Le duel, un rituel de l'Ancien Régime, s'est perpétué en France jusqu'à  la guerre de 1914. A l'épée ou au pistolet, tout au long du XIXe siècle, parlementaires, écrivains, artistes n'ont cessé  de s'affronter sur le terrain, selon des règles codifiées et en courant de grands risques. On connaît à  Saint-Etienne le duel qui, en 1826, mit "sur le pré"  René de Laulanié, élève à  l'Ecole des Mineurs, et un médecin dénommé Lanyer. Le médecin tira le premier et tua Laulanié *. Deux ans plus tôt, un autre duel au pistolet opposa Antoine Dussurgey, fils d'un papetier de Rochetaillée, et un certain Félix Audouard. Le second tua son adversaire (2). Nous avons connaissance, enfin, d' une troisième affaire - sans doute y en eut-il beaucoup d'autres - qui mit aux prises, à  l'épée cette fois, dans notre bonne ville, une figure du journalisme local et un militaire.

 

C'est parmi les journalistes qu'on trouve au XIXe siècle les recordmen du duel, tel ce Rouzier-Dorcières qui participa à  vingt rencontres comme combattant. Certaines rédactions  même, comme celles de La France ou Le Gaulois, décidèrent d'engager des entraîneurs pour former leurs rédacteurs, à  toutes fins utiles, à  la pratique des armes. Dans son ouvrage "Le duel: une passion française 1789-1914" , Jean-Noël Jeanneney cite encore ces mots publiés en 1870 dans La Misère: "C'est une des pires misères du métier qu'il faille absolument, pour conquérir le droit d'écrire à  peu près ce qu'on pense, être allé au moins une fois sur le terrain, se faire trouer la peau d'une épée pour voir s'il en sortira du sang..." Mais Jean-Noël Jeanneney écrit aussi que dans l'univers du journalisme, en particulier, ce rituel, "puissamment travaillé par les exigences de la nouvelle ère médiatique et de la presse à  bon marché, permet de franchir la frontière établie au profit des dominants". Et Octave Mirbeau, en 1888, n'était pas dupe quand il écrivait dans un article que "tous ces "hommes d'honneur", il faut le crier très fort, sont une des hontes et des plaies du journalisme [...]. Ils n'existent que par le pistolet, l'épée et les procès-verbaux. Ils tiennent bien une plume, mais c'est pour l'apparence..." Henri Rochefort l'avoue lui-même dans ses mémoires : "Comme je débutais dans la notoriété, je n'avais garde de me dérober à  ce coup de tam-tam: un duel avec le propre cousin de l'Empereur !"



La salle d'armes d'un journal
Albert Robida (1886)

Noël Bouchardy n'affronta pas un aussi beau parti, comme on dirait épouser un beau parti. Son adversaire était un officier en garnison. Ce duel eut lieu dans les années 1890. A l'origine du différend, une chronique  écrite par un certain Mouriès dans le journal Le Stéphanois et qui déplut au militaire. Bouchardy, alors propriétaire-directeur du journal, s'arrangea pour le bousculer à  la Brasserie du Passage, au 6 place de l'Hôtel de Ville. Fine lame, Bouchardy, n'en était pas à  son coup d'essai, et sauva peut-être la vie de son confrère. Si le sang fut versé il n'y eut pas mort d'homme. Un article signé Mauperthuis, paru en  1931 dans La Région illustrée, précise que l'officier en question est mort général durant la première guerre mondiale. Quant au journaliste, il est ovationné place de l'Hôtel de Ville par plus de mille personnes. "Bouchardy, alors, à  la Brasserie du Passage, torse bombé, jarret tendu, éparpille ses cartes de visite sur les tables des officiers... A qui le tour de ces messieurs !"


Bouchardy, d'après un portrait peint par F. Martin
" Mais ce qui peut inquiéter, à  ce moment, tous les adversaires de Noël Bouchardy, ce ne sont point tant les colères verbales dont il est coutumier, ce ne sont point ses articles écrits souvent d'une plume trempée dans le verjus, c'est la pose de bretteur qu'il affecte: au journal, dans la rue, à  la brasserie..."

Noël Bouchardy était né en Savoie en 1849. Pharmacien de profession, il fit ses études à  Lyon avant de s'embarquer pour les Amériques. En 1870, durant la guerre contre la Prusse, il intégre les franc-tireurs de la Légion bretonne. Il arrive à  Saint-Etienne en 1875 où un an plus tard il devient propriétaire d'une pharmacie à  l'angle de la rue de La Croix (actuelle rue Blanqui) et de l'Hôtel de Ville. Au début des années 1890, il rachète le journal du soir Le petit Stéphanois. M. Dreyfus, un des deux administrateurs, en reste le gérant. L'autre, M. Guichard, devant fonder une petite imprimerie à  Saint-Chamond. Leurs noms restent mentionnés en première page du quotidien jusque vers le milieu de l'année 1891. En 1886 déjà , le canard avait été racheté par Auguste Théolier, fils d'Henri Théolier, le fondateur du Mémorial de la Loire. La carrière stéphanoise d'Auguste Théolier fut de courte durée.  Il s'éteignit en décembre 1887. Le petit Stéphanois avait alors pour devises "Dieu, Patrie, Liberté" et "Tout droit devant". L'adresse indiquée est celle du 4, place de l'Hôtel de Ville.

