Saturday, October 24, 2020

L'histoire bancaire est riche en aventures qui ont alimenté, à  toutes les époques, les « chroniques à  scandales ». Elle est jalonnée de krachs, de ruines retentissantes d'actionnaires et de déposants, de chutes d'entreprises, de suicides spectaculaires. Des écrivains ont donné de ces banquiers une image assez sombre, les identifiant à  des « escrocs » dans nombre de leurs romans: Saccard, chez Zola dans La Curée écrit en 1872 (signe prémonitoire : c'est l'année de naissance de Jean André Vincent), Frédéric de Nucingen, dans Le Père Goriot de Balzac, Danglars dans Le Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas. Bien avant, le banquier Law, au 18e siècle, en créant son système à  base d'actions et de spéculations, s'y ruina et ruina bon nombre de ses contemporains.

L'actualité récente ne donne pas une image forcément plus élogieuse de ces grands banquiers. Jean André Vincent (ou André Vincent), Appelou de naissance, fut un de ces richissimes banquiers né à  la fin du 19e siècle et qui fit sa fortune dans le premier tiers du 20e siècle. Le krach qui porta son nom fit grand bruit dans l'Ondaine et dans le pays tout entier. Certains le portèrent aux nues, en particulier les élus municipaux, d'autres le traînèrent plus bas que terre, les milliers de gens qu'il ruina. Méritait-il « cet excès d'honneur et cette indignité » ?

Un homme est avant tout la résultante d'un certain nombre de facteurs: sa famille, son éducation, le milieu dans lequel il a vécu d'abord, évolué ensuite. Nous allons essayer de cerner ce personnage malgré de grandes zones d'ombres car si il savait se montrer brillant, il sut aussi rester discret.

La Famille Vincent

Elle est originaire de Saint-Jean-Bonnefonds. C'est une famille d'ouvriers armuriers vivant au hameau du Verney. C'est là  que naît le 17 octobre 1831 Jean André Vincent, père, fils de Jean-Baptiste Vincent et de Jeanne Révollier (+ 09/01/1856). Il est l'aîné d'une famille de quatre garçons (Jean-André, Jean, Jean-Louis et Fleury). Il se marie à  Firminy le 7 mai 1861 avec Marie-Anne Brunon, âgée de 21 ans, fille de Jean-Louis, maréchal-ferrant, et Marie Moulin. Au moment de son mariage, il est « puddleur » aux Aciéries de Firminy. Il décède le 10/02/1897 à  Firminy, 107 rue Nationale.

Ses enfants furent:
- Jean-Baptiste, né le 12 juin 1862. La famille habite alors 6 rue du Marché. Plus tard, il est tourneur à  Firminy. Il meurt célibataire le 10/12/1913 à  La Marronnière où habite la famille.
-Jeanne Laurence, née le 3 octobre 1864 au 6 rue du Marché. Célibataire, elle vivra au château de la Marronnière.
-Marie, née le 19/07/1867. A cette date, la famille a déménagé Rue Neuve (rue Verdié). Célibataire, elle aussi, elle vivra au château de la Marronnière.
-Jean Fleury, né 18/10/1869 . La famille habite au 10 rue Sainte-Hélène ( rue Louis Blanc).  Il se marie deux fois, d'abord avec  Marie-Louise Bayon, décédée à  Brioude le 29/07/1905, puis avec Marie-Thérèse, soeur de la précédente, le 29/03/1909 à  Firminy. A son 2e mariage, il est employé aux Aciéries de Firminy et habite 17 rue Laprat.
-Jean André, né le 19/07/1872 rue Sainte Hélène (devenue plus tard rue Louis Blanc)
-Marie Amandine, née le 14 août 1875 rue Sainte Hélène. Célibataire, elle a vécu au château de la Marronnière.
-Jeanne-Marie, née le 04/09/1881 rue Sainte Hélène également. Elle aussi célibataire, elle est domiciliée au château de La Marronnière au recensement de 1921.
-Jean-Louis enfin, né le 29/04/1886 rue Louis Blanc (ancienne rue Sainte-Hélène). Celui-ci est le seul de la famille avec André à  poursuivre des études. Ainsi au moment du Conseil de révision (1906), il est déclaré absent, poursuivant ses études à  Philadelphie. On peut imaginer que c'est grâce à  l'aide financière de son frère André. Suivant des sources diverses, il était préfet et haut fonctionnaire mais il apparaît aussi au Conseil d'administration d'entreprises tenues par son frère (ex: Société Anonyme des Papèteries d'Indochine). Sa situation de famille nous est inconnue.

