Saturday, October 24, 2020

L'Armée du Salut, ce n'est pas une Eglise, ni une secte ni un schisme, soulignait en son temps, dans La Région Illustrée, numéro 94 (non daté, fin des années 20, début des années 30) le chansonnier Benjamin Ledin, élu local et longtemps président de la Ligue stéphanoise des Droits de l’Homme, décédé en 1935.

" L'Armée du Salut peut, au contraire, légitimement se vanter d'être d'une orthodoxie évangélique parfaite. Elle s'efforce de rétablir le Christianisme primitif et met au premier rang de son programme cette parole sacrée: Aime Dieu de tout ton coeur et ton prochain comme toi-même."

Elle est née en Angleterre au sein du monde protestant évangélique. Son fondateur est William Booth, un pasteur méthodiste qui avait initié dès 1865 "l'Association Chrétienne pour le Réveil", future Armée du Salut (1878). Booth, avec l'aide de sa femme Catherine, l'organisa sur un modèle militaire, avec son drapeau, sa fanfare et ses soldats, hommes ou femmes, regroupés en corps d'armée. Les postes missionnaires ou stations d'évangélisation sont commandés par des officiers, les sections par des majors et les divisions (regroupement de plusieurs postes) par des colonels.

Ledin : "Les principales opérations de l'Armée du Salut consistent en réunions ouvertes à tous, où se font des prédications affectives destinées à toucher les coeurs. Le chant des cantiques alterne avec la parole publique ; une quête termine la séance. Les réunions sont annoncées à grand renfort de publicité et aucun moyen, même bizarre, n'est épargné pour y attirer la foule. En outre, l'Armée du Salut publie différents journaux, dont les plus importants sont: War Cry (Le Cri de Guerre), et, en France, la feuille intitulée En Avant... (...)

L'Action de l'Armée du Salut se borne à l'évangélisation des masses, au recrutement par la conversion, à la lutte contre le mal et la misère. Ses officiers et militants parcourent les établissements où l'on boit, offrant leur journal En Avant; ils vont jusque dans les lieux dits mal fâmés prêcher le repentir et le retour à la vie chrétienne. On les a vus, les jours de foire ou de grands marchés, installer un "banc" et, du haut du tréteau, chanter des cantiques et catéchiser la foule ahurie mais généralement sympathique. Les Salutistes ne confèrent aucun sacrement, ne suivent aucun rite préalablement institué; ils n'ont d'autre liturgie que la conformité à la Bible et l'obéissance aux prescriptions du Nouveau Testament. Ses membres se recrutent parmi les protestants qui restent, du reste, rattachés à leur Eglise respective, les indifférents et les catholiques venus au "banc de la pénitence".

Les oeuvres salutistes s'occupant du relèvement social de l'individu ne se comptent plus; à Paris, notamment, elles hébergent les sans-abri, dits clochards ; nourrissent les meurt-de-faim; organisent des saisons de vacances à l'usage de la jeunesse ; distribuent des repas à bon marché ; recueillent les filles déchues, et une mission spéciale se dispose à se rendre en Nouvelle-Calédonie, bagne français, pour y porter aide et consolation à ceux que la justice a durement frappés."

Dans L'Armée du Salut aux Pays latins: en France, Belgique et Italie (1904), Ulysse Cosandey, alors chef de l'Armée du Salut dans ces trois pays, retrace brièvement les débuts de l'Oeuvre en France.

L'aventure débuta à Paris, à Belleville, en février 1881 avec quelques jeunes filles " déterminées à forcer les plus incrédules et les plus railleurs à écouter l'Évangile ". Leurs noms ne sont pas précisés mais nous supposons qu'il s'agit de Catherine (Kate) Booth, fille de William Booth, Florence Soper et Adélaïde Cox, mentionnées sur le site internet de l'Armée du Salut. Elles sont rejointes quelques mois plus tard, précise Cosandey, par " une courageuse petite Lieutenante", connue ultérieurement sous le nom de Commissaire Cosandey, une parente de l'auteur sans doute. La première réunion publique avait eu lieu le 13 mars.

Si les incidents ne sont pas évoqués dans le chapitre concernant Saint-Etienne (Ledin s'en chargera), le chef de l'Armée du Salut en France revient sur ceux qui ont émaillé les jeunes années de l'Oeuvre à Paris. La première salle était située rue d'Angoulême et pouvait contenir quatre cents personnes. La seconde salle que l'Armée ouvrit à Paris était située rue Oberkampf. " Les troubles y furent si sérieux que le local fut fermé", écrit Ulysse Cosandey. Le Quartier-Général des Salutistes et le bureau où fut édité le premier "En Avant", la feuille d'information, étaient établis sur le Boulevard de la Villette.

