NdFI: En ce début d'année, en l'église de Saint-Rambert, un concert a été donné par Sylvain Montellier, trompettiste, et Pierre Astor, organiste, pour financer le nouvel orgue de l'église. Des oeuvres de Bach, Haëndel, Purcell et Albinoni ont été interprétées. Pour couvrir la dépense (5000 euros environ), il avait été envisagé de vendre le vieil harmonium. " Il n'était plus utilisé depuis plusieurs années et on avait trouvé preneur, nous expliquait Jean-Marie Péault, mais c'est un instrument intéressant et des voix se sont élevées, regrettant qu'on cède ce petit patrimoine".

Construit par Dumont-Lelièvre, acheté en décembre 1896 par l'abbé Signerin, bien connu des amateurs d'histoire locale, il s'agit plus précisément d'un orgue médiophone à  deux claviers et d'une hauteur de deux mètres. L'organiste a joué aussi sur cet instrument pour faire entendre au public les différences de sonorité avec l'orgue.

Orgue et harmonium : quelles différences ?

Souvent oublié dans un coin de sacristie ou remisé au fond de l'église, l'harmonium, progressivement remplacé par l'orgue électronique à  partir des années 1970 est un instrument de collection à  redécouvrir et protéger. L'un de ses intérêts réside dans la possibilité de varier les nuances, impossible à  réaliser dans l'orgue autrement que par le biais de la " boîte expressive ".

L'harmonium est riche d'un répertoire insoupçonné. Il partage avec l'orgue : le clavier, les registres, la soufflerie. Mais, plutôt que les tuyaux, c'est le principe de l'anche libre qui est ici retenu. Ce sont les facteurs Debain (1809-1877), Victor Mustel (1815-1890), Alexandre Père et Fils (1804-1876) et Edouard (1824-1888) qui lui donnèrent ses titres de gloire. Aristide Cavaillé Coll avait lui aussi participé à  l'enfantement de l'instrument avec son poïkilorgue (1834). On peut également retenir les manufactures suivantes dont les noms constituaient à  eux seuls un gage de qualité : l'abbé Clergeau, Dumont-Lelièvre, Kasriel, Richard, Christophe et Etienne.

L'anche libre

L'élément essentiel de l'harmonium est l'anche libre. L'anche libre est une languette de laiton battu, fixée en une de ses extrémités par rivetage sur un cadre métallique, laissant entre elle et ce cadre, un espace infiniment petit qui lui permet de vibrer sous un courant d'air plus ou moins constant, sans toucher les parois de l'ouverture pratiquée dans ce cadre. C'est elle, qui en vibrant, produit le son émis par l'harmonium. A chaque note du clavier correspond une anche. Cette série d'anches est appelée jeu.

Comme l'harmonium, l'accordéon et l'harmonica sont des instruments à  anche libre. L'orgue au contraire produit les sons à  l'aide d'ensembles de tuyaux sonores alimentés par une soufflerie, et accordés suivant une gamme définie.

L'invention de l'harmonium au XIXe siècle et son succès

Instrument à  vent sans tuyaux et à  clavier, l'harmonium est destiné à  suppléer l'orgue dans les locaux de petites dimensions (salons, écoles ou chapelles). Inventé par Alexandre François Debain en 1842, il connaît un succès dans les salons à  partir du Second Empire (1852-1870) et se diffuse également dans les petites églises. Il est supplanté à  son tour au XXe siècle par les instruments électriques à  clavier. L'harmonium permet aussi d'évoquer les métiers entourant la fabrication des instruments de musique : du luthier au facteur, ancien "faiseur" à  partir de 1815, le paysage musical français se modifie peu à  peu. Les salons qui permettaient des échanges littéraires, philosophiques voire politiques, deviennent des endroits privilégiés pour la mélodie et le chant romantique. L'harmonium est l'instrument typique du Second Empire. Il apparaît en France sous le nom d''orgue expressif: cet instrument permet en effet au musicien de diminuer ou d'augmenter à  volonté l'intensité sonore, afin de rendre au morceau son expression la meilleure. Ce n'était pas le cas de l'orgue à  tuyaux (dont on trouve la trace dès l'Antiquité). Au Moyen Age, l'orgue est si bruyant que certains facteurs d'orgues n'hésitent pas à  proposer que la soufflerie de l'instrument soit installée à  l'extérieur de l'église ! En 1842, le facteur d'orgues Alexandre François Debain conçoit donc un instrument alliant l'air et le clavier -d'après les travaux de son confrère Grenié sur l'anche libre (autour de 1810) - , qu'il appelle "harmonium". L'instrument, moins coûteux, plus léger et nécessitant moins d'entretien que le piano, est destiné à  être utilisé dans les salons. L'harmonium se retrouve aussi rapidement dans les églises trop petites ou trop modestes pour accueillir un orgue à  tuyau : il est souvent qualifié d''orgue du pauvre.

