la même activité mais évidement dans un autre magasin, rue Badouillère, jusqu'à  sa disparition en 1981. Louis tiendra son magasin jusqu'au début des années 80. Quant à  Gaston, il quittera ce bas monde peu de temps après sa mère, en 1978. La vie est capricieuse quelquefois, sur les quatre fils de Louise et Joseph, un seul aura une descendance, Louis, qui aura deux enfants, dont Norbert.

Emmanuel, plus que jamais, va se consacrer à  la musique et aux concerts avec Paule, jusqu'à  cet hiver tragique de 2004. Souffrant depuis quelques années de crises d'asthme, son état grippal de décembre 2003 inquiète un peu son amie. Cette dernière le fait donc hospitaliser en urgence mais son état empire et la vie l'abandonne brutalement le 16 janvier 2004 en fin d'après-midi.  Paule et tout son entourage sont effondrés. Rien ne prédisait une fin si brutale, alors tous de lui rendre hommage, en soulignant l'homme d'exception qu'il était, cet ami, ce musicien poète au grand coeur. Aujourd'hui, mon immense regret, est d'avoir commencé trop tard mes recherches sur la famille Brun, j'ai comme une impression de rendez-vous manqué avec Emmanuel. "Vous devriez contacter Paule Sagne", me dit un jour Norbert Brun. Elle vous donnera certainement des renseignements intéressants sur la famille."

Oui bien sûr, j'y avais déjà  songé, très tôt dans mes recherches, dès que j'eus connaissance de sa complicité avec Emmanuel Brun. Curieusement, j'avais hésité, peut être impressionné par ses titres pompeux de "pianiste, concertiste et compositrice." Allait-elle bien accueillir ma démarche ? N'allais-je pas déranger et peiner encore plus en remuant des souvenirs ? Puis, un jour je me décide, il me faut tenter une première approche, en douceur, histoire de "prendre la température". J'écris un courrier explicatif dans un premier temps.

Peu de temps après cette lettre envoyée, un après-midi, je reçois un appel d'une jeune femme se présentant comme étant la filleule musicale de Paule Sagne.  Elle me remercie au nom de sa marraine pour ma missive et pour l'intérêt que je porte à  la famille Brun. J'étais très heureux de ce coup de téléphone et rassuré en l'entendant m'expliquer tout cela. Elle ajouta que Paule me recevrait avec plaisir ultérieurement car, très fatiguée et encore éprouvée par la disparition d'Emmanuel, cela ne lui était pas possible dans l'immédiat. Le temps passait et j'attendais impatiemment l'appel qui pouvait déclencher un rendez-vous. Un jour, n'y tenant plus, je cherche dans l'annuaire le numéro de Paule et le compose nerveusement. Au bout de trois sonneries, une voix fluette me répond. Je me présente, me confonds en excuse pour l'éventuel dérangement et enchaîne par un flot de questions sur la famille Brun. Me rendant compte qu'il était difficile de tout expliquer par téléphone, je me risque à  une demande de rendez-vous.

Arrivé devant la maison, mon regard fut attiré par une large plaque portant l'inscription "Emmanuel Brun" et, juste à  côté, une superbe reproduction de lame sonore était aussi apposée sur la façade. Lorsque l'on rentre chez Paule Sagne, on ne rentre pas dans un appartement, on pénètre dans un autre monde, dans un univers féerique où se mêlent rêve et réalité. Curieusement, Paule m'est apparue telle que je l'imaginais, tout en prestance, parée de soie et de bijoux, une diva divine à  la voix apaisante. La grande pièce où je me trouvais n'était qu'éclat et mystère, entre tapis et tentures, statuettes africaines, tableaux et vitaux, l'amateur d'antiquités et d'art en général que je suis était aux anges. Evidemment toutes les questions que j'avais soigneusement préparées se sont emmêlées dans ma tête et mon entretien est devenu un gros "n'importe quoi". Heureusement, l'excellent savoir-vivre de Paule et quelques pirouettes de ma part ont pu me permettre de sauver la face. Le même soir, je fis la connaissance de sa filleule, Karine, et de son ami, Michel. Deux êtres absolument délicieux qui furent tout comme Paule, séduits par mon idée de réhabiliter la mémoire d'une prestigieuse famille stéphanoise. Ce premier entretien m'apporta beaucoup de renseignements, déjà  largement distillé dans ce récit et, à  peine sorti, je me languissais déjà  du prochain. C'était passionnant et ça l'est toujours, d'entendre Paule parler d'Emmanuel, de leur complicité et de leur harmonie musicale.  Je me souviens lors d'une autre rencontre, avoir demandé à  Paule de me dépeindre Emmanuel en quelques mots, indéniablement sont revenus les mêmes qualificatifs: "extraordinaire, généreux et d'une très grande sensibilité."

"Il croquait la vie à  pleines dents, aimant la fête et les bons repas entre amis. C'était un homme qui avait su rester simple malgré son succès et il était d'une grande bonté. J'ai véritablement vécu 44 années de bonheur à  ses côtés."