Une autre adresse est mentionnée, le 187 du quai Valmy où il se produisit, dès le premier soir, de graves incidents. "(...) on tenta d'enfoncer les portes de fer par de lourdes pierres, tandis qu'à l'intérieur la réunion était complètement soulevée par une bande venue uniquement dans ce but: Le jour commençait à poindre quand, pour résister à la sauvagerie des assauts, les Salutistes se virent dans l'obligation de fortifier les portes avec des barres de fer solidement rivées par des boulons. Chaque soir de la semaine quatre à cinq cents des pires mauvais sujets de La Villette essayèrent de saccager le bâtiment et de jeter les Officières dans le canal. Une autre fois, ils tentèrent de mettre le feu mais le complot fut découvert. La police vint à notre aide ; des auditoires nombreux et attentifs furent réunis, beaucoup de conversions eurent lieu et des chrétiens de toutes les dénominations furent bénis dans les réunions de sainteté du vendredi. Les environs de la salle étaient très sombres mais le « phare » de l'Armée projetait sa lumière jusqu'au quai et attira beaucoup de ceux qui, venus avec l'intention de se suicider, se cachaient dans le voisinage des ponts attendant le moment propice pour faire le fatal plongeon sans être remarqués..."

On trouve sans doute dans l'organisation particulière de l'Armée du Salut, le port de l'uniforme et sa vocation évangélique, l'explication des ennuis rencontrés dans les quartiers populaires de Paris et les villes prolétaires telles Saint-Etienne. Sans oublier le vieux fond d'anglophobie.

A Saint-Etienne, l'Armée du Salut fit son apparition en 1886. Cinq ans à peine après Paris. Le texte consacré à notre ville dans l'ouvrage de 1904 souligne: " Cette cité minière et manufacturière a pris, comme chacun sait, un rapide développement pendant ce dernier demi-siècle et sa population laborieuse est des plus intéressantes." Autrement dit, notre bonne ville de Saint-Etienne, sur le théâtre des opérations évangélisatrices, était un ville clé du dispositif salutiste. Le chapitre d'ailleurs, titré "Au front du Combat", et qui a pour objet de visiter quelques corps dirigés par des Officiers du Champ de Bataille (pour les distinguer de leurs camarades du Quartier-Général ou des Oeuvres sociales) ne s'attarde que sur La Villette à Paris, deux villes seulement (Lyon et Saint-Etienne) et un département (le Doubs).

Une note de La Loire Républicaine annonça son arrivée et sa première réunion dans une salle de la place Fourneyron un dimanche de décembre 1886. "Un grand gaillard, relate Ledin, se tenait à la porte, conviait les passants à entrer, et on entendait, venant de l'intérieur, un chant qui disait ceci:
L'Armée du Salut passe,
C'est le plus beau régiment,
Faites-lui de la place
Car elle marche en avant !"

Toujours d'après Ledin, les Stéphanois commencèrent d'abord par se moquer. Cette nouveauté les amusa. "L'Armée du Salut était pour eux l'armée du chahut. Ceux qui entraient se livraient parfois à de fâcheuses plaisanteries, chantaient trop fort et surtout trop faux, ce qui faisait une cacophonie irrésistiblement comique..."

Salutistes à Saint-Etienne dans les années 20-30. Les clochettes invitant les passants à donner leur obole pour les pauvres se sont tues à Saint-Etienne dans les années 1990. Rue Michel Servet, il y a quelques années, on pouvait encore voir l'enseigne de leur local.

La première capitaine fut une femme, Mlle Chétion, "remarquablement belle, possédant une voix suave et jouant à merveille de l'harmonium". Est-ce d'elle dont parle le livre de 1904 ? " L'Officière en charge a été convertie, il y a vingt ans, à Valence, alors que la Commissaire Cosandey était Capitaine de ce poste. Dix mois plus tard elle était Cadette à Paris et depuis lors elle a travaillé dans bien des endroits en France. Sa Lieutenante actuelle fut attirée à l'Armée par un En Avant et sa mère a été aussi sauvée dans nos réunions.."

C'est un soir de réunion, à Fourneyron, que se produisirent les plus sérieux incidents. Ledin relate le témoignage d'un anonyme, militant des premiers jours. C'était un hiver, par moins neuf degrés, alors qu'une quarantaine de salutistes étaient réunis dans leur local sans chauffage. Dans l'assistance a pris place le docteur Asting Burrouh, évangéliste lui-même. Tout à coup, des individus venant de Saint-François et du Soleil, assiègent la salle, jettent des pavés dans la devanture qu'ils brisent. Une bataille se livra et il fallut l'arrivée de la police pour disperser les agresseurs. D'autres émeutes se produisirent et les notables de l'Eglise réformée alertèrent la Préfecture, en vain...

