Sunday, August 14, 2022

Publié en 2012, augmenté ultérieurement.

Il y a déjà belle lurette que la Ville de Saint-Etienne a adopté un nouveau logo. Le motif représente un "S" dont la partie centrale, normalement incurvée, est très droite et transperce au coeur les deux autres lettres qu'il contient: "É" et "t". Les trois lettres ne sont pas dissociées et forment un seul motif blanc qui donne une sorte de labyrinthe circulaire, voire une cible, dessiné dans un cercle plein, de couleur bordeaux. La forme du "É", courbée comme dans le chiffre "3" à  l'envers, rappelle celle d'un arc dont la traverse du milieu serait une flèche. Cette figure de l'arc est plus probante encore dans le logo de la Ville écrit en toutes lettres. On peut, sans trop d'imagination, y lire le symbole d'une projection mais aussi la relier aux temps anciens en se souvenant du noble jeu de l'arc.

 

Des articles qui ont été publiés sur le sujet font remonter à  l'année 1552 l'origine du jeu de l'arc à  Saint-Etienne, soit un siècle après que le roi Charles VII eut institué dans son armée des troupes régulières équipées d'arcs (les Francs-Archers) et près de 300 ans après l'ordonnance de saint Louis demandant que dans chaque bourgade, on prenne "l'exercice du noble jeu de l'arc plutôt que de fréquenter d'autres jeux dissolus et déshonnêtes". La plupart s'inspirent de l'Histoire de Saint-Etienne de Stanislas Bossiakiewicz (1905) et surtout, avant lui, d' Eugène Bonnefous dans Histoire de Saint-Etienne et de ses environs (1851). D'autres ouvrages plus proches de nous, comme Genèse d'une ville (2001) ou Le Crêt-de-Roch, une colline dans la ville, n'en font pas mention. Pas plus que Jean-Michel Roux dans un article publié en 1999 dans un bulletin des Amis du Vieux Saint-Etienne.

Une autre année indiquée est 1654. Le 20e jour de juin, un certain Pierre Piran (ou Pirand) aurait fait don à  la compagnie d'un vaste terrain sur le monticule des Baumes, au dessus du couvent des Capucins, en allant au quartier de Polignais, pour y établir un jeu de l'arc. Les archers n'y seraient pas restés longtemps et la compagnie se serait scindé en plusieurs sociétés avec chacune leur jeu.

Le chroniqueur Claude Beneyton (1698 - 1772) dans Abrégé de l'histoire chronologique de la ville de Saint-Etienne de Furan explique que le jeu de l'arc, "noble par son ancienneté", fut "approuvé par lettres patentes du Roi en 1676 et que "messieurs les chevaliers" possèdent pour s'y adonner un enclos à côté du monastère Sainte-Marie (rue de Lyon, actuelle rue Elise Gervais). Beneyton précise que le jeu regroupe "plus de 80 chevaliers". Il appelle le jeu de la rue de Lyon "le grand jeu" pour le distinguer de deux autres qui n'ont pas le même éclat, ceux de l'Heurton et de la Pareille.

Bonnefous précise que l'enclos de la rue de Lyon fut acheté le 15 avril 1675 à  un avocat au parlement (nommé Antoine Desvernays ou Des Verneys sous la plume de Jean-Michel Roux). Situé ici jusqu'en 1793, il était réservé aux chevaliers bourgeois constitués en une confrérie aux règles strictes et hiérarchisée. On n'y entrait qu'en s'acquittant d'une redevance assez conséquente et après une cérémonie d'intronisation.

 


Une rue stéphanoise a conservé le nom de "rue du Jeu de l'Arc"

 

Il se constitua aussi à  la fin du XVIIe siècle une Compagnie des arquebusiers. Le 12 mars 1698, le comte de Verdun, lieutenant du Roi dans les provinces du Lyonnais, Beaujolais et Forez, l'autorisa à  prendre le nom de Compagnie du royal jeu de l'arquebuse. Son fonctionnement était calqué sur celui de la Compagnie du noble jeu de l'arc et ses membres pratiquaient également le célèbre concours du papegai (on lit parfois papegeai), qui fut d'abord celui des archers puis devint plus tard celui des "baveux", les souffleurs de sarbacane. Il avait lieu le premier dimanche de mai. La cible était un oiseau de carton placé en haut d'un mât élevé place Chavanelle notamment. Les chevaliers rejoignaient la place au son des tambours et selon un ordre bien établi, le capitaine, le roi et les officiers en tête de cortège. Le roi, c'est à dire le champion de la discipline, était sacré pendant une année. Beneyton dans sa chronique donne les noms et fonctions des premiers membres: Jean Lardillier (capitaine), Jean François (roi), Etienne Chovel (connétable), Maurice Alléon (prévôt), Antoine Thiollière (lieutenant de prévôt), Michel Roussel (trésorier), etc. 