Le château de la Marronnière

Au-dessus du portail du château, les initiales FV (Famille Vincent?)


Jean André Vincent, études et famille

On sait qu'il fut remarqué par ses enseignants pour son intelligence exceptionnelle. Ses capacités lui valurent d'obtenir une bourse qui lui permit de poursuivre ses études puis de passer et de réussir le concours d'entrée à  l'Ecole Polytechnique.  Reçut-il d'autres aides telle celle de Dumuy, directeur des Aciéries de Firminy ? Reçut-il une bourse de la ville qui pourrait expliquer, plus tard, sa générosité à  son endroit ? On l'ignore.

A son entrée à  Polytechnique, il est déclaré « boursier avec trousseau » Il termine sa 1ère année de X (1893) 51e sur 250 et sa 2e année (1894) 70e sur 202 élèves. Il s'engage aussitôt dans le Privé après un service militaire de trois ans.  Il se marie à  Paris le 14/02/1906 avec Henriette Charlotte Planques, la fille d'un médecin installé à  Montpellier.  Le couple a trois enfants :
- Huguette (1906/1983), marié à  René Boulot. Le couple a un fils, Jean-Pierre Boulot, né en 1933.
- André Georges (1909/1998) inhumé à  Firminy et qui s'est marié deux fois : avec G. Bouchayer (qui donna naissance à  Jocelyne en 1931) puis  avec Yvonne Fournerat, qui donna naissance à  Bruno (1934) et Jean-Lou (1946/87).
- Nicole (1912/1991), inhumée à  Firminy. Elle épousa Robert Louis et eut deux enfants: Pascal et Marie-José. Elle a été décorée de la Croix de Guerre 39/45.

André Vincent est décédé le 26 décembre 1949. Il est inhumé à  Firminy ainsi que de nombreux membres de sa famille dans une tombe sur une concession qu'il acheta 600 francs le 4 décembre 1914.



Son ascension

Au sortir de Polytechnique, en 1894, il devient attaché aux études financières du Crédit Lyonnais où il demeure jusqu'en 1897.  De 1897 à  1900, il est attaché au Gouverneur de la Banque de France. En 1900, il est administrateur puis directeur de la Société d'Affinage de Mexico, de la Société Bocuze à  Lyon et administrateur des Aciéries de Firminy. Il entre au Comptoir Lyon-Alemand. Cette entreprise, créée au début du 19e siècle par un monsieur Lyon et une demoiselle Alemand, consacrait ses activités au négoce des pierres et métaux précieux. L'arrivée d'André Vincent va orienter le Comptoir vers des activités de banque d'affaires.  En 1906, il devient membre de son conseil d'administration. En 1919, il entre au comité de direction de la Banque Nationale de Crédit (BNC), créée en 1913. Deux ans plus tard, il devient directeur général des Aciéries de Firminy (27 janvier 1921). Cette même année, il apparaît au conseil d'administration de la BNC avec 4990 actions. On retrouve également comme actionnaires « symboliques » ses soeurs et un de ses frères, Fleury. En 1921 toujours, il fait fusionner les Aciéries de Firminy avec les usines de Rioupéroux dont il est déjà  le PDG.

En 1925, il devient PDG des Aciéries de Firminy. On peut à  cette date comprendre la position prépondérante d'André Vincent. En effet, à  titre personnel, il possède plus de 22 500 actions des Aciéries. En tant que PDG du Comptoir Lyon-Alemand, il dispose de près de 20.000 titres et en tant que membre influent de la BNC dont il sera le PDG en 1927, il peut compter sur 14.000 autres titres !

En 1927 son portefeuille d'actions se compose ainsi :
- Le groupe Firminy (Aciéries de Firminy avec Les Dunes, Forges de Meudon, Grand Couronne, Estampage Thuillier-Lefranc, Kuxen, Coulaux, Torpilles de Saint-Tropez) soit 10.000 salariés
- Leflaive (Saint-Etienne) : 4.000 salariés (65% du Capital)
- Carel-Fouché (Le Mans) : 10.350 salariés (50% du capital)
- Dong-Trieu (Charbon du Tonkin) : son frère Louis en est administrateur (4200 salariés)
- BNC : 11.000 salariés. C'est la future Banque nationale pour le commerce et l'industrie puis BNP (17% du capital)
- Comptoir Lyon-Alemand
- Minerais et métaux négociants: 28% du capital
- Ducellier

Le système Vincent et le krach

André Vincent profite de sa position dominante pour accorder aux entreprises de son groupe (en particulier les Aciéries de Firminy), des crédits longs et importants que lui accorde la BNC. Ainsi, le PDG des Aciéries, André Vincent, demande au PDG de la BNC, André Vincent, et obtient des prêts à  des taux particulièrement intéressants.