L'Harmonium de Saint-Rambert-sur-Loire

Il a été acquis le 8 décembre 1896 par Charles Signerin, curé archiprêtre de Saint-Rambert auprès de l'entreprise Dumont Lelièvre des Andelys (Normandie). Il figure à  l'inventaire des biens d'église du 12 Février 1906, établi en application de l'article 3 de la loi du 9 décembre 1905. Il a été estimé sur l'inventaire à  11 200 francs de l'époque. En application de la Loi de 1905, il serait aujourd'hui propriété de l'Etat et de la collectivité territoriale. Toutefois, le curé Charles Signorin a revendiqué dans l'inventaire la propriété personnelle de cet orgue comme l'ayant acquis auprès de Dumont Lelièvre suivant facture représentée. Il me semble que la paroisse pourrait donc revendiquer aussi sa propriété.

L' « orgue médiophone » de Dumont Lelièvre

M. Dumont chercha dès le début, à  mettre au point un instrument possédant les qualités de l'harmonium ordinaire. Il travailla sans arrêt et réussit à  mettre sur pied "l'Orgue Harmoniphrasé" qui permit aux églises pauvres de posséder enfin un instrument idéal et peu coûteux. Ce fut un gros succès pour la maison et les appareils se vendirent par milliers. M.Dumont réalisa ensuite "l'orgue médiophone". Avec ses boîtes de résonance spéciales, il rappelait l'orgue à  tuyaux.

Cette ingénieuse création obtint un grand succès. D'autres inventions suivirent celles-ci : "le coriphone", petit orgue de choeur; puis "le claviphone", petit orgue d'études; "l'accouplement d'octaves", etc.

Description parue dans le catalogue 1909 de la Manufacture d'Orgues, Dumont et Cie, Les Andelys:

"C'est en cherchant à  donner plus d'ampleur et de portée aux sons de l'harmonium que M. Dumont est arrivé à  l'importante découverte de l'Orgue-Médiophone. Ce nouvel instrument, qui joue maintenant un rôle important dans l'instrumentation des églises, tient à  la fois de l'orgue à  tuyaux et de l'harmonium; plusieurs jeux entièrement purifiés du son des anches constituent les jeux de fond, mais la plus grande partie parlent dans les tuyaux ou boites résonnantes d'un genre spécial à  ce système. Les sons, modifiés ou renforcés par la double vibration de l'anche et de la colonne d'air contenue dans le tuyau, offrent beaucoup de rondeur et de puissance et portent presque aussi loin que ceux des grandes orgues."

"Les jeux sont rendus expressifs au moyen de deux genouillères faisant manoeuvrer des couvercles mobiles placés au sommet des tuyaux, de sorte que l'exécutant peut exercer un pouvoir absolu sur les sons de l'instrument en passant du pianissimo au fortissimo comme par enchantement, cela pour les basses et les dessus ensemble ou séparément. Ce genre d'expression avec genouillères est d'un usage très facile, il n'exige aucun savoir préalable, un mécanisme spécial permet de les tenir ouvertes à  volonté. Le changement qui s'opère dans les timbres à  mesure qu'on ouvre ou ferme les genouillères expressives, donne au son un caractère inconnu jusqu'à  présent; plusieurs jeux ont une sonorité douce et suave qui parle au coeur: le concert angélique, l'écho-céleste, la harpe éolienne parlant dans les tuyaux ont des ondulations et vibrations des plus mélodieuses. Le baruphone et le saxophone de 32 pieds sont d'une gravité remarquable, et tous les jeux ont bien leur timbre particulier. Il produisent dans le détail et dans l'ensemble des effets splendides."