De la place Fourneyron, l'Armée émigra rue Violette où les scènes de désordre recommencèrent. La situation se calma en même temps que l'oeuvre de rénovation sociale et de charité populaire fut considérée avec moins de xénophobie. " Notre salle peut contenir cent vingt-cinq personnes et est généralement remplie des plus pauvres de la ville", lisons-nous dans le rapport de 1904.

Poursuivons sa lecture. " Plusieurs Soldats de ce Corps demeurent beaucoup trop loin pour venir régulièrement aux réunions, mais ceux qui habitent la ville sont toujours prêts à faire quoi que ce soit qu'on réclame d'eux. Ils aiment leur uniforme et se réjouissent de le porter. Sauf une exception, tous étaient des catholiques avant leur conversion. La majorité de la population est profondément ignorante des choses spirituelles, ou tout au moins indifférente; parmi ceux qui s'agenouillent au banc des pénitents, la plupart persévèrent dans le droit chemin. Au printemps dernier, dans une réunion du Commissaire, deux personnes s'avancèrent et trouvèrent le salut; depuis, elles ont continué en progressant.

Il y a un an, un agent de police en retraite qui dépensait tout son argent et son temps dans la débauche, vint par curiosité à la Salle de l'Armée du Salut. Sa conscience fut troublée, il obéit au Saint-Esprit, se convertit et bientôt après devint Soldat. Il avait tout à apprendre de Dieu et bien qu'il dût supporter à la maison la plus vive opposition, il porta courageusement ses S.S. et sa vie conséquente parle plus haut que tous les témoignages verbaux qu'il pourrait rendre. Une vieille femme infirme de soixante ans, sergente depuis quatre ans déjà, vend chaque semaine trente En Avant dans les cafés. Dans ce même Corps, on peut encore citer une famille composée du père, de la mère et d'un fils, tous trois soldats depuis neuf ans. Un des pires ivrognes de la région, un homme de soixante ans, fut sauvé il y a quatre ans. Quelques semaines plus tard, son exemple fut suivi par sa femme qui avait beaucoup souffert de son inconduite; tous deux sont aujourd'hui des Soldats en plein uniforme. Au printemps, un jeune homme intelligent se donna à Dieu dans la seconde réunion à laquelle il assistait; il se prépare aujourd'hui à devenir Officier.

Les soldats-femmes visitent environ deux cent cinquante cafés par semaine pour y vendre l'En Avant, tandis que leurs camarades hommes le répandent dans les faubourgs, chantant et témoignant et invitant le public à la réunion. - A Noël dernier, nous eûmes la joie de donner un repas aux plus misérables de la ville, mais le plus touchant fut de voir les pauvres se priver eux-mêmes pour de plus pauvres. Pendant l'année passée, il y eut beaucoup de misère à Saint-Etienne par suite du manque de travail. Aussi, dans ses visites, le coeur de l'Adjudante s'est-il grandement attristé par le triste refrain qu'elle entendait sans cesse : « Pas d'ouvrage ! Pas de pain ! »

Malgré cela, les dévoués Soldats et amis de ce poste firent des prodiges pour soutenir leur Corps et quand, dans une visite, on glissait dans les mains des Officières deux ou trois sous, ceux-ci représentaient beaucoup plus de la part de ceux qui les donnaient, que de l'or pour bien de nos lecteurs. Malgré tout cela, il manquait encore vingt francs pour équilibrer le budget du dernier mois. Les Officières prièrent, et pendant les visites de la semaine, elles eurent la joie de recueillir la somme entière qui leur fut donnée par pièces de cinquante centimes."

Ledin, très enthousiaste, écrit encore qu'Albin Peyron, vint deux fois à Saint-Etienne. Fougueux orateur, Peyron contribua à étendre le mouvement en France, dans les années 30, en créant les Soupes de minuit et en construisant divers établissements emblématiques tels la Péniche Louise Catherine, le Palais du Peuple, le Palais de la Femme... A Saint-Etienne, l'Armée organisait chaque année un arbre de Noël qui faisait la joie de la marmaille misérable et offrait à l'Asile de nuit, un plantureux repas pour les plus démunis.

"Elle s'occupe des petits enfants, de la femme sans asile. Elle tend la main aux désespérés, elle s'attaque aux fléaux sociaux..." Et Ledin de conclure: "Croyants ou non croyants, nous n'avons plus qu'à tirer notre chapeau !"