Il procède comme un fonds d'investissements spécialisé dans le négoce des métaux précieux et les investissements à  haut rendement - donc à  haut risque- comme la prospection pétrolière (Cie Galfia), la haute couture (Genny), le cinéma (Gaumont franco-film Aubert). Il utilise massivement les prêts de la BNC et des banques filiales ou alliées du groupe Vincent pour des opérations de rachat d'actions en vue de soutenir les cours des affaires industrielles dans lesquelles il est engagé. Ce mécanisme aurait pu durer sans la crise économique qui assécha les carnets de commande des entreprises bénéficiant de ces prêts, rendant difficile, voire impossible les remboursements.

Un mouvement de panique provoque des retraits massifs des épargnants et de nombreuses petites banques, comme les banques régionales Ramel, Bréchignac, sombrent corps et biens avec les économies de leurs clients. Le Comptoir Lyon-Alemand est mis en liquidation judiciaire le 3 octobre 1931. En octobre 1932, André Vincent doit démissionner de son siège de PDG de la BNC. La BNC, principale perdante, sera renflouée par l'Etat et reprise sous le nom de BNCI (aujourd'hui BNP Paribas).

Les Aciéries de Firminy seront à  deux doigts du dépôt de bilan, peinant à  assurer les salaires de ses ouvriers, le robinet du crédit étant fermé.  Un accord intervenait à  la fin de 1932 au terme duquel la BNC prenait en charge la plus grande partie des dettes des Aciéries. Celles-ci s'engageaient, en contrepartie, à  les rembourser en 25 ans et sans intérêt, avec un moratoire de cinq ans et sous condition d'une participation de 30% sur les bénéfices futurs.  La dette fut liquidée en 1947 par l'attribution à  la BNCI de nouvelles actions de l'entreprise.

Dénouement

André Vincent fut traduit devant la 11e Chambre correctionnelle de la Seine. Le tribunal démonta le mécanisme qu'employait le banquier pour tromper les actionnaires et trahir leur confiance. Il utilisait la vente à  réméré qui consistait à  vendre un bien en se réservant le droit de le racheter sous certaines conditions. Ce système était alors applicable aux actions, ce dont usa et abusa André Vincent : un simple jeu d'écritures comptables, ce qui lui fut reproché pendant son procès.

Le Petit Parisien du 23 mai 1935

«Ainsi le 27 juin 1929, à  la veille d'arrêter les comptes, le Comptoir Lyon-Alemand, par une opération qui constitue une vente à  réméré, a cédé à  la Banque Nationale de Crédit cinquante millions de valeurs de bourse contre un versement immédiat de cinquante millions qui majorait d'autant l'actif en banque. Dès le 4 juillet suivant, ces titres étaient réintégrés dans le portefeuille du Comptoir Lyon-Alemand. Cette opération diminuait d' autant par contre-coup l'importance des sommes dues aux banquiers.  Ceci constitue à  la fois la simulation d'une valeur d'actif disponible et la dissimulation d'un passif, preuves de la non sincérité du bilan de 1928.  Cette opération frauduleuse fut renouvelée en 1929 (même présentation fallacieuse). En 1930, cette fraude fut encore aggravée par une perte de 100 millions due à  la mauvaise gestion de l'agence du Caire du CLA ce qui obligea Vincent à  forcer sur les ventes à  réméré.  Vincent a eu conscience que la fausseté de ces énonciations faisant apparaître une prospérité dont la société ne jouissait pas et qui a permis d'obtenir de nouvelles souscriptions et versements ... »

André Vincent est condamné le 9 juillet 1934 à  3 ans de prison et 3.000 francs d'amendes. Il fait appel du jugement. Ce dernier est confirmé le 22 mai 1935.  Dans la conclusion du juge Diolot , on peut y lire pour justifier la sévérité de la peine: « Attendu qu'il s'agit d'une des plus grandes escroqueries connues et qui a eu pour résultat d'ébranler la confiance publique. »

Il avait été fait Chevalier de la Légion d'Honneur le 23/01/1913 puis Officier en janvier 1922 en récompense de l'impulsion qu'il avait su donner aux importantes sociétés minières qu'il présidait et pour son rôle considérable dans l'industrie métallurgique. En avril 1927, il accédait au grade de Commandeur.  Après son procès en appel,  il fut exclu immédiatement de l'Ordre « pour infraction aux articles 15 et 45 de la loi du 24/07/1867 sur les Sociétés et pour escroquerie. »

L'homme et ses châteaux

La bourse qui lui permit de poursuivre ses études ne lui épargna certainement pas quelques lazzis de la part d'un milieu qui n'était pas le sien.  Il mettra donc toute son énergie et son intelligence à  prendre cette revanche dès sa sortie de X. Il ne postulera pour aucun poste d'administrateur, dans la préfectorale par exemple.  Il sent que le milieu de la banque va lui apporter la richesse et la revanche sur sa jeunesse impécunieuse.