"Le Médiophone peut fait office d'orgue de choeur ou d'orgue de tribune; construit avec montre à  tuyaux, il offre le bel aspect des grandes orgues, et les églises privées des ressources nécessaires pour l'achat de l'orgue à  tuyaux proprement dit, trouvent dans ce nouvel instrument une excellente compensation: car, à  nombre égal de jeux, le Médiophone est trois fois plus puissant que l'harmonium et trois fois moins cher que l'orgue à  tuyaux; il ne se désaccorde pas: le grand modèle vertical se démonte en deux parties pour le transport, et peut se remonter instantanément sans le secours d'aucun ouvrier spécial: on le visite, intérieurement, aussi facilement que l'harmonium."

"L'Orgue-Médiophone, construit spécialement pour salon, possède le son merveilleux d'un concert d'instruments des plus doux, beaucoup d'artistes le préfèrent aux meilleurs harmoniums, tant ses belles nuances expressives se prêtent à  l'inspiration."

"A la beauté et à  la variété des timbres est jointe l'élégance du meuble, nous venons de créer de nouveaux modèles de différents styles dont la richesse et la solidité ne laissent rien à  désirer. Regrettant de ne pouvoir les faire figurer tous sur ce catalogue, nous envoyons les photographies sur demande."

Caractéristiques de l' « orgue mediophone » de Saint-Rambert

Il est de dimension relativement imposante : la = 165cm ; pr = 118cm ; h = 200cm. Sa structure semble être en chêne. Il comporte une façade de tuyaux factices cachant le sommier des anches. Il possède deux claviers fermés par un abattant et un pédalier. Il comporte 25 jeux.
De gauche à  droite : Harpe éolienne ; Voix humaine ; Cor de nuit ; Contre basse ; Baryton ; Clairon ;
Violoncelle ; Baruphone ; Voix de basse ; Bourdon ; Cor anglais ; Echo des montagnes ; Echo celeste ;
Concert angélique ; Flute ; Clarinette ; Voix céleste ; Saxophone ; Violetta ; Fifre ; Flute suisse ; Hautbois ;
Voix humaine ; Harpe éolienne ; Musette.

La plaque de fabricant est un médaillon en porcelaine blanche encastré au-dessus du clavier. On peut y lire les inscriptions suivantes : Dumont & Lelièvre ; Manufacture d'orgues des Andelys ; 7 médailles d'or ; 3 diplômes d'honneur ; 1886 - 1888 ; orgue-mediophone ; harmoniphrase (*)- claviphone ; choriphone ;
contrebasse; table solfège ; de L.D. Mont.

(*) L'harmoniphrase est un système breveté par M. Dumont et qui permet lorsque l'on joue une mélodie avec un doigt d'en obtenir automatiquement un accompagnement. Les touches du clavier sont plaquées en ivoire. Les 25 tirants de registres situés au-dessus du clavier portent les noms des jeux sur des pastilles en porcelaine.

Etat actuel

L'harmonium été modifié il y a pas mal d'années et doté d'une soufflerie électrique non visible car se situant sur l'arrière. Il semble qu'elle puisse être déconnectée pour une utilisation de l'instrument avec les pédales. Il y a deux ou trois ans, à  la demande de M. Jean-Pierre Grolet, directeur de la chorale de Saint-Just-Saint-Rambert, M. Jean Michel Achard, résidant à  Andrézieux-Bouthéon, soucieux de la conservation de ce genre d'instrument, a remis notre harmonium en état de fonctionnement. Il a procédé à  la réfection de quelques joints et a traité le bâti au xylophène pour le protéger contre les vers. Il a constaté que les anches étaient en bon état et que tous les jeux fonctionnaient parfaitement, y compris ceux du pédalier. Selon lui, c'est un instrument intéressant qui jouit d'une belle sonorité.

Le père Serge Vaganay a joué sur cet orgue courant novembre 2010. Il a pu constater lui aussi le bon fonctionnement de l'harmonium. Dans le courant de l'été 2011, un visiteur allemand titulaire d'une chaire d'orgue et jouant sur un orgue Cavaillé-Coll m'a également vanté les bonnes qualités de cet instrument et son bon état.

A ma connaissance, cet harmonium n'est pas classé.