 


L'ancien maire de Saint-Etienne, Maurice Vincent, va décocher une flèche sous le regard de Guy Chavane, président de la 1ère Compagnie des archers de Saint-Etienne. Le roi de la Compagnie en 2012 portait particulièrement bien son nom puisqu'il s'agissait de Christian Roy.

 

Au tout début du XVIIIe siècle, les tireurs stéphanois se distinguèrent aux dépends de leurs homologues lyonnais. Lisons Pierre Chapelon (Saint-Etienne pittoresque, 1923): " Par leur adresse, nos premiers chevaliers jouissaient d'une grande renommée si promptement acquise qu'en 1701 leurs confrères lyonnais les provoquèrent dans un concours de tir organisé à  l'occasion d'un passage à  Lyon des Princes de France. Nos distingués voisins éprouvèrent une défaite dans toutes les règles de l'art, et nos compatriotes, le gousset garni de dix mille livres lyonnaises, montant de l'enjeu, regagnèrent Saint-Etienne triomphalement, à  cheval, comme ils étaient partis." Bossiakiewicz écrit que les Stéphanois avaient été traités de "ventres noirs", en raison des mines de houille, et que l'un de nos champions, M. Jourjon s'écria: " Messieurs ! Les ventres noirs ont des goussets dorés. S'il vous convient de faire la partie au montant de dix mille livres pour enjeu, les ventres noirs ne s'y refuseront pas." Archers et/ou arquebusiers ? 1701 ou 1702 ? Des archers en 1702 d'après Jean-Michel Roux, qui nomme les champions Perrin et Retrut, des arquebusiers cette même année à la lecture de Beneyton: "Messieurs nos chevaliers s'y distinguèrent d'une façon qui fit honneur à notre ville. Et quoique le prix de la cible fut adjugé à la ville de Chambéry, il fut pourtant prouvé, au vu et au su de tout le monde, que monsieur Aubert, un de nos chevaliers, et chirurgien de cette ville, l'avait parfaitement mérité."  Quoiqu'il en soit, on constate que la rivalité sportive entre Lyon et saint-Etienne et les traits d'humeur que s'échangent régulièrement leurs habitants ne datent pas d'hier.

 

Mais le jeu de l'arquebuse devait subir "une éclipse de plus de trente-cinq ans", tombé dans l'oubli "par la négligence ou mépris de monsieur Jacques Barrallon qui en fut le dernier roi" (Beneyton). Il fut rétabli en 1739, avec l'autorisation du duc de Villeroy, place Chavanelle "où ils sont noblement placés dans des salles très régulières et un bel enclos". Et de préciser que le rétablissement fut effectué par une compagnie de quarante cinq chevaliers et que ceux-ci étaient au nombre de soixante au moment de la rédaction de son ouvrage. A noter encore qu'il existait à Saint-Etienne également un jeu de l'arbalète, établi en 1689 et qui dura jusqu'après 1728. Beneyton toujours indique que ses membres faisaient leurs exercices dans le jardin de madame de Villeboeuf. Ils étaient alors plus de trente et leur capitaine s'appelait Benoît Dubouchet.

 


Fusain de Chapelon

 

En-têtes de courriers d'une société de jeu de l'arc conservés aux AMSE

 

A la fin du XIXe siècle, il subsistait à Saint-Etienne plusieurs sociétés de jeu de l'arc:

-Le jeu de La Croix, le plus ancien, fondé en 1772 ou 1775. Situé à  l'origine rue de L'Eternité d'après l'ouvrage Le Crêt-de-Roch, une colline dans la ville. Des courriers adressés à  la mairie dans les années 1920-1930 donnent pour adresses la rue de la Richelandière puis la rue Boileau.

- Le jeu de l'arc de la Loire, fondé en 1863.

- Les francs archers de Terrenoire, en 1865.

- Les archers de Valbenoîte. Une lettre adressée au maire en 1935 pour obtenir des subventions indique que c'est "une société vieille de 75 ans". Son siège est alors au 39 avenue de Rochetaillée.

- Le jeu de l'arc Charroin, "archers de Saint-Etienne", fondé en 1889. Ses statuts conservés aux archives municipales donnent pour adresse la rue de la Richelandière. La société est administrée par un conseil de quinze membre élus en assemblée générale et composé notamment de deux capitaine, l'un en premier et l'autre en second. Ils prévoient deux assemblées générales, l'une en janvier (le mois de la saint Sébastien, patron des archers) et l'autre après le papegai.

- Les archers du Soleil, depuis 1890. Son champ de tir, de 60 mètres sur 10, est situé entre les rues du Soleil et Beaunier.

- La société des archers de Monthieu, depuis 1892.

- Les archers du Monteil (1893 ?). Forte de 20 à  25 membres à  l'origine.

 

Deux sociétés doivent être traitées à  part car leur histoire est un peu compliquée: le jeu de l'arc à Plaisance est fondé en 1844. Composé d'une majorité d'ouvriers, passementiers notamment, il a son siège dans la rue Neyron. En 1865, les chevaliers se divisent. Certains restent sur place dans ce qui devient le jeu de l'arc de Plaisance ou archers de Plaisance. Ceux qui partent vont fonder ce qui deviendra le jeu de l'arc de la tour de Plaisance avec pour adresse le 42 de la rue Paillon. Les archers de la rue Neyron déménagent en 1877 pour s'installer au faubourg de la croix. La société troque son nom pour celui des archers de mon plaisir (1903) puis de Montplaisir (1923). En 1936, elle compte 80 chevaliers.

Il existait une fédération des archers de Saint-Etienne, Terrenoire et Saint-Chamond, fondée dans les années 1870 et qui est devenue par la suite la fédération des archers de la Loire.

 


Les archers de la Loire, 1930 (photo Cadé). La Région Illustrée (20 août 1930) précise qu'elle compta trois autres jeux disparus à cette date: jeu de L'Heurton, la Limite, Montferré.

 


Concours fédéral de la Loire place Carnot, 1930

 

Sept sociétés subsistaient dans les années 1930 : le jeu de la Croix, la tour de Plaisance (président: M. Montagnon), le jeu de la Loire, rue Gallois (Gidrol), les francs-tireurs, c'est à dire le Jeu de Valbenoîte (Tamet), le jeu de Montplaisir, au faubourg de la Croix (ex- archers de Plaisance, président: Coutat), Terrenoire (Tardy) et Saint-Chamond (Berthéas)

 

La fédération est alors présidée par M. Rey, capitaine du jeu de la Croix. Elle organise à  l'époque deux concours: celui d'été à  L'Etivallière et le grand concours de la place Jacquard. Un article de presse de l'époque: " Oh! ceux qui s'imaginent que le tir à  l'arc est un amusement d'enfant n'ont qu'à  essayer d'aller ficher une flèche dans la cible de liège située au bout du mât de 28 mètres en se plaçant de manière à  développer 45 mètres de vol. Ils s'apercevront que ce n'est pas aussi simple qu'on le croit, surtout quand la lumière n'est pas très nette et que le vent souffle de côté."

 

L'Annuaire officiel des sports de la Loire et Haute-Loire de 1958 indique que la fédération, présidée par Pierre Chaize, regroupe alors cinq sociétés:

- Les archers de la Croix, rue Souvignet

- Les archers de la Loire, rue Royet

- Les archers de la tour de Plaisance, rue Paillon

- Les archers de Montplaisir, rue de Roubaix

- Les archers de Terrenoire

L'année précédente, à  Lyon lors de la Coupe de France, deux archers de la Loire terminèrent 2e et 4e, à  savoir Girard et Pevel.

 

De nos jours, il existe encore en région stéphanoise, notamment la 1ère Compagnie des archers de Saint-Etienne, dont le Roy en 2015 fut une femme, Nelly Daux, la 1ère Compagnie des archers de Saint-Chamond et les archers de Terrenoire.