"Le don lui est venu�" Tels sont les propres mots de Paule à  propos de Karine Safar. Même si celle-ci a baigné durant une partie de son enfance et adolescence dans l'union du piano et de la lame, en aucun cas elle n'a appris a jouer avec Emmanuel. Elle fut très tôt prise en charge par Paule mais dans le but de parfaire son éducation musicale au piano. Certes, elle a longtemps observé le Maître, quelquefois questionné, mais sans plus et de toutes façons, les réponses apportées par Emmanuel sur l'art du jeu de la lame sonore étaient toujours très évasives. "Joue avec ton coeur, il faut que tu ressentes les vibrations de la lame dans ton corps" disait-il.


Le 1er juin 2006, Paule et Karine étaient quelque peu tendues. La soirée concert hommage à  Emmanuel Brun était sur le point de débuter. La soirée se déroula au coeur de la superbe église Sainte-Marie à  Saint-Etienne, église haute en couleur et de belle architecture. Le public avait répondu présent à  l'invitation. La lame sonore de concert d'Emmanuel Brun vibra à  nouveau et cette fois sous l'archet de Karine. L'incomparable jeu pianistique de Paule soutenait les vibratos de la "feuille d'acier".

Une rue au nom d'Emmanuel Brun fut inaugurée en juillet 2006, dans un lotissement neuf, sur les hauts de Saint-Etienne, en bordure de La Ricamarie.  Si Paule ne cacha pas une certaine déception sur le choix du lieu, une certaine émotion se lut dans son regard à  l'instant où glissa le morceau de velours bordeaux qui masquait la plaque. Pour clore en beauté l'instant, Karine interpréta superbement deux morceaux à  la lame sonore dont le célèbre "Ce n'est qu'un au revoir" qu'elle dédia bien sûr à  Emmanuel. Marie, une amie de la famille, originaire de la Haute Volta, reprit la chanson en vocalise. La douceur de cet après-midi d'été ajouta une touche supplémentaire de mélancolie à  ce tableau touchant, et chacunde se souvenir de l'homme, de son oeuvre, et d'échanger encore une dernière anecdote afin de prolonger un peu plus ce moment de bonheur et de retrouvailles.

6/ Epilogue

Vous l'avez compris, c'est bien le hasard qui a placé tout ce petit monde sur ma route de bohème, mais quel plaisir j'ai éprouvé dans toutes ces recherches !  Partant de quelques bribes, fouillant ça et là  les mémoires, cette aventure m'a permis de rencontrer des gens simples et formidables, profondément attachés à  leurs racines et heureux de faire partager leurs souvenirs. Tous ont eu un rôle important dans la rédaction de ces lignes, mais sans la rencontre et l'aide de Norbert Brun, le démarrage de cet écrit-souvenirs n'aurait pu se faire. A propos de Norbert, s'il a fait carrière dans le commerce radio, télévision et électroménager, il n'en reste pas moins un grand sportif. Comme son oncle Emmanuel, il aurait pu avoir ses heures de gloire dans le sport. En effet, il a pratiqué à  haut niveau le cyclisme sur route et a côtoyé durant de nombreuses années les champions de notre région, tel le grand Roger Rivière, trop tôt disparu.  Sa passion pour la "petite reine" ne l'a jamais quitté et encore de nos jours, malgré les printemps additionnés sur ses épaules, il n'hésite pas à  enfourcher  son vélo et partir à  la conquête de kilomètres supplémentaires à  ajouter à  son compteur.

Aujourd'hui, à  travers l'association "Le renouveau de la lame sonore", Paule et Karine ont repris les concerts. Elles ont grand plaisir à  faire découvrir ou redécouvrir cette union magique entre la lame et le clavier. Avec leurs prestations, elles rendent aussi un hommage à  toute la famille Brun, famille de musiciens et de luthiers stéphanois. Comme Emmanuel avant, elles prouvent encore que la lame sonore est bien un instrument de musique à  part entière. Preuve en est la présence en bonne place de l'instrument sacré au conservatoire Massenet à  Saint-Etienne.

Voilà , le moment est donc venu de refermer cet album stéphanois, d'un grand-père inventeur poète à  sa descendance tout aussi passionnante et attachante.  J'ai souhaité vous offrir, amis lecteurs de Forez Info, cet instant du passé comme il en existe beaucoup d'autres encore. Simplement, à  chacun de les faire revivre, de les animer à  nouveau afin de ne pas oublier qu'ils forment l'édifice de la mémoire, pierre angulaire de notre avenir.

N'oubliez pas, Brun de Saint Etienne, désormais, si on vous demande qui ils étaient,  vous saurez quoi répondre !

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Documents photographiques (Collection privée Philippe Beau)
Association le renouveau de la lame sonore (Paule Sagne & Karine Safar - contact : lamesonore.com)
Documents d'archive (Archives municipales de Saint Etienne, le Chambon Feugerolles, Saint Romain les Atheux et Félines, archives départementales de la Loire et de la Haute Loire)