Dès 1913, il va se faire construire le magnifique château de la Marronnière, dans son pays natal. Sa famille en fut la principale bénéficiaire puisqu'il y logera toute sa famille: sa vieille mère, ses trois soeurs célibataires et son frère aîné, Jean-Baptiste. Sans aucun doute, les langues durent chauffer à  Firminy.

Au recensement de 1921 et de 1926, André Vincent n'est pas domicilié à  Firminy. Sur le linteau du portail de la propriété, on lit deux lettres entrelacées : F V ce qui ne correspond à  aucune initiale de membres de la famille. Ces deux lettres pourraient simplement signifier : Famille Vincent.

Dans l'inventaire du château établi en 1940, après son achat par la ville, il est question de « la chambre de Madame ». Il n'existe pas de chambre de Monsieur. On peut penser qu'il s'agit donc de la chambre de sa mère, son père étant décédé avant la construction du château. On dit (mais est-ce une légende ?) que sa construction ne plut pas à  tout le monde, y compris dans sa famille. Certains trouvèrent ce luxe un peu ostentatoire. Un membre de la famille aurait fait construire, à  quelques pas, rue de la Tardive, une petite maison avec une tour ronde au toit pointu qu'il nomma: «ça m'suffit!».

Il montra à  plusieurs occasions sa générosité vis-à -vis de sa ville natale, en particulier dans les oeuvres caritatives, dotant à  maintes reprises le Bureau de Bienfaisance de la commune. Il alloua même en 1930 une somme de 500.000 francs pour la construction d'un pavillon de chirurgie de l'hôpital. Ce pavillon, bien que désaffecté aujourd'hui, est toujours debout. Au-dessus de la porte est inscrit « Pavillon Huguette Vincent ». En remerciement, la ville baptisa son nouveau jardin public le parc Vincent-Brunon, du nom des familles paternelle et maternelle du banquier. Cette grande générosité profita à  la ville mais provoqua certainement de nombreuses réactions. Pour sortir du giron appelou, on pourrait rappeler cette anecdote contée par un journal de Gauche des années 20. Au cours d'une réception organisée dans son hôtel parisien par le richissime banquier, ce dernier fit raccompagner ses invités dans une limousine qu'il leur laissa en guise de cadeau, la réception achevée !

Carton d'invitation au repas d'inauguration du pavillon « Huguette Vincent » qui fut construit en grande partie grâce à  la générosité du banquier André Vincent.

Jardin public (photo 1930) auquel la ville de Firminy donna le nom de Vincent-Brunon en hommage à  André Vincent qui s'était montré généreux envers elle.

S'il ne fut pas tenté par la politique, du moins dans son pays natal, il fut maire de La Ferté-Fresnel, une petite commune de Normandie (Orne), entre 1925 et 1931, et conseiller général du canton. Il y acheta en 1918 un magnifique château qui ressemble, en plus grand, à  La Marronnière et dans lequel travaillèrent des artistes (Storez, architecte, Godon, peintre, Henri et Achille Duchêne, paysagistes) dont certains, peut-être, travaillèrent aussi à  La Marronnière. André Vincent conserva ce château jusqu'en 1939.

Le château de la Ferté-Fresnel dans l'Orne, dans un parc de 20 ha qu'André Vincent acheta en 1918 et conserva jusqu'en 1939


La Marronnière fut racheté par la ville de Firminy le 23 octobre 1937. Pour 450.000 francs, elle devenait propriétaire du château et son parc de 9900 mètres carrés, mais aussi d'un terrain situé de l'autre côté de la rue de La Tardive, d'environ 4000 mètres carrés et sur lequel, en 1947, la municipalité Combe fera édifier les premières HLM de la ville.  A la date de la vente, André Vincent habite Paris 7e au n°1 Avenue Sylvestre de Sacy et se déclare « ingénieur ».

Le château abrita une école maternelle et logea du personnel municipal et des enseignants.  Quelques fêtes publiques y furent données avant que la municipalité ne l'interdise pour cause de dégradations.  Il a été complètement rénové sous la municipalité de Bernard Outin (1992/2001).  C'est aujourd'hui le siège des cantines scolaires et d'un centre aéré pendant les vacances.

Cantine en 1993