Rebaptisé Le Stéphanois, le journal était en son temps considéré comme le "Conservatoire du journalisme", une sorte d'Institut du journalisme local.  " Il n'y a guère de journalistes stéphanois d'aujourd'hui qui ne soient passés au pittoresque "pigeonnier" du 13 de la rue de Paris (rue du Président Wilson aujourd'hui), qui servait de salle de rédaction au Stéphanois ", écrit Mauperthuis. Ce dernier faisait d'ailleurs partie de la rédaction qui, en 1896, ne comptait que quelques membres. "Les Stéphanois, en ce temps, devaient se contenter, le soir, de nouvelles sommaires. Avant le téléphone, elles arrivaient au journal par pigeon voyageur. Vers 1896, l'agence Havas, de Lyon, donnait, en de brèves communications, les faits saillants du jour." A noter aussi que l'adresse indiquée sur le journal est celle du 17 rue de Paris, et non le 13.

Elle pouvait cependant compter sur des collaborateurs bénévoles dont Alphonse Gintzburger, vers 1890, de même qu'Alexandre Varenne, futur député socialiste, collaborateur de Jaurès et fondateur de La Montagne, à  Clermont en 1919. Beaucoup d'autres, plus ou moins connus, y firent leurs premières armes: Louis Gillier, Henri Peyron, Henri Jullien, Jean Barbier,...


Immeuble de La Loire Républicaine, place Jean Jaurès, Saint-Etienne
L' administration et l' imprimerie du journal La Tribune Républicaine étaient situées à  côté, dans un immeuble reconstruit en 1933 et qui abrite aujourd'hui le cinéma Le Méliès et des bureaux.

Quant à  Bouchardy, Mauperthuis le dépeint comme un "journaliste ardent et passionné" : " Sa méthode, fort personnelle cependant, était renouvelée de divers pamphlétaires, surtout de Rochefort. En phrases courtes, chaque jour, en phrases pouvant même être dites par des asthmatiques, Bouchardy exposait son point de vue. L'élaboration de ce "leader" quotidien, lente, lente, durait de dix heures à  midi. Après quoi, rentré dans son antre, c'est à  dire dans sa pharmacie, Noël Bouchardy, buvant la café avec son gérant, et quelques-uns de ses plus immédiats collaborateurs, se laissait deviner dans les fantaisies tumultueuses de son coeur et de son esprit..."

L'imprimerie était située au 10, place Marengo (Jean Jaurès). Elle fut cédée en 1905 à  deux entrepreneurs de presse, Alphonse Gintzburger et Louis Soulié, directeurs depuis 1902 du quotidien du matin La Tribune Républicaine, fondé en 1899, par le pasteur Comte notamment, et rédigé et imprimé jusqu'alors au 34, rue du Grand Gonnet. Cette même année, Bouchardy abandonna la direction du journal qui continua d'exister sous ce nom jusqu'en 1912. D'Août 1914 à  1916, un hebdomadaire prit le relai sous celui de Journal du Soir.

L'article de Mauperthuis, publié en juillet 1931, indique sobrement qu'il est décédé "récemment, plus qu'octogénaire, depuis longtemps déjà  loin de la ville ". Il s'est éteint à  La Fouillouse. Jean Tenant lui a rendu hommage dans "Ame de mon pays" (1937). Tenant signait dans Le Stéphanois des articles en utilisant des pseudos. Il prête ces propos à  son ami: " Sous ma direction, Le Stéphanois fut républicain-nationaliste, et, au moment de l'Affaire, anti-dreyfusard."

Notes:

* Le médecin considérait qu'un certain remède - le remède Leroy - présentait un danger pour la santé. Moisson-Desroches, alors professeur à  l'Ecole des Mineurs, avait pris la défense du breuvage. Cette querelle en apparence anodine devait tourner au drame. Le médecin dans Le Mercure Ségusien fit publier un texte où il traitait son adversaire d' « erreur de la nature » et de monomaniaque incurable. La riposte ne se fit pas attendre. Le Mercure Ségusien publia un poème intitulé "Le paon et le rossignol" qui faisait état des infortunes conjugales du médecin. Il n'était pas signé Desroches mais René de Laulanié, élève de la promotion 1825. L'outrage demandait réparation. La dispute se régla une fois pour toutes sous un hangar près de Villeboeuf. Lanyer tira le premier et toucha Laulanié à  la hanche. Le jeune mineur agonisa dans d'atroces souffrances. Desroches quitta la ville courant 1826. Lanyer également. Sa femme, semblerait-il, resta dans les bras d'un autre.

2) Ce duel eut lieu sur un terrain vague près de la place Marengo, à  deux pas du cinéma Gaumont. L'auteur du coup de feu mortel fut accusé de meurtre et condamné par contumace aux travaux forcés. Il avait pris la poudre d'escampette et ne fut, sauf erreur, jamais rattrapé par la Justice. A l'origine du duel, ici aussi, une broutille survenue dans un café de la Comédie, place Royale (actuelle place du